D’un manuscrit à l’autre.

D’UN MANUSCRIT (ESCURIAL) À L’AUTRE (VALLADOLID)

La mise par écrit d’un enseignement oral devient un traité spirituel [1]

Répondant à la suggestion de ses confesseurs (cf. R 4, 6) et à la demande insistante de ses filles (cf. CEsc Prol. 1), Thérèse, prieure et fondatrice, met par écrit son enseignement : « Je vous le répète souvent, mes sœurs, et maintenant je vous le mets par écrit » (CEsc 19, 1). « Je vous écris de façon décousue ! […] Et bien que je vous l’enseigne très souvent et que, par la bonté de Dieu, vous le mettiez en pratique… » (CEsc 22, 1).

La fondatrice du carmel de San-José d’Avila indique à ses filles à la fois le but et le fondement de ce qu’elle a voulu entreprendre avec cette fondation.

Dans un premier temps, découvrons les sources qui irriguent cet écrit. Nous regardons ensuite l’évolution du texte entre le manuscrit de l’Escurial et celui de Valladolid. Cela nous enseignera sur le dessein de la rédactrice.

I / Les sources

a) L’inspiration divine

Il est clair que la source principale des écrits thérésiens est l’inspiration divine. Thérèse le dit très clairement, tout au long de son récit : « Le Seigneur voudra peut-être que je parvienne à dire quelque chose qui leur soit profitable, et il me le donnera pour que je leur donne » (CEsc Prol. 1).

Elle termine ce paragraphe en parlant de l’aide du Seigneur :

  • « Je parlerai des choses que le Seigneur me fera le mieux comprendre, selon l’intelligence que j’en aurai et comme le souvenir s’en présentera » (CEsc Prol. 2).
  • « Je ne dirai rien […] que le Seigneur ne m’ait donné à comprendre dans l’oraison » (CEsc Prol. 3). Notons que cette mention disparaîtra dans la version finale du Chemin de perfection.
  • « Que la main du Seigneur supplée à la mienne dans cet écrit comme je l’en ai supplié, et le dirige pour sa plus grande gloire » (CEsc Prol. 4).
  • « Je ne sais plus ce que j’avais commencé à dire, parce que je me suis éloignée de mon sujet ; je crois que Dieu l’a voulu ainsi car jamais je n’aurais pensé écrire ce que je viens de vous dire » (CEsc 2, 10).
  • « Parfois je ne dois pas comprendre ce que je dis et le Seigneur veut que ce soit bien dit » (CEsc 9, 2).

Elle conclut en affirmant : « Je me considère comme très bien payée de la peine que j’ai eue pour l’écrire car, pour ce qui est de celle que j’aurai pu avoir à réfléchir à ce que j’allais dire, elle a été inexistante puisque c’est le Seigneur qui m’a révélé les secrets de cette prière évangélique » (CEsc 72, 6).

b) L’expérience de l’auteur

Intimement liée à cette inspiration divine, l’expérience personnelle de Thérèse [2] est évidemment essentielle : « Je ne dirai rien que je n’aie expérimenté personnellement ou vu chez d’autres » (CEsc Prol. 3). Thérèse témoigne d’une part de ce qu’elle a vu dans certains lieux et dont la pratique lui semble néfaste pour les religieuses, car cela devient « une considérable entrave à la garde de l’observance et à la perfection » (CEsc 6, 5 ; cf. Prol. 3 ; 7, 4 ; 13, 2 ; 16, 2 ; etc.).

Mais elle se réfère surtout à sa propre expérience des voies spirituelles. [3]

Elle affirme d’ailleurs à diverses reprises que les lectrices ne pourront pas comprendre de quoi il s’agit si elles n’en ont pas l’expérience : « Quiconque a eu l’expérience de ce genre d’oraison comprendra clairement ce que je dis, sinon cela semble inintelligible » (CEsc 53, 6 ; cf. 39, 5 ; 52, 4). Thérèse encourage ses filles : « L’expérience vous le fera comprendre » (CEsc 53, 6).

Dans l’expérience de Thérèse, il faut bien sûr indiquer ses diverses lectures.

c) Les sources écrites

Dans le prologue, elle écrit : « Il existe de nombreux livres sur la prière, écrits par des auteurs qui savent – et ont su – ce qu’ils disent… » (CEsc Prol. 1).

