Chap. 24 à 26 : La prière vocale

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L’oraison : la prière vocale

2CHAPITRE XXIV2

3Des prières vocales et de l’attention qu’il y faut joindre.3

Revenons maintenant à ces personnes dont j’ai parlé, qui ne peuvent se recueillir, ni fixer leur esprit, pour la contemplation ou la méditation. Ces deux mots ne reparaîtront pas dans ce chapitre, puisque les choses qu’ils désignent ne vous vont pas ; et en réalité plusieurs personnes sont ainsi faites que ces noms tout seuls les épouvante. Dieu pourrait vraiment conduire dans ce monastère quelqu’une de ces personnes, puisque, je le répète, toutes les âmes ne marchent pas par le même chemin.

Voici donc quelques avis, ou même quelques instructions (ma charge de Mère et de prieure me permet de vous instruire) sur la manière de prier vocalement. Il est juste en effet que vous compreniez ce que vous dites. Je ne parlerai pas des prières qui sont longues et très capables de fatiguer, elles aussi, les âmes dont l’esprit ne peut s’appliquer à Dieu ; mais je parlerai des prières qui sont d’obligation pour tous les chrétiens, le Pater et l’Ave Maria. Il fauta qu’on ne puisse pas nous reprocher de parler sans comprendre ce que nous disons. Peut-être prétendra-t-on qu’il suffit du mouvement des lèvres et d’une récitation de routine : si cela peut suffire ou non, je laisse aux savants de le dire, et ne m’en mêle pas, mais je désire seulement, mes filles, que nous autres, nous ne nous contentions pas de si peu. Quand je récite le Credo, je dois, ce me semble, savoir ce qu je crois ; de même, quand je dis Notre Père, l’amour exige que je sache quel est ce Père, et quel est le Maître qui m’enseigne cette formule de prière. Direz-vous que vous le savez, et qu’il est inutile de vous le rappeler ? Erreur, mes filles. Car il y a maître et maître : si les maîtres qui nous instruisent en ce monde méritent de nous tant de reconnaissance, quand surtout ce sont des hommes de sainte vie et des directeurs spirituels, à Dieu ne plaise que nous oubliions, en récitant cette prière, le Maître divin qui nous l’a enseignée avec tant d’amour, et avec un si ardent désir qu’elle nous fût profitable ! Nous ne pouvons sans doute, à cause de notre faiblesse, penser à lui continuellement, mais que ce soit au moins le plus possible.

La première leçon que Notre-Seigneur nous donne pour bien prier, c’est, vous le savez, de nous retirer en particulier, ainsi qu’il l’a toujours pratiqué lui-même, non qu’il eût besoin de cette retraite, mais pour notre instruction. L’on ne peut, comme je vous l’ai dit, parler en même temps à Dieu et au monde : c’est pourtant ce que font ceux qui, au temps même où ils récitent des prières, écoutent ce qui se dit près d’eux ou arrêtent leur esprit à toutes les pensées qui leur viennent, sans retenue d’aucune sorte. A la vérité, ceci n’est point sans exception : une personne peut être souffrante de l’estomac surtout, ou de la tête, au point que tous ses efforts pour se recueillir soient inutiles. Dieu permet aussi, pour le bien de ceux qui le servent, qu’il y ait des jours de grandes tempêtes, de manière que ni soins ni peines ne peuvent parvenir à les calmer, incapables qu’ils sont soit de penser à ce qu’ils disent, soit de fixer sur un sujet quelconque le vagabondage et les folies de leur esprit.

Le déplaisir qu’ils en ressentiront leur fera connaître qu’il n’y a point de leur faute ; qu’ils s’épargnent donc le tourment, la fatigue de vouloir ramener à la sainte raison leur entendement malade ; ils ne le pourraient pas en ce moment, et ils ne feraient qu’accroître le mal. Qu’ils prient alors comme ils pourront, et même qu’ils ne prient point du tout , donnant ainsi à leur âme infirme un moment de repos. Ce temps doit être employé à d’autres actes de vertu. Telle est, à mon avis, la conduite à tenir par tous ceux qui sont soumis à cette épreuve, s’ils ont à cœur leur salut, et sont pénétrés de cette vérité, qu’on ne peut à la fois parler au monde et à Dieu.

