Chap. 8 à 14 : Le détachement

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Les fondements de la prière : le détachement

2CHAPITRE VIII2

3Du détachement intérieur et extérieur.3

Venons maintenant au détachement dans lequel nous devons vivre ; tout est là, si nous le pratiquons parfaitement. En effet, quand notre âme s’attache uniquement au Créateur, et considère comme un pur néant toutes les choses créées, ce grand Dieu enrichit admirablement notre âme de vertus infuses ; et, si peu que nous travaillions dans la mesure de nos moyens, il nous reste peu à combattre. Car le Seigneur s’arme lui-même pour nous défendre, et contre les démons, et contre le monde entier. Pensez-vous, mes sœurs, que ce soit un mince avantage que de nous donner tout entières, sans réserve, sans partage, à Celui qui est notre tout et l’unique source de tous les biens ? Rendons-lui, mes sœurs, mille actions de grâces de ce qu’il a daigné nous réunir dans une maison, où il n’est question que de détachement. Aussi je ne sais vraiment pourquoi je parle d’un pareil sujet, attendu qu’il n’y en a pas une parmi vous qui ne soit capable de m’en donner des leçons. Sur ce point si important, je suis loin, je le confesse, de la perfection que je désire et que je devrais avoir ; j’en dis autant de toutes les vertus et de tout ce que je consigne dans ce traité ; car il est bien plus facile d’écrire que d’agir. Encore aurai-je de la peine à n’écrire que des choses justes, parce qu’il faut les avoir éprouvées pour savoir les dire ; et moi, j’y réussirai, sans doute, pour avoir éprouvé le contraire des vertus dont je parle.

Quant à l’extérieur, on voit assez combien nous sommes ici séparées de tout. O mes sœurs, je vous en conjure, pour l’amour de Dieu, comprenez la grâce insigne qu’il vous a accordée en vous réunissant dans cet asile ! Que chacune y réfléchisse sérieusement. Il n’y a ici que douze sœurs, et Dieu a voulu que vous fussiez de ce nombre. Combien d’autres, qui nous étaient supérieures en vertu, seraient venues volontiers ; et c’est moi, indigne, que le Seigneur a choisie. Soyez béni, ô mon Dieu, et que toutes les créatures s’unissent à moi pour vous louer ; car seule je ne saurais dignement reconnaître ni cette grâce, ni tant d’autres qu’il vous a plu de m’accorder. Je compte parmi les plus insignes celle d’avoir été appelée par vous à la vie religieuse. Mais comme j’ai été si pauvre de vertu, vous ne vous êtes point fié à moi, Seigneur. Dans la maison où vous m’aviez placée, je me trouvais au milieu d’un grand nombre de bonnes religieuses, et l’imperfection de ma vie aurait pu rester cachée jusqu’à mon dernier jour. C’est pourquoi vous m’avez conduite dans ce monastère où, vu le petit nombre des sœurs, mes défauts doivent nécessairement être connus ; et afin que je veille sur moi avec plus de soin, vous m’ôtez toutes les occasions de vous être infidèle. Il n’y a donc plus d’excuse pour moi, Seigneur, je le confesse, et ainsi j’ai besoin plus que jamais de votre miséricorde, afin que vous me pardonniez les fautes que je pourrais désormais commettre.

Ce que je demande instamment, c’est que celles qui ne se sentiront pas la force d’observer ce qui se pratique en cette maison, le déclarent. Il y a d’autres couvents où Dieu est servi, elles y peuvent aller ; mais qu’elles ne troublent point cette poignée de religieuses que le divin Maître a réunies ici. En d’autres monastères, elles auront la liberté de se consoler avec leurs parents. Ici, quand quelques parents sont admis à nous visiter, c’est uniquement pour leur consolation. La religieuse qui désire voir ses proches pour sa propre consolation, doit se regarder comme imparfaite ; j’excepte le cas où ils seraient avancés dans la vie spirituelle. Hors de là, que cette religieuse le sache : elle n’est point détachée ; son âme est malade, elle ne jouira pas de la liberté de l’esprit, elle n’aura point une paix parfaite, elle a besoin de médecin. Avec cette attache et cette faiblesse, elle n’est pas faite pour nous. Le meilleur remède, à mon avis, est qu’on s’abstienne de voir ses parents jusqu’à ce qu’on sente son âme libre, et qu’on ait obtenu cette grâce de Dieu par une oraison persévérante. Quand une sœur en sera à trouver une croix dans leur visite, qu’elle les voie, à la bonne heure, car alors elle leur fera du bien et ne se fera point de mal.

2CHAPITRE IX2

3Combien il importe aux religieux de rompre avec leurs parents et quels amis vraiment dignes de ce nom trouvent-elles alors.3

Oh ! si nous concevions le dommage que cause un fréquent commerce avec les parents, comme nous les fuirions ! je ne comprends pas pour ma part la consolation qu’on y trouve, même pour la paix et le repos du cœur, car il ne peut être question du service de Dieu ; Leurs joies ne nous étant ni permises ni possibles, ce n’est qu’à leurs peines que nous pouvons prendre part ; et nous les pleurons toutes les unes après les autres, plus quelquefois qu’ils ne le feront eux-mêmes. Allez, si leurs cadeaux soulagent le corps, l’esprit les paiera toujours. Ce dernier inconvénient nous touche peu ici. Comme tout est en commun, et que nulle de vous ne peut recevoir un cadeau pour elle en particulier, l’aumône qui vous est faite appartient à la communauté. Vous n’êtes donc pas tenues d’avoir à ce sujet de la complaisance pour vos parents ; Notre-Seigneur, vous le savez, doit pourvoir en commun aux besoins de toutes.

Je suis épouvantée du dommage que font ces rapports fréquents avec la famille ; il y faut être passé pour le croire. Et pourtant quel oubli, aujourd’hui, dans les maisons religieuses, de ce parfait détachement !