Nous connaissons l’amour de Thérèse pour la lecture (V 1, 1). La publication de l’Index de Valdés qui interdisait les livres en castillan la touche durement (V 26, 5).

1. L’Écriture sainte

« Pour moi, j’ai toujours beaucoup aimé les paroles de l’Évangile, paroles qui sont sorties des lèvres très sacrées du Seigneur, et elles m’ont toujours plus recueillie que les livres très bien composés » (CEsc 35, 4). Tout au long de l’ouvrage, elle cite abondamment l’Écriture : 54 fois les évangiles, 7 fois saint Paul, 4 fois les épîtres catholiques et 10 fois l’Ancien Testament. Le Notre Père est un excellent chemin pour entrer en relation avec le Christ et pour vivre la prière avec lui. C’est le livre par excellence qui ne pourra pas nous être ôté (cf. CEsc 35, 4 et 36, 4).

2. La lecture de quelques livres

a. La Règle et les Constitutions À de nombreuses reprises, Thérèse fait référence à la Règle et aux Constitutions, qu’elle a déjà ébauchées dès 1562 (cf. CEsc Prol. 2 ; 3, 5 ; 5, 1-2 ; 6, 1.6 ; 11, 8 ; 15, 4 ; 20, 1 ; 36, 6 ; etc.).

b. Influences explicites Elle cite les Collations de Cassien (CEsc 32, 5 ; CVall 19, 13), qu’elle a vraisemblablement découvertes dans les Vitae Patrum.

Par le Livre de la vie (V 9, 7-8), nous connaissons l’influence des Confessions de saint Augustin dans la vie de Thérèse qui est mentionné différemment dans les deux manuscrits (CEsc 46, 2 ; CVall 7, 4 ; 28, 2).

Mentionnons enfin les Legendarios et le Flos Sanctorum lu dans son enfance. (cf. V 1, 4.) C’est à partir de cette source qu’elle évoque sainte Claire et la pauvreté (CEsc 3, 8) et fait une allusion au “sang royalˮ de l’apôtre saint Barthélémy (CEsc 45, 2).

Diverses allusions proviennent des Legendarios (cf. CEsc 23, 2 ; 27, 5 ; 61, 4 ; 69, 3 ; etc.).

c. Influences implicites Nous pouvons ici distinguer deux groupes : d’une part, Jean d’Avila [4] et Luis de Grenade ; d’autre part l’école franciscaine avec François de Osuna, Bernardino de Laredo, Barnabé de Palma, etc. Thérèse pense à bon nombre d’entre eux quand elle écrit : « Les personnes […] ont à leur disposition des livres excellents écrits par des gens de talents » (CEsc 30, 1).

Souvenons-nous que dans ses Constitutions, elle indiquera un certain nombre d’ouvrages à avoir en bibliothèque. [5]

II / La reprise du manuscrit de l’Escurial

Dans le prologue, Thérèse indique clairement son but : « dire quelque chose qui leur [ses filles] soit profitable. […] Je pense indiquer quelques remèdes à des tentations de religieuses et exposer le dessein que j’ai eu en fondant cette maison. […] Je sais que l’amour et le désir ne me manquent pas pour aider, autant que le je pourrai, les âmes de mes sœurs à faire de grands progrès dans le service du Seigneur » (CEsc Prol. 1.2.3).

Notons, la liberté avec laquelle Thérèse écrit et soumet son texte à la censure des théologiens : « Si je n’y réussissais pas, le Père Présenté dont j’ai parlé et qui verra tout d’abord cet écrit le brûlera » (CEsc Prol. 1).

Elle se situe en fille obéissante de l’Église : « pourvu que nous nous soumettions en tout aux enseignements de l’Église. (C’est ce que je fais toujours ; et même ce livre, je ne vous le donnerai à lire que lorsque des personnes qui s’entendent en la matière l’auront vu) » (CEsc 52, 1).