Ce qui dépend de nous, c’est de tâcher d’être dans la solitude, lorsque nous voulons prier, et plaise à la divine bonté que cela suffise pour nous faire comprendre devant qui nous sommes, et ce qu’il répond aux demandes que nous lui adressons. Car pensez-vous qu’il se taise, encore que nous ne l’entendions pas ? Non certes : mais il parle à notre cœur toutes les fois que du fond du cœur nous le prions. Persuadez-vous, mes filles, que c’est pour chacune de nous en particulier que Notre-Seigneur a fait cette prière, qu’il nous l’enseigne lui-même, et qu’un maître, quel qu’il soit, se tient tout près de son élève, et non pas à telle distance qu’il doive crier. Restez ainsi par la pensée auprès du divin Maître, quand vous récitez le Pater, et croyez que c’est un des meilleurs moyens de bien dire cette prière qu’il a daigné nous apprendre.

Vous me répondrez que prier ainsi c’est méditer, et que vous ne pouvez, et par conséquent ne désirez autre chose que faire des prières vocales. Hélas ! Il est des esprits si impatients, si amoureux de leur repos, que n’ayant ni l’habitude du recueillement, au commencement de la prière, ni aucune volonté de s’imposer la moindre contrainte, ils déclarent ne savoir et ne pouvoir faire autre chose que prier vocalement. Eh bien ! je l’avoue, ce que je viens de proposer c’est l’oraison mentale ; mais je déclare en même temps que je ne comprends pas comment on peut s’en dispenser, si l’on veut bien faire la prière vocale, si l’on comprend quel est celui à qui elle s’adresse et si l’on se rappelle qu’il y a obligation de prier avec attention. Plaise à Dieu qu’avec tous ces soins, nous parvenions à bien réciter le Pater et à le dire jusqu’au bout sans distraction ! Le moyen le plus sûr d’y parvenir, j’en ai maintes fois fait l’épreuve, c’est d’arrêter notre esprit, autant qu’il est en nous sur Celui à qui s’adressent les paroles. Soyez pour cela patientes et tâchez d’acquérir une habitude aussi nécessaire.

2CHAPITRE XXV2

3La prière vocale bien faite mène quelquefois à une oraison supérieure.3

Gardez-vous de croire que l’on tire peu de fruit de la prière vocale bien faite. Tandis que vous récitez le Pater, ou toute prière, Dieu peut vous mettre dans une contemplation parfaite. Ainsi ce grand Dieu montre qu’il écoute l’âme qui lui parle, et qu’il lui parle lui-même, suspendant son entendement, arrêtant ses pensées, lui retirant comme on dit la parole des lèvres, en sorte qu’elle n’en peut proférer aucune, sans un pénible effort. Elle connaît que le divin Maître l’instruit, sans bruit de paroles, tenant ses puissances suspendues, parce que leur activité, loin de lui être de quelque secours, ne pourrait alors que lui nuire. Chacune des puissances jouit de son divin objet, mais d’une manière qui lui est incompréhensible. L’âme se sent embrasée d’amour, sans savoir comment elle aime. Elle connaît qu’elle jouit de ce qu’elle aime, tout en ignorant comment elle en jouit. Mais sa jouissance, elle le comprend, dépasse absolument toute la portée du désir naturel. Sa volonté embrasse ce bien sans savoir comment elle l’embrasse ; et , selon le peu qu’il lui est donné de comprendre, elle juge que ce bien est d’un tel prix, que tous les travaux de la terre, réunis ensemble, ne sauraient ni le payer ni le mériter. En effet, c’est un don du Maître du ciel et de la terre, de Celui enfin qui, en donnant, se plaît à donner en Dieu ; et cela, mes filles, c’est la contemplation parfaite.

Vous pouvez connaître maintenant en quoi elle diffère de l’oraison mentale. Celle-ci consiste, comme je l’ai dit, à penser et à comprendre ce que nous disons, ce qu’est Dieu à qui nous parlons, ce que nous sommes, nous qui avons la hardiesse de parler à un si grand Maître, les devoirs que nous impose son service, combien jusqu’à présent nous l’avons mal servi, et autres semblables considérations. Voilà l’oraison mentale : ce lot ne renferme point d’autre mystère, et ne doit point vous effrayer. Réciter le Pater et l’Ave Maria, ou quelque autre prière, c’est faire une prière vocale : mais celle-ci, sans la première, sera une musique peu harmonieuse ; les paroles elles-mêmes n’auront souvent aucun ordre.