Je ne sais vraiment ce qu’abandonnent dans le monde ceux qui prétendent avoir tout quitté pour Dieu, s’ils ne se séparent du principal, c’est-à-dire des parents. Et tel est l’abus, que l’on veut faire passer pour un défaut de vertu, en des personnes religieuses, de ne pas aimer beaucoup leurs proches, et de ne pas les voir souvent. Voilà ce que l’on dit avec le monde et ce que l’on appuie sur les raisons du monde. Dans ce monastère, mes files, ayons grand soin de recommander à Dieu nos parents, c’est un devoir : mais ensuite éloignons-les le plus que nous pourrons de notre souvenir, parce que c’est une chose naturelle de nous attacher à eux plutôt qu’aux autres personnes. Mes parents n’ont extrêmement aimée, disait-on, et je les aimais jusqu’à les empêcher de m’oublier. Et néanmoins j’ai reconnu, par ce qui m’est arrivé ainsi qu’à d’autres religieuses, combien peu il faut compter sur leur attachement pour nous. J’excepte ici les pères et mères qui restent fidèles à leurs enfants ; aussi est-il juste, quand ils ont besoin de consolation, de leur en procurer, sans préjudice toutefois de nos devoirs : on peut, en le faisant, conserver un détachement parfait ; j’en dis autant des frères et des sœurs. Quant aux autres parents, c’est d’eux que j’ai eu le moins de secours au milieu des grands besoins où je me suis vue ; le secours m’est venu des serviteurs de Dieu. Croyez, mes sœurs, que si vous le servez fidèlement, vous ne trouverez point de meilleurs parents que ceux que le divin Maître vous enverra : je sais qu’il en est ainsi. Et si vous vous conduisez, comme vous le faites, d’après cette conviction, si vous comprenez que vous ne pourriez agir autrement, sans manquer à votre véritable ami, à votre Epoux, croyez qu’en très peu de temps vous arriverez à cette liberté du cœur. Croyez en outre que vous pouvez accorder plus de confiance à ceux qui vous aimeront pour Dieu seul, qu’à tous vos parents réunis ; croyez que de tels amis ne vous manqueront jamais, et que vous trouverez dans ceux à qui vous pensiez le moins, des pères et des frères. Comme ils n’attendent que de Dieu seul la récompense, ils travaillent pour nous. Ceux, au contraire, qui attendent de nous le salaire de leurs services, nous voyant pauvres et dans l’impuissance de leur être utiles en quoi que ce soit, se lassent bientôt de nous assister ; à la vérité, cela n’est pas général, mais c’est pourtant le plus ordinaire, parce qu’enfin le monde est toujours le monde.

Si l’on vous dit le contraire, et qu’on veuille le faire passer pour une vertu, ne le croyez pas. Il vous en arriverait tant de maux, qu’il faudrait m’engager dans un long discours pour vous les représenter tous. Mais de plus habiles que moi ont traité ce sujet, je n’ajoute rien. Si, toute imparfaite que je suis, j’ai suffisamment compris cette matière, quelle lumière n’auront pas es parfaits ! On ne cesse de nous dire de fuir le monde, les saints nous le conseillent ; il est donc clair que cela est salutaire. Or, croyez-m’en, ce qui nous attache le plus fortement au monde, comme je l’ai dit, et ce dont nous avons le plus de peine à nous détacher, ce sont les parents. C’est pourquoi ceux qui, pour entrer dans la vie religieuse, abandonnent leur pays, font bien, pourvu que cet éloignement les détache de l’affection de leurs parents. Car le véritable détachement ne consiste pas, selon moi, à s’éloigner des corps ; il consiste à s’unir de toute son âme à Jésus-Christ, notre souverain bien et notre Maître. Comme alors on trouve tout en lui, on oublie tout le reste. Aussi longtemps donc que nous ne serons pas pénétrées de cette vérité, l’éloignement nous sera fort utile ; mais après, il pourra se faire que Notre-Seigneur change en croix ce qui nous plaisait, et qu’il veuille de nous ces rapports avec les parents.

2CHAPITRE X2

3Du détachement de nous-mêmes et de l’humilité.3

Il peut sembler qu’après nous être détachées du monde et de nos parents, enfermées comme nous le sommes, il ne nous reste plus rien à faire, et qu’il n’y a plus de combats à livrer. O mes sœurs, ne vous abandonnez pas à une pareille sécurité, et ne vous laissez pas aller au sommeil. Vous ressembleriez à celui qui, le soir, ferme soigneusement les portes, de crainte des voleurs , et se couche ensuite fort tranquille, tandis qu’il a les voleurs dans la maison. Il n’y a pires voleurs, vous le savez, que ceux qui sont dedans. Or, nous demeurons nous-mêmes dedans, et si on ne procède pas avec grande précaution, si, comme dans l’affaire la plus importante, on ne veille pas à vaincre sa volonté, mille choses nous raviront cette sainte liberté d’esprit et l’empêcheront de voler, libre du poids de son corps, vers le Créateur.

Pour détacher nos affections des choses passagères d’ici-bas, et les attacher à ce qui ne doit jamais finir, ayons sans cesse présente à l’esprit la pensée que tout n’est que vanité, et que tout finit en un moment. Le moyen peut sembler faible, et cependant il communique peu à peu à l’âme une grande vigueur. De plus, ayons grand soin, même dans les plus petites choses, dès que nous sentons une attache, d’éloigner notre pensée de l’objet qui nous captive, et de la ramener à Dieu. Le secours de Dieu ne nous manquera pas. Déjà, par une précieuse faveur, il nous a réunies dans cet asile où je puis dire que le plus difficile est fait. Reste pourtant à nous détacher de nous-mêmes et à lutter contre notre nature, chose rude encore, parce que nous tenons à nous-mêmes par un lien si intime, par un si grand amour ! Heureusement la véritable humilité vient ici à notre aide. Car cette vertu et la mortification vont toujours ensemble : ce sont deux sœurs qu’il ne faut point séparer. Rien de commun entre ces sœurs et la famille à qui vous devez renoncer ; je vous exhorte, au contraire à vivre intimement avec elles, à les chérir, et à ne vous jamais éloigner de leur société.