La main du censeur, le père Garcia de Toledo sera lourde, sans doute à cause du climat de suspicion régnant alors et de l’omniprésence de l’Inquisition.

a) Les textes censurés

Reprenons brièvement les huit passages importants biffés par le censeur :

  • L’apologie des femmes comme orantes et servantes de l’Église, non suspectes d’hérésie comme le pensent les inquisiteurs (f° 11v-12 r ; CEsc 4, 1).
  • L’allusion au Psaume 8, 7 est rayée et le censeur note en marge : « Le sens n’est pas ici celui de l’autorité, sinon du Christ et d’Adam dans l’état d’innocence » (f° 62r ; CEsc 31, 2).
  • Le censeur barre « Quant à vous mes filles, on ne pourra vous enlever ni le Paternoster ni l’Avemaria. » Il note dans la marge : « On dirait qu’elle réprimande les inquisiteurs parce qu’ils interdisent les livres de prières » (f° 72v ; CEsc 36, 4).
  • Curieusement les allusions faites au chapitre précédent à propos des livres de prières n’ont pas été censurées.
  • La phrase « puisqu’il l’a transmuée en sa propre substance » est remplacée par « l’ayant déjà unie à lui-même » (f° 108v ; CEsc 56, 1).
  • Commentant la phrase « donne notre pain de ce jour », Thérèse se refuse à penser que le Seigneur parlait du pain matériel ; le censeur raye toute la page et indique en marge : « Le Christ notre Seigneur a demandé tout ce qui était sustentation du corps et de l’âme, soit le pain matériel et l’eucharistie, et par révérence pour l’âme ; ainsi donc l’Église le demande dans la litanie » (f° 113v-114r ; CEsc 60, 2).
  • Le censeur biffe toute une page du commentaire du Dimitte nobis debita nostra, car Thérèse soulignait trop fortement la différence entre le pardon que Dieu nous accorde et celui que nous accordons. Il écrit : « Ce sont de vrais affronts et outrages que l’on nous fait, même si nos péchés les excèdent ; mais on doit les pardonner puisqu’il nous pardonne » (f° 121v-122r ; CEsc 63, 2).
  • Deux phrases sont rayées : « Moi je n’ai rien à pardonner à personne » et « me donner sa grâce pour qu’un jour j’aie quelque chose à offrir et qu’ainsi je puisse demander ». Nous pouvons lire dans la marge : « Ce sont de vraies injures et de vrais affronts que l’un fait contre l’autre, même si celui-ci mérite mille fois l’enfer » (f° 126r ; CEsc 65, 4).
  • Le censeur raye la phrase « croyez qu’il ne nous convient pas de vivre, mais désirons plutôt être délivrés de tout mal » (f° 143r ; CEsc 72, 4). L’annotation est illisible. [6]

Notons que le censeur fait parfois l’éloge de ce qu’il lit ; ainsi au folio 101r (CEsc 53, 1), nous pouvons lire dans la marge : « divinement dite, cette oraison de quiétude… » Au folio 125r (CEsc 65, 1) : Thérèse écrivait, « Elle ne se soucie pas plus d’être estimée que d’être méprisée ; au contraire, l’honneur la peine plus que le déshonneur. » Alors le censeur trace un grand trait vertical et écrit : « O grand signe. »

Toutes les remarques, suppressions, corrections faites par le censeur seront scrupuleusement respectées par Thérèse et disparaîtront dans le manuscrit de Valladolid.

b) Les modifications apportées par Thérèse

Thérèse reprend son ouvrage. Elle ne se contente pas de recopier le manuscrit annoté. Bien sûr elle enlève les passages censurés mais elle reprend et corrige son texte.

Elle supprime les expressions familières et les diminutifs : labradorcito, petit laboureur (CEsc 37, 3), sortijica, petite bague (CEsc 39, 2), romerito, petit pèlerin (CEsc 53, 2), simplecita, simplette (CEsc 53, 3), agravuelos, soi-disant affronts (CEsc 63, 3), mujercilla, femmelette (CEsc 70, 2), hombrecillo, poule mouillée (CEsc 70, 2).