Dans ces deux oraisons, nous pouvons quelque chose de nous-mêmes, avec l’assistance de Dieu ; mais dans la contemplation, absolument rien. C’est Dieu qui fait tout, c’est son ouvrage, ouvrage au-dessus de notre nature. Je n’en dis pas davantage sur la contemplation : j’en ai amplement traité, et le mieux qu’il m’a été possible, dans la relation de ma vie, que l’on m’a commandé d’écrire pour être vue de mes confesseurs. Je ne fais qu’y toucher en passant. Celles d’entre vous qui seront assez heureuses pour être élevées par le divin Maître à l’état de contemplation, feront bien de lire cet écrit, si elles peuvent se le procurer : elles y trouveront quelques points de doctrine et quelques avis pour lesquels il a plu à Notre-Seigneur de me donner sa lumière. La lecture vous en sera profitable, et vous consolera beaucoup, je l’espère : du reste, c’est le sentiment de certaines personnes qui ont vu cette relation, et qui l’estiment de quelque utilité ; sans cela, j’aurais honte de vous dire de faire cas de ce qui vient de ma plume, et Notre-Seigneur sait la confusion dont je suis pénétrée, en écrivant la plupart de ces choses. Béni soit-il de la bonté avec laquelle il daigne me souffrir ! Ainsi, je le répète, que celles parmi vous, qui seront élevées à une oraison surnaturelle, tâchent après ma mort de se procurer ce livre. Les autres se contenteront de faire des efforts pour mettre en pratique ce que je dis dans celui-ci. Après cela, qu’elles s’abandonnent à Notre-Seigneur : car c’est lui qui élève à la contemplation ; et il ne vous refusera point cette faveur, si, au lieu de vous arrêter en chemin, vous marchez jusqu’au terme, sans vous lasser jamais.

2CHAPITRE XXVI2

3Manière et moyens de se recueillir.3

Revenons à note prière vocale, et apprenons à la faire de manière que Dieu nous élève, s’il veut, au mystère d’une oraison supérieure ; tout consiste, comme je vous l’ai dit, à prier convenablement. Vous savez déjà qu’avant de commencer, vous devez examiner votre conscience, puis dire le Confiteor, et faire le signe de la croix. Efforcez-vous ensuite, mes filles, puisque vous êtes seules, de trouver une compagnie. Mais quelle compagnie préférable à celle du Maître même, qui vous a enseigné la prière que vous allez dire ? Représentez-vous le Seigneur lui-même à côté de vous, et considérez avec quel amour, avec quelle humilité il daigne vous instruire. Croyez-moi, autant que vous le pourrez, demeurez dans la compagnie d’un si excellent ami. Si vous prenez l’habitude de vous tenir en sa présence, et s’il voit que vous le faites pour lui plaire, vous ne pourrez plus, comme on dit, vous en débarrasser. Il ne vous abandonnera jamais, il vous aidera à supporter toutes vos peines ; vous l’aurez enfin partout avec vous. Pensez-vous que ce soit peu de choses d’avoir à ses côtés un tel ami ?

O mes sœurs, vous qui ne pouvez méditer longtemps ni réfléchir tant soit peu sans distraction, prenez, prenez l’habitude que je vous propose. Je sais que vous le pouvez, car pendant plusieurs années j’ai souffert, moi aussi, de ne pouvoir fixer mon esprit sur une vérité, durant le temps de l’oraison. Cette peine est très grande ; mais Notre-Seigneur ne veut pas nous laisser seules, et si nous l’en supplions avec humilité, il nous tiendra compagnie. Si nous n’y arrivons pas en un an, mettons-en deux ou plusieurs, et ne regrettons pas un temps si bien employé. Voilà qui dépend de nous ; oui, il est en notre pouvoir de travailler et de nous accoutumer à vivre près de ce véritable Maître.