O souveraines vertus, reines du monde, chères amies de Jésus-Christ notre Maître, qui, dans sa vie mortelle, ne se vit jamais un instant sans vous ! saintes vertus qui exercez un suprême empire sur toutes les créatures, qui nous délivrez de toutes les ruses et de tous les pièges du démon ! Celui qui vous possède peut se montrer avec assurance, et combattre contre tout l’enfer ligué, contre le monde et toutes ses séductions. Qu’il n’ait pas peur de qui que ce soit, car le royaume des cieux lui appartient. Et que pourrait-il craindre, lui qui compte pour rien de tout perdre ici-bas, et qui, dans cette perte même, trouve un gain ? Il ne craint qu’une chose, c’est de déplaire à son Dieu. C’est pourquoi il le supplie de le fortifier dans ces deux vertus, afin qu’il ne les perde pas par sa faute. A la vérité, ces vertus ont cela de propre qu’elles se cachent à celui qui en est orné. Jamais il ne les aperçoit en lui, et il ne peut se persuader qu’il les possède, quoi qu’on lui dise pour l’en convaincre. Mais elles sont d’un si grand prix à ses yeux, qu’il travaille sans cesse à les acquérir, et il s’y perfectionne de jour en jour. C’est en vain, toutefois, que ceux qui ont ces vertus en partage voudraient les cacher ; elles éclatent au dehors ; et il suffit de traiter avec eux pour les découvrir, quoi qu’ils fassent.

Mais quelles n’est pas ma témérité d’entreprendre de louer l’humilité et la mortification, après que le Roi de gloire les a lui-même tant louées, si admirablement consacrées par ses propres souffrances ! Voilà donc, mes filles, le travail à faire pour sortir de la terre d’Egypte ; avec ces deux vertus, vous aurez la manne du désert. Tout vous sera savoureux, et ce qui est le plus amer au goût des gens du mode vous sera doux.

La première chose à faire , c’est de se dépouiller de l’amour de son corps. Nous sommes quelques-unes si naturellement amies de nos aises, si inquiètes de notre santé, qu’il n’y a pas peu à faire en ce point. Telle est même la guerre à soutenir par les religieuses et aussi par d’autres, contre ces deux passions, que Dieu en attend sans doute une grande gloire. Mais pour m’en tenir aux religieuses, on dirait vraiment que certaines d’entre nous ne sont entrées en religion que pour travailler à ne point mourir, tant elles prennent soin de prolonger leur vie par tous les moyens en leur pouvoir. A dire vrai, nous avons ici assez peu de ces moyens, et le fait est rare ; mais je voudrais qu’on n’en eût même pas le désir. Courage, mes sœurs, votre but en venant dans cette maison a été de mourir pour Jésus-Christ, et non de vous soigner pour Jésus-Christ. C’est le démon qui nous suggère la nécessité de ces précautions pour supporter et observer la règle. Et qu’arrive-t-il ? C’est que l’on a tant de soin de conserver sa santé pour garder la règle, qu’on ne la garde jamais en effet, et qu’on meurt sans l’avoir accomplie entièrement durant un seul mois, ni même peut-être durant un seul jour. Je ne sais donc pas ce que nous sommes venues faire au Carmel.

Qu’on ne craigne pas d’imprudences en cette matière ; ce serait merveille, avec nos confesseurs, si prompts à trembler qu’on ne se tue de pénitences, et avec l’horreur qui nous est si naturelle de ces imprudences-là : plût à Dieu que nous fussions aussi exactes en tout le reste. Les religieuses ferventes, qui foulent aux pieds cette discrétion, ne se fâcheront pas, je le sais, de ce que je viens de dire ; et moi je ne m’inquiète pas que l’on dise que je juge des autres par moi-même, car en cela on dit vrai. A mon avis, c’est pour punir cet excès de discrétion que Notre-Seigneur permet que certaines religieuses soient plus malades. C’est là du moins une miséricorde dont il a usé à mon égard ; car prévoyant que j’aurais, d’une manière ou d’une autre, à prendre quelque soin de ma santé, il a voulu que ce fût pour cause.

C’est une chose plaisante de voir les tourments que certaines religieuses se donnent, par ce soin excessif de conserver leurs forces. Il leur vient quelquefois un désir de faire des pénitences sans règle ni mesure, et cela dure deux jours, comme on dit. Le démon leur met ensuite dans l’esprit qu’elles ont fait tort à leur santé ; il leur fait craindre la pénitence, et leur en inspire un tel effroi, qu’elles n’osent plus observer les pénitences de règle, essayées, disent-elles, et reconnues nuisibles. Nous n’observons pas des points de la règle faciles, comme le silence, qui ne saurait nous fatiguer. Avant même d’avoir un mal de tête, nous nous abstenons du chœur, qui ne nous eût pas tuées non plus[2]. Nous voulons après cela inventer des pénitences, et il en résulte bientôt que nous ne pouvons faire ni celles-là ni les autres. Nous avons quelquefois qu’une indisposition légère ; mais elle suffit, semble-t-il, à nous dispenser de tout, pourvu que nous demandions permission. Pourquoi, me direz-vous, la supérieure donne-t-elle cette permission ? Je réponds que si elle voyait l’intérieur, peut-être elle ne l’accorderait pas. Mais vous invoquez la nécessité, mais il se trouve toujours quelques médecins pour appuyer votre demande, mais il y a toujours quelque amie ou quelque parente qui pleure à côté de vous ; que faire ? La supérieure craint de manquer de charité et elle aime mieux encore de la mollesse chez vous que de la rigueur chez elle[3].

Ces choses peuvent quelquefois arriver ; je les signale ici, afin que vous les évitiez ; car si le démon commence à nous effrayer par l’appréhension de la ruine de notre santé, nous ne ferons jamais rien. Daigne Notre-Seigneur nous donner ses lumières, afin que notre conduite soit toujours parfaite. Amen.

2CHAPITRE XI2

3De la mortification dans les maladies.3

Il me semble, mes sœurs, que c’est une imperfection de se plaindre sans cesse pour des riens[4]. Si vous pouvez les endurer sans en parler, faites-le. Quand le mal est grave, il a sa manière à lui de gémir, le gémissement est tout autre et nul ne s’y trompe. Considérez que vous êtes ici en petit nombre ; si vous vous aimez, et si vous avez de la charité, il suffirait qu’une d’entre vous prît cette habitude, pour causer beaucoup de peines à toutes les autres.

Quant à celle qui est vraiment malade, elle doit le dire, et prendre ce qui est nécessaire ; et si elle est affranchie de l’amour-propre, elle ressentira tant de peine de toute espèce de soulagements, qu’il n’y a pas à craindre qu’elle les prenne sans raison, ni qu’elle se plaigne sans sujet. Quand la nécessité existe, on commettrait une bien plus grande faute en ne le disant pas, qu’en prenant des soulagements sans besoin. Les sœurs se rendraient très coupables, si alors elles ne témoignaient pas à la malade la plus vive compassion. Mais j’ose bien vous assurer que dans une maison où règne la charité et où l’on est en si petit nombre, les soins ne manqueront jamais dans les maladies.

Quant à ces faiblesses, ces indispositions de femmes, négligez d’en parler. C’est souvent le démon qui les met dans l’imagination : elles s’en vont, elles reviennent ; et, si vous ne perdez l’habitude de les dire et de vous en plaindre, si ce n’est à Dieu, vous ne finirez jamais. Ce corps a cela de mauvais, que plus on le soigne, plus il révèle de besoins nouveaux. On ne saurait croire combien il demande à être flatté ; la moindre nécessité est pour lui un prétexte spécieux ; et ainsi il trompe la pauvre âme, et l’empêche d’avancer dans la vertu. Songez combien de pauvres malades n’ont personne à qui se plaindre : voulez-vous être pauvres et bien traitées ? cela ne s’accorde pas. Pensez encore combien il y a de femmes mariées qui, en proie à de grandes souffrances et du corps et de l’âme, n’osent s’en plaindre, de peur de fâcher leurs maris. Je puis dire qu’il y en a beaucoup, et même dans les rangs élevés de la société. Eh quoi ! pécheresse que je suis, pourrais-je donc oublier que nous ne sommes pas venues ici pour y être mieux traitées qu’elles ? O vous, qui êtes libres des misères du monde, sachez souffrir quelque petite chose pour l’amour de Dieu, sans que tout l’univers l’apprenne. Quoi ! une femme mal mariée, quand elle ne veut pas que ses plaintes reviennent à son mari, souffre seule quelquefois beaucoup et ne s’ouvre jamais à personne de son malheur ; et nous n’endurerions pas entre Dieu et nous quelques-unes de ces souffrances qu’il nous envoie pour nos péchés, alors surtout que nous voyons l’inutilité de nos plaintes pour les soulager !

Tout ce que je viens de dire ne s’applique point aux maux violents, tels qu’une grosse fièvre ; et alors même, je désire qu’on se plaigne avec modération, et que toujours on montre de la patience : je n’ai voulu parler que de ces maux légers qui n’empêchent pas de rester debout. Mais qu’adviendrait-il, si ces pages venaient à être connues hors de cette maison ? Que diraient de moi toutes les religieuses ? Ah ! de bon cœur je consens à cette divulgation, si quelqu’une doit s’amender par cette lecture. Car lorsqu’il s’en trouve une seulement dans un monastère, qui se plaint ainsi des moindres maux, il arrive que le plus souvent on ne veut pas croire les autres, quelque grands que soient les maux dont elles se plaignent.

Rappelons-nous nos pères, ces ermites qui vécurent dans les siècles passés, et dont nous prétendons imiter la vie. Que de douleurs, et quel isolement ! Que n’eurent-ils pas à endurer du froid, de la faim, du soleil, de la chaleur, n’ayant que Dieu pour confident de leur souffrance ! Pensez-vous qu’ils fussent de fer ? Non, ils étaient aussi délicats que nous. Tenez pour certain, mes filles, que lorsque nous commençons à vaincre ces misérables corps, ils ne nous fatiguent pas autant. Assez d’autres s’occuperont de ce qui vous est nécessaire ; quant à vous, affranchissez-vous de ce soin, à moins d’une évidente nécessité. Si nous ne sommes résolues à braver une fois pour toutes la crainte de la mort et de la maladie, nous ne ferons jamais rien. Vivez de telle sorte que vous n’ayez pas à redouter la dernière heure, et abandonnez-vous entièrement entre les mains de Dieu, acceptant tout ce qu’il lui plaira d’ordonner de vous. Qu’importe que nous mourions ? Ce corps s’est tant de fois moqué de nous ; pourquoi ne nous moquerions-nous point quelquefois de lui ? Croyez m’en, une telle détermination est d’une plus haute importance que nous ne saurions penser. En effet, en répétant et multipliant ces actes de mortification nous arriverons peu à peu à le dominer, avec la grâce de Dieu. Or, cet ennemi vaincu, on est très fort pour soutenir la bataille de cette vie. Daigne le Seigneur, qui en a le pouvoir, nous accorder cette grâce ! A mon avis, les avantages d’un tel combat ne sont compris que de ceux qui goûtent déjà les fruits de la victoire ; ils sont d’un tel prix qu’il suffirait d’en avoir l’expérience pour trouver facile et légère la conquête de ce repos et de cet empire sur soi-même.

2CHAPITRE XII2

3Il faut faire peu de cas de la vie et de l’honneur, quand on aime Dieu véritablement.3

Passons à d’autres choses qui ne laissent pas d’être fort importantes, quoiqu’elles ne le paraissent pas.