Je ne vous demande pas maintenant des méditations sur ce divin Sauveur, ni beaucoup de raisonnements, ni de grandes et subtiles considérations ; portez seulement sur lui vos regards. Oui, arrêtez sur lui les yeux de votre âme, quelques instants au moins, si vous ne pouvez faire plus. Rien ne saurait vous en empêcher. Vous arrêtez bien vos yeux sur des objets de toute laideur, et vous ne pourriez pas le faire sur la beauté la plus accomplie qui se puisse concevoir ! Votre époux, lui, ne détourne pas de vous ses regards. Malgré tant d’indignités et de vilenies dont vous vous êtes rendues coupables envers lui, il n’a cessé, un seul instant, de vous regarder ; et vous croiriez faire un grand effort, si, détournant les yeux des choses extérieures, vous les fixiez quelques moments sur Lui ! Considérez qu’il n’attend, comme il le dit à l’épouse des Cantiques, qu’un regard de nous : il y tient si fort qu’il n’omettra rien pour que vos yeux et les siens se rencontrent, et vous le trouverez comme vous désirez le voir.

Une femme qui veut bien vivre avec son mari doit, dit-on, se plier à son humeur ; s’il est triste, elle doit montrer de la tristesse ; s’il est joyeux, de la joie, quand même elle n’en aurait point dans le cœur. Remarquez, en passant, mes sœurs, de quelle servitude vous vous êtes affranchies. Or Notre-Seigneur tient envers nous, mais en toute vérité et sans ombre de feinte, la même conduite que cette femme envers son mari. Il se fait le sujet, et il veut que vous soyez les maîtresses ; sa volonté se conforme en tout la vôtre. Etes-vous dans la joie, considérez-le ressuscité ; sa seule vue au sortir du sépulcre vous fera tressaillir d’allégresse. Quel éclat ! quelle beauté ! quelle majesté ! quel air de triomphe et de bonheur ! on dirait qu’il vient de la bataille et de la victoire : il a conquis pour vous un royaume qu’il vous destine, et il veut se donner à vous lui-même avec ce royaume. Eh bien ! est-ce beaucoup faire que de jeter quelquefois les yeux sur Celui dont l’amour vous réserve une telle couronne ?

Etes-vous dans les tribulations ou dans la tristesse, suivez-le au jardin de Gethsémani ; considérez dans quelle affliction son âme doit être plongée, pour que lui, la patience même, avoue sa peine et s’en plaigne. Ou bien encore, considérez-le attaché à la colonne, accablé de souffrances, toutes ses chairs en lambeaux, par l’excès de l’amour qu’il vous porte, harcelé des uns, couvert de crachats par les autres, renié et abandonné par ses amis, sans qu’il en revienne un sur ses pas pour le défendre, transi de froid, et réduit enfin à une si grande solitude que vous pouvez vous consoler l’un l’autre. Ou bien, voyez-le chargé de sa croix, si pleins de larmes, il oubliera ses douleurs pour consoler les vôtres, et cela uniquement parce que vous allez vous consoler avec lui, et que vous tournez la tête de son côté pour le regarder.

Votre cœur s’attendrit-il en le voyant dans cet état, et non contentes de le regarder, vous sentez-vous intérieurement pressées de vous entretenir avec lui, faites-le ; mais alors loin de vous tout langage étudié, n’employez que des paroles simples et dictées par votre cœur ; il n’en veut pas d’autres. O Seigneur du monde et véritable Epoux de mon âme, pourrez-vous lui dire, comment vous trouvez-vous réduit à une telle extrémité ? O mon Seigneur, ô mon unique bien, vous ne dédaignez pas la compagnie d’une pauvre créature comme moi ! il me semble lire sur votre visage que vous êtes consolé de me voir près de vous ? Comment se peut-il faire, Seigneur, que les anges vous laissent seul et que même votre Père céleste ne vous console pas ? Puisqu’il en est ainsi, Seigneur, et que vous vous êtes soumis, pour l’amour de moi, à cet excès de souffrances, qu’est ce peu que je souffre, et de quoi puis-je me plaindre ? Confuse de vous avoir vu en ce déplorable état, je suis désormais résolue, Seigneur, à souffrir toutes les tribulations qui pourront m’arriver, et à les regarder comme un grand trésor, afin de vous imiter en quelque chose. Marchons donc ensemble, Seigneur, je veux vous suivre partout où vous irez, je veux passer partout où vous passerez.

Prenez, mes filles, et portez un peu de cette croix du sauveur, et ne vous souciez pas des Juifs qui vont peut-être vous fouler aux pieds. Pour soulager un peu le Sauveur, méprisez les injures des hommes, fermez les oreilles à leurs insolences, à leurs blasphèmes ; vous trébucherez peut-être, vous tomberez avec votre Epoux, mais ne vous séparez point de la croix et ne la laissez jamais. Considérez attentivement la fatigue qu’il éprouve à marcher et l’excès prodigieux de ses souffrances en comparaison des vôtre : vous aurez beau vous les imaginer extrêmes, vous aurez beau vous les rendre sensibles ; elles vous paraîtront un jeu à côté de celles du divin Maître, et cette seule comparaison suffira à vous consoler.