Dans le chemin de la perfection tout nous semble d’abord pénible, et à juste titre, parce que c’est une guerre contre nous-mêmes. Mais lorsque nous commençons à nous mettre à l’œuvre, Dieu, de son côté, opère si puissamment dans notre âme, il la comble de tant de faveurs, que tous les travaux de cette vie lui semblent peu de chose. Pour nous, religieuses, le plus difficile est déjà fait. Nous avons abdiqué notre liberté par amour pour Dieu, et nous l’avons remise au pouvoir d’autrui. De plus, nous nous sommes engagées à jeûner, à garder le silence, à vivre dans une étroite clôture, à assister au chœur, et autres choses aussi pénibles. Quelque envie qui nous vînt de prendre nos aises, nous ne le pourrions presque pas. Peut-être, en tant de monastères que j’ai vus, suis-je la seule à qui cela soit arrivé. Pourquoi donc ne travaillerions-nous pas à la mortification intérieure, puisqu’elle donne à toutes les observances religieuses plus de mérite et de perfection, puisqu’elle nous y fait trouver plus de douceur et de repos.

Comment arriver à cette mortification intérieure ? En nous accoutumant peu à peu à contrarier, même dans les petites choses, notre volonté et les désirs naturels, jusqu’à ce que nous ayons entièrement assujetti le corps à l’esprit. Tout ou presque tout, je le répète, consiste à renoncer au soin de nous-même et de nos aises. Le moins que puisse offrir une âme qui a commencé à servir Dieu véritablement, c’est sa vie. N’a-t-elle pas déjà donné sa volonté ? Que craint-elle donc ? Est-il un religieux fervent, est-il un homme d’oraison qui, aspirant à jouir des faveurs de Dieu, tourne le dos à la mort, au martyre, au lieu de les désirer pour lui ? Or, c’est un long martyre, mes sœurs, que la vie d’un religieux, quand il veut être bon et des amis intimes de Dieu. Je dis un long martyre, en comparaison de celui où l’on tranchait la tête d’un coup.

Mais toute vie est courte ; la vie est très courte quelquefois. Et que savons-nous si notre vie ne finira point une heure ou un moment après que nous aurons pris la résolution de servir Dieu de tout notre cœur ! Cela est possible. Pourquoi donc faire cas de ce qui doit finir ; et si l’on pense que chaque heure peut être la dernière, qui ne voudra la bien employer ?

Croyez-moi donc, le plus sûr est de s’arrêter à ces considérations. Ainsi accoutumons-nous à contrarier en tout notre volonté ; cette simple application vous mènera peu à peu, et sans que vous sachiez comment, au comble de ce renoncement intérieur. Il paraît bien rigoureux, il est vrai, de dire que nous ne devons rechercher de satisfaction en rien ; mais c’est lorsqu’on ne dit pas en même temps les douceurs, les délices, la sécurité, qui accompagnent cette abnégation, et les précieux avantages qu’on en retire, même pendant cette vie. Comme dans ce monastère vous vous exercez toutes à la mortification intérieure, le plus difficile est déjà fait. Vous vous excitez les unes les autres, vous vous entr’aidez, et vous rivalisez de zèle à qui s’avancera plus loin dans la pratique ce cette vertu.

Il faut apporter un soin extrême à réprimer nos mouvements intérieurs, surtout en ce qui concerne les prééminences, Dieu nous préserve, je le lui demande au nom de sa passion, d’avoir jamais des pensées ou des paroles comme celles-ci : « Je suis plus ancienne dans l’Ordre que cette religieuse ; je suis plus âgée qu dès qu’elle-ci ; j’ai plus travaillé que celle-là ; on traite une telle mieux que moi. » Rejetez ces pensées dès qu’elles viennent. Car si vous vous y arrêtez, ou si vous les communiquez à d’autres, elles sont une peste et la cause de grandes misères. Si jamais vous avez une prieure qui souffre, même tant soit peu, de pareilles choses, croyez que Dieu a permis son élection en punition de vos péchés et pour commencer votre perte : priez instamment le ciel de venir à votre secours, car vous êtes en péril ;

Vous trouverez peut-être que j’insiste beaucoup sur ce point, et que mon langage est sévère. Après tout, direz-vous, Dieu ne répand-il pas ses faveurs sur des âmes qui ne sont pas dans un si parfait détachement ? Cela arrive, je l’avoue, mais c’est lorsque, dans sa sagesse infinie, Dieu voit qu’une pareille conduite convient pour porter ces âmes à tout abandonner à cause de lui. Tout abandonner ne signifie pas ici entrer dans l’état religieux : on peut en être empêché ; et il n’est pas de lieu où une âme parfaite ne puisse vivre dans le détachement et l’humilité ; mais il en coûte assurément plus dans le monde et c’est un grand secours que la vie régulière. Croyez-moi, la préoccupation de l’estime et des biens temporels peuvent exister dans les monastères comme ailleurs ; si les occasions en sont moins fréquentes, la faute est aussi plus grande. Et des religieuses auront beau compter alors de longues années d’oraison, ou pour mieux dire de spéculation, car enfin la parfaite oraison corrige ces mauvaises habitudes, elles ne feront jamais de grands progrès, et ne parviendront pas à jouir du véritable fruit de l’oraison.

Voyez donc, mes filles, si vous pouvez négliger ces moyens de perfection, quand vous n’êtes ici que pour devenir parfaites. Au reste, vous n’en serez pas plus honorées, et vous perdrez au lieu de gagner : déshonneur et perte vont ici de compagnie. Que chacune de vous examine ce qu’elle a d’humilité et elle verra les progrès qu’elle a faits dans la vie spirituelle.

Il me semble qu’au sujet des prééminences, le démon n’oserait tenter, non pas même d’un premier mouvement, une personne qui est véritablement humble : il est trop clairvoyant pour ne pas craindre le coup qui le menace. Impossible en effet qu’une âme profondément humble ne retire un grand profit d’une tentation de ce genre, et qu’elle n’en demeure plus affermie dans l’humilité. Cette âme va naturellement jeter un regard que sa vie précédente, et comparer ce qu’elle a fait pour Dieu avec ce qu’elle lui doit. Elle admirera le prodige d’un abaissement qui l’a rapproché de nous pour nous donner l’exemple de l’humilité. Enfin elle considérera ses péchés, et le lieu où elle méritait d’être en punition de tant d’offenses. L’âme sort ainsi de la tentation avec tant d’avantages que le démon n’osera plus revenir à la charge, de peur d’avoir la tête broyée.

Voici un avis que je vous prie de ne pas oublier. Pour vous venger du démon et vous délivrer plus vite de ses attaques, ne vous contentez pas de vaincre au dedans, où le malheur serait si grand d’être vaincu ; mais au dehors même, faites tourner la tentation au profit de vos Sœurs. Ainsi, dès que vous serez tentées, priez la supérieure de vous commander quelque office bas ; ou bien, sans recourir à elle, livrez-vous-y de votre mieux ; et, dans cet exercice, appliquez-vous de préférence à vaincre votre volonté dans les choses qui répugnent et que Dieu ne manquera pas de vous signaler. De cette manière la tentation durera peu.

Dieu nous garde de ces personnes qui veulent allier à son service les intérêts de leur honneur ! C’est là un déplorable calcul. Comme je l’ai déjà dit, l’honneur se perd dès qu’on le recherche, principalement en matière de charges. Il n’est pas sur terre un poison aussi mortel au corps, que cet orgueil ne l’est à la perfection des âmes.

Mais, direz-vous, ce sont là de petites choses et des mouvements naturels ; il ne faut pas s’en mettre en peine. N’en riez pas, je vous prie. Ces petites choses montent comme l’écume et rien n’est petit en un péril aussi grand que ce pont d’honneur et ces ombrages de susceptibilité. En voulez-vous savoir une raison entre plusieurs autres ? La voici : le démon commence à vous tenter à propos d’une chose légère, mais il la peint comme très grave aux yeux d’une de vos sœurs ; celle-ci croira faire acte de charité en venant vous dire qu’elle ne comprend pas comment vous pouvez endurer un tel affront, qu’elle prie Dieu de vous donner de la patience, que vous lui devez offrir cette injure, et qu’un saint ne pourrait souffrir davantage. L’esprit de ténèbres envenime la langue de cette personne. Supposons que vous vous déterminez à souffrir ce déplaisir ; il vous reste une tentation de vaine gloire pour une chose que cependant vous n’avez point soufferte avec la perfection que vous auriez dû. Notre nature est si faible ! En convenant qu’il n’y a rien à souffrir dans telle épreuve, nous croyons néanmoins faire acte de vertu en la supportant, et nous ne laissons pas de la sentir. A combien plus forte raison y serons-nous sensibles, quand nous verrons que les autres en sont touchés pour l’amour de nous ! C’est ainsi que l’âme perd les occasions qu’elle avait de mériter ; elle demeure plus faible, et elle laisse la porte ouverte au démon pour une attaque plus dangereuse. Ce n’est pas tout ; lors même que vous serez dans la résolution de souffrir avec patience, voici ce qui pourra vous arriver : on viendra vous dire que vous êtes stupide, et qu’après tout il est bon de sentir les choses. Oh ! pour l’amour de Dieu, mes sœurs, que nulle d’entre vous ne se laisse aller à cette indiscrète charité, de témoigner de la compassion en rien de ce qui a rapport à ces injures imaginaires ; car ce serait imiter les amis et la femme du saint homme Job.

2CHAPITRE XIII2

3Celui qui aime Dieu véritablement doit faire peu de cas de la vie et de l’honneur.3

Je vous le dis souvent, mes sœurs, et maintenant je veux vous le laisser par écrit ici, afin que vous n’en perdiez pas le souvenir : non seulement les religieuses de cette maison, mais encore toutes les personnes qui aspirent à devenir parfaites, doivent être à mille lieues de récriminations comme celles-ci : « J’avais raison ; on ne m’a pas donné raison ; c’est sans raison que je suis ainsi traitée. » Dieu nous préserve de mauvaises raisons ! Croyez-vous qu’on eut raison d’insulter, comme on fit, notre bon Jésus et de l’accabler des plus injustes traitements. J’ignore, moi, ce qu’est venue chercher dans ce monastère une religieuse, qui ne veut porter d’autres croix que celles dont la raison est évidente. Elle peut s’en retourner dans le monde, où d’ailleurs ces belles raisons ne suffiront pas à la garantir. Eh ! pouvez-vous donc recevoir de si rudes coups que vous n’en ayez mérité de plus rudes encore ? Dès lors, quelle raison avez-vous de vous plaindre ? Je déclare, moi, que je n’en vois aucune.

Donnons, je le veux, un libre cours à nos plaintes, lorsqu’on nous rend quelque honneur, qu’on nous traite bien, ou qu’on nous prodigue des soins délicats ; car c’est contre toute raison que l’on agit de la sorte envers nous, en cette vie. Quant à ces torts qu’on nous fait, - on les appels torts, mais ils ne méritent pas ce nom, - nous n’avons vraiment rien à dire. Ou nous sommes épouses d’un grand Roi, ou nous ne le sommes pas. Si nous le sommes, pensons qu’une femme honnête partage les affronts faits à son mari. En est-il une qui ne s’y croie obligée, même à contre-cœur ? Non, honneurs et affronts, tout leur est commun ? Prétendre donc régner et jouir avec notre Epoux, sans partager ses travaux et ses opprobres, serait de la folie. Dieu nous préserve d’une prétention si insensée ! Mais, au contraire, que celle d’entre nous qui croira être la moins considérée, se tienne pour la plus heureuse ; et elle le sera véritablement, si elle supporte ce mépris comme elle le doit ; car elle ne saurait manquer d’être honorée en cette vie et en l’autre. Veuillez m’en croire sur ce point ; mais, que dis-je ? et quelle n’est pas ma folie de vous demander d’ajouter foi à mes paroles, quand la sagesse incréée a elle-même prononcé là-dessus ? Efforçons-nous d’imiter en quelque chose la parfaite humilité de la très sainte Vierge, dont nous portons l’habit[5]. Ce seul nom de religieuses de la Vierge doit nous remplir de confusion ; car nous aurons beau nous abaisser, nous serons toujours de bien pauvres filles d’une telle Mère, et de bien pauvres épouses d’un tel Epoux.