Peut-être demanderez-vous, mes sœurs, comment cela se peut pratiquer ; vous me direz que si vous aviez vécu du temps du Sauveur, et que vous l’eussiez vu de vos propres yeux, vous feriez de grand cœur ce que je vous dis et le tiendriez sans cesse présent à votre regard. Eh bien, non, une âme qui ne veut pas s’imposer maintenant un léger effort pour se recueillir et pour regarder au dedans d’elle-même cet adorable Sauveur, maintenant, dis-je, qu’elle peut le faire sans péril et qu’il y suffit d’un peu de soin, cette âme ne se serait pas placée comme Madeleine au pied de la croix, à deux doigts de la mort. Oh ! que n’eurent point à souffrir alors la glorieuse Vierge et cette bienheureuse sainte ! Que de menaces ! que d’injures ! que de bousculades et quelle grossièreté de la part de gens qui faisaient certes une cour à Notre-Seigneur, mais une cour d’enfer, car ils étaient les suppôts du démon. Ce qu’elles eurent à souffrir fut certainement terrible ; mais telle était leur compassion pour le Sauveur qu’elle les rendait insensibles à leurs propres souffrances. Ne croyez donc pas, mes sœurs, que vous auriez été capables d’une pareille générosité, si vous n’êtes pas capables de vous vaincre en de petites choses. C’est en vous exerçant à ces actes plus faciles que vous pourrez arriver à de plus difficiles. Un moyen pour garder Notre-Seigneur présent, c’est d’en avoir une image qui soit selon votre goût : ne vous contentez pas de la porter sur vous sans jamais la regarder ; mais ayez-la habituellement sous les yeux, afin que sa vue vous excite à vous entretenir souvent avec votre Epoux. Lui-même mettra dans vos cœurs ce que vous devrez lui dire. Vous n’éprouvez point d’embarras, lorsque vous parlez à d’autres personnes ; pourquoi les mots vous manqueraient-ils, quand vous parlez à Dieu ? Ne craignez point que cela vous arrive ; pour moi, du moins, je le regarde comme impossible, si vous prenez l’habitude de ces colloques avec Notre-Seigneur. Il vous arrivera autrement ce qui arrive quand on cesse d’avoir des rapports avec quelqu’un ; on est gêné avec lui, on ne sait comment lui parler, il semble qu’on ne le connaît pas. Peut-être est-ce un ami ou un parent ; mais ni parenté ni amitié ne résistent à la suppression des rapports réciproques.

Un autre moyen de combattre les distractions et d’arriver à bien faire les prières vocales, c’est de prendre un bon livre en langue vulgaire. Cette lecture vous sera un pieux artifice pour attirer l’âme sans l’effaroucher et l’habituer peu à peu à la prière. Représentez-vous une épouse infidèle qui depuis plusieurs années a quitté son époux, et qu’on ne détermine point à retourner auprès de lui, sans user de beaucoup de précautions et d’adresse. C’est notre image à nous, pauvres pécheurs ; nous avons une âme si habituée à vivre à son goût (il serait plus vrai de dire dégoût) qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut. Il faut user de mille artifices pour la déterminer à rentrer dans sa maison et à s’y plaire ; si l’on n’y va pas avec cette adresse, et peu à peu, l’on ne fera jamais rien.

Je vous en donne de nouveau l’assurance, mes filles ; si vous vous appliquez à prendre l’habitude dont je viens de vous parler, le profit que vous en retirerez sera tel que tous mes discours n’arriveraient pas à le faire entendre. Tenez-vous donc auprès de ce bon Maître avec un ardent désir d’apprendre ce qu’il vous enseignera. Il saura faire de vous des disciples dignes de lui, et il ne vous abandonnera point, si vous ne l’abandonnez pas vous-même. Admirez les paroles qui sortent de cette bouche divine ; dès la première, il vous fera connaître l’amour qu’il a pour vous. Or, quel bien n’est-ce pas, et quel plaisir pour un disciple de se voir aimé de son Maître !

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