Si l’on ne travaille activement à déraciner ces imperfections dont j’ai parlé, ce qui paraît aujourd’hui n’être rien deviendra peut-être demain un péché véniel, et si dangereux, que, si on le néglige, il sera suivi de beaucoup d’autres : c’est là une chose très pernicieuse dans les communautés. Combien ne doivent donc point veiller sur elles-mêmes les religieuses sujettes à ces défauts, afin de ne pas nuire à celles qui travaillent à leur faire du bien et à les édifier par leurs bons exemples !

Si nous comprenions quel grand mal c’est de laisser introduire une mauvaise coutume, nous aimerions mieux mourir que d’en être cause. Après tout, ce ne serait que la mort du corps ; mais les pertes que subissent les âmes ont des suites qui se continuent sans fin. En effet, de nouvelles religieuses remplaçant toujours celles qui meurent, il pourra se faire qu’elles se portent plutôt à suivre une mauvaise coutume introduite par nous, qu’à imiter plusieurs vertus qu’elles verront dans leurs sœurs. Pour la mauvaise coutume, le démon ne la laisse point périr ; les vertus, il suffit de la faiblesse de notre nature pour nous les faire perdre.

Oh ! qu’elle accomplirait une bonne œuvre de charité, et qu’elle rendrait un grand service à Dieu, la religieuse qui, se voyant incapable d’observer les usages établis parmi nous, le reconnaîtrait sincèrement, et s’en irait de notre monastère[6]. Qu’elle songe à prendre ce parti, si elle ne veut trouver un enfer dès ce monde ; et Dieu veuille qu’elle n’en trouve pas un second dans l’autre ! Elle a cela à craindre pour plusieurs raisons, qui peut-être ne seront connues ni d’elle ni des autres, comme elles le sont de moi.

Veuillez, mes filles, me croire sur ce point, sinon le temps se chargera de vous montrer la vérité de ce que j’avance. Notre but ici n’est pas seulement de vivre en religieuses, mais aussi en solitaires, par conséquent de nous détacher de toutes les créatures. Aussi voyons-nous que Notre-Seigneur fait particulièrement cette grâce à celles qu’il a choisies pour cette maison. Et si ce détachement n’a pas encore atteint toute sa perfection, il est manifeste qu’elles y tendent : témoin leur joie, leur allégresse à la pensée qu’elles n’auront plus à s’occuper des choses du siècle ; témoin les délices qu’elles goûtent dans tous les exercices de la vie religieuse.

Je le répète, que celle qui incline vers les choses du monde, et qui ne fait pas de progrès visibles, sorte de ce monastère ; et si elle persiste à vouloir être religieuse, qu’elle entre dans un autre couvent ; autrement elle verra ce qui lui arrivera. Qu’elle ne se plaigne point de moi, et ne m’accuse point de ne lui avoir pas fait connaître à l’avance ce qui se pratique dans ce monastère que j’ai fondé. S’il y a un paradis sur la terre, c’est cette maison, mais seulement pour les âmes qui n’ont d’autre désir que de contenter Dieu, et qui ne cherchent en rien leur propre contentement ; pour elles, la vie est souverainement agréable. Quant à celle qui désirerait autre chose que de plaire à Dieu, elle ne saurait y être heureuse, parce que ses désirs ne seront pas satisfaits ; et comme une personne dégoûtée, à qui les meilleurs aliments répugnent, elle a mal au cœur, en présence des mets que les bien portants savourent le plus. Cette personne fera mieux son salut en quelque autre lieu ; il pourra arriver que peu à peu elle y acquière la perfection qu’elle ne peut souffrir ici, où on l’embrasse tout d’un coup. Car bien qu’ici, où on donne du temps pour arriver à la perfection du détachement et du renoncement intérieurs, l’extérieur est exigé tout de suite. Si une novice qui voit toutes les religieuses parfaites, et qui vit toujours en leur compagnie, n’en tire aucun profit en un an, je crains qu’elle n’avance pas davantage en plusieurs années, si tant est qu’elle ne recule. Je ne prétends pas qu’elle doive remplir ses obligations aussi parfaitement que les autres ; mais au moins doit-elle laisser voir que la santé de son âme se fortifie ; ce qui s’aperçoit vite en une maladie qui, de sa nature, est mortelle.

2CHAPITRE XIV2

3Combien il importe de ne point admettre à la profession les personnes qui n’ont point les qualités nécessaires.3

Dieu, je n’en doute pas, favorise beaucoup les âmes fermement déterminées à lui appartenir. Voilà pourquoi, quand une personne veut entrer chez nous, il faut examiner le désir qui l’amène. Que ce ne soit pas seulement pour sortir de gêne ; ce qui sera le cas de plusieurs. Notre-Seigneur peut, sans doute, élever et perfectionner ce motif, quand la personne est douée d’un sens droit ; mais, si elle en est dépourvue, il ne faut en aucune façon l’admettre : elle ne verrait pas l’imperfection du motif qui la fait entrer, et serait incapable de comprendre les bons avis qu’on lui donnerait pour l’éclairer. La plupart de celles qui ont peu de jugement, s’imaginent savoir mieux que les plus sages ce qui leur convient. A mon sens, c’est là un mal incurable, parce qu’il est bien rare qu’il ne soit accompagné de malice. On pourrait le tolérer dans une communauté nombreuse ; mais nous qui sommes en si petit nombre, nous ne le pouvons point.

Lorsqu’une personne d’un esprit droit commence à s’affectionner au bien, elle s’y attache fortement, parce qu’elle voit que c’est le plus sûr ; il peut se faire qu’elle n’aide pas toujours les sœurs à la vie intérieure et à l’esprit d’oraison ; elle les aidera du moins par ses bons conseils, et leur sera utile en beaucoup d’autres manières, sans être à charge à qui que ce soit. Au contraire, avec un jugement faux, je ne vois pas l’utilité d’une personne en religion, et j’en vois le danger très grand.

Ce manque de sens ne se découvre pas de prime abord : car il y a des personnes qui parlent bien, mais qui sont sottes ; d’autres qui parlent peu et assez mal, mais dont l’esprit est très ouvert ; d’autres enfin qui sont de saintes simplicités, très ignorantes des affaires et des manières du monde, mais savantes dans la manière de traiter avec Dieu[1]. C’est pour cela qu’il faut examiner avec grand soin celles qu’on reçoit, et ne les admettre à la profession qu’après une longue épreuve. Que le monde sache, une fois pour toutes, que vous avez la liberté de les renvoyer. Dans un monastère où il y a beaucoup d’austérités, vous pouvez avoir plusieurs raisons qui vous y obligent. Dès qu’on verra que c’est notre usage, on ne le tiendra plus à injure.

Je parle de la sorte, à cause du malheur des temps où nous vivons. En vain nos prédécesseurs dans l’état religieux nous ont fait une loi de cette conduite, l’on est si faible de nos jours, qu’on se croit obligé à tenir une conduite contraire, de crainte de déplaire aux parents. Dieu veuille que les religieuses, qui reçoivent ainsi des novices, ne le payent pas en l’autre vie !

Les prétextes ne nous manquent jamais pour justifier à nos propres yeux ces sortes d’admissions. Mais c’est là une affaire qui nous regarde toutes et chacune. Il n’est pas une sœur qui ne doive y songer, recommander cela à Dieu et doner à la prieure le courage dont elle a besoin. Rien n’est plus important, en effet, et je supplie Notre-Seigneur qu’il nous éclaire en ce point-là. C’est pour vous un précieux avantage de ne pas recevoir de dot ; là où l’on en reçoit, il peut arriver qu’on ne puisse pas rendre un argent déjà dépensé, et que par suite on laisse dans le monastère le larron qui dérobe le vrai trésor, ce qui est bien triste. Vous donc, ne faiblissez jamais en ces rencontres, ni pour quelque personne que ce soit ; ce serait faire du mal à qui vous prétendez faire du bien.

Notes :

[1] « Heureuses les âmes qui ont de tels amis ! Heureux le jour de leur première entrevue ! O mon Dieu, me refuserez-vous la grâce d’en compter beaucoup comme ceux-là ? En vérité, Seigneur, leur affection me sera plus chère que celle de tous les rois et de tous les puissants de ce monde. Car ils m’aideront de tout leur pouvoir à m’assujettir le monde lui-même et toutes ses créatures.

Quand vous aurez fait la connaissance d’une de ces personnes, que la supérieure n néglige rien pour vous mettre en rapport avec elle. Aimez tant que vous voudrez de pareils amis. Ils sont sans doute peu nombreux. Dieu permettra cependant que s’il y en a quelqu’un de parfait, vous le découvriez.

On vous dira que c’est inutile et que Dieu suffit. Mais un excellent moyen de posséder Dieu est de traiter avec ses amis. On en tire un grand profit. Je le sais par expérience. Si je ne suis pas en enfer, je le dois, après Dieu, à ces personnes dont je sollicitais avec instance les prières. »

[2] « Un jour nous n’allons pas au chœur, parce que nous avons un mal de tête ; un autre jour, parce que nous avons eu un mal de tête ; et trois autres jours, pour ne pas avoir un mal de tête. Vous me direz, mes amies, que la prieure ne doit pas le tolérer. Oui, sans doute, si elle connaissait l’intérieur. Mais elle voit qu’on se plaint pour des riens et qu’on se plaint, comme si on allait rendre l’âme. » (Esc.)

[3] « Oh ! ces plaintes de religieuses, que j’ai donc peur – et Dieu me le pardonne ! – d’en voir la coutume prise ! J’ai rencontré une fois une sœur qui se plaignait habituellement de la tête et qui s’en plaignait très haut. On vérifia : rien, elle n’avait rien et ne souffrait pas de la tête, mais d’ailleurs. » (Esc.)

[4] « Il y a, mes sœurs, une imperfection très grande à gémir (hurler, aullar), à se plaindre, à prendre une voix languissante et des soupirs de malade. Fussiez-vous malades, essayez de supporter la douleur et n’agissez pas ainsi. » (Esc.)

[5] « Imitons du moins en quelque chose son humilité ; je dis en quelque chose, car nous aurons beau nous abaisser et nous humilier, ce n’est rien cela pour une créature comme moi, qui, à cause de mes péchés, ai mérité d’être abaissée et méprisée par les démons. La nature sans doute y répugne. Mais n’eût-on pas commis de grandes fautes, on a toujours fait assez, à mon avis, pour mériter l’enfer. » (Esc.)

[6] « Cette religieuse, on ne devrait, selon moi, l’admettre nulle part à la profession, si ce n’est après de longues années d’épreuve et de sérieux amendement. Je ne parle pas des pénitences et des jeûnes dont l’omission tout en étant une véritable faute, ne cause pas un grand dommage à la communauté ; je parle de certains défauts de caractère, comme l’amour de ses aises, le désir de l’estime et de l’honneur, l’habitude d’avoir les yeux sur les fautes d’autrui et de les tenir toujours fermés sur les siennes, et autres choses semblables qui viennent certainement d’un manque d’humilité.

Nos Pères ont sagement établi une année de probation. Dans notre Ordre, on est libre de n’admettre à la profession qu’après quatre ans ; et moi, je voudrais qu’on n’y admît qu’après dix. Une religieuse humble s’inquiétera peu de ce retard de la profession. Elle sait que, si elle est régulière, on ne la renverra point, si elle ne l’est pas, pourquoi voudrait-elle nuire à cette famille du Christ ? (Esc.)

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