Elle enlève de nombreuses images populaires qui étaient pourtant très suggestives : le jeu d’échec [7] (CEsc 24, 1), le cavalier qui monte un cheval emballé (CEsc 30, 2), le débat sur la qualité de l’argile (CEsc 45, 2), la chute dans le trou (CEsc 66, 4), la corrida (CEsc 68, 5), le mendiant et l’empereur (CEsc 72, 6). Elle gardera, en la modifiant, la comparaison militaire (CEsc 29, 1-4) et celle de l’enfant qui tète, tout en supprimant le fait que cela lui fut suggéré par le Seigneur dans une oraison (CEsc 53, 5).

Elle ôte certaines critiques de la vie dans les monastères (CEsc 6, 5 ; 7, 4 ; 15, 4.6 ; 16, 1.2.4 ; ect.). Elle adoucit sa critique contre les lettrés à propos de l’oraison (CEsc 40, 1). Elle adoucit son texte, par exemple : « le système théologique bien organisé » (CEsc 37, 4) devient « les raisonnements choisis des plus sages et des plus savants » (CVall 22, 4). Elle réélabore l’ensemble doctrinalement, modère les effusions spontanées, tempère les pointes de fine ironie et diminue les confidences intimes et certains monologues.

III / De la première rédaction aux Avis et Conseils

Nous assistons en fait à un véritable travail de réécriture [8] . Il est évident que la Mère Thérèse met un grand soin à faire évoluer son texte vers un authentique traité, maniable, bien présenté et de lecture facile.

Thérèse avait écrit pour répondre à la demande de ses filles. En se mettant au travail, elle a demandé l’aide du Seigneur. Elle achève son manuscrit en rendant grâce pour ce qu’elle a reçu du Seigneur dans ce travail d’écriture.

Sa première rédaction était une sorte de “brouillonˮ, de premier jet, jaillit de son cœur de fondatrice, de son cœur de Mère. Elle écrit pour ses filles et peut avoir avec elles une liberté de ton qui reprend son enseignement oral distillé tant dans les chapitres communautaires que dans les récréations ; elle avait écrit avec spontanéité et candeur.

Mais au final, la Madre a conscience d’avoir reçu du Seigneur une parole qui dépasse l’objet originel de son écrit adressé à ses filles à leurs demandes. Par exemple, pour aider son frère Lorenzo dans sa vie de prière, elle lui conseille à deux reprises la lecture de certains passages de son manuscrit (cf. LT 172, 8 ; LT 182, 5).

Elle a effectué tout un travail rédactionnel qui modifie la forme de l’ouvrage sans en dénaturer l’intention profonde ; malgré le changement de numérotation des chapitres, la structure du traité reste la même. Par ce remaniement profond, son écrit perd en attrait littéraire et en spontanéité, mais il s’enrichit doctrinalement et devient alors un véritable “livreˮ.

Dans la seconde rédaction, elle lui donne un titre et écrit de sa main : « ce livre renferme des avis et des conseils que Thérèse de Jésus donne à ses filles, […] Elle l’adresse spécialement aux sœurs du monastère de Saint-Joseph d’Avila, le premier établi et dont elle était prieure lorsqu’elle l’écrivit. »

Il me semble que ce manuscrit de l’Escurial doit être scruté avec une particulière attention par nos sœurs moniales car elles y recueilleront l’écho de la formation et de l’enseignement de la Madre auprès de ses premières filles de San-José d’Avila [9] .

La réécriture et la préparation de la publication de ce traité élargit considérablement le cercle des destinataires. Pour les frères carmes et pour les membres de l’Ordre Séculier, le manuscrit de Valladolid devient le lieu où la “Mèreˮ Thérèse peut exercer sur eux son magistère spirituel.

[1Nos citations et références sont extraites de : Thérèse d’Avila, Œuvres Complètes, Ed. du Cerf, 1995, tome I et II. Pour le Ms de l’Escurial, nous utilisons la traduction de Jeannine Poitrey, Ed. du Cerf, 1981.

[2Notons que le mot “expérienceˮ revient 19 fois dans le manuscrit de l’Escurial et 21 fois dans celui de Valladolid.

[3Cf. CEsc 2, 3 ; 2, 6 ; 11, 4 ; 19, 3 ; 23, 2 ; 39, 4-5 ; (43, 1) ; 52, 4 ; 53, 6 ; 54, 4 ; 66, 5.

[4Nous trouvons de nombreuses traces de son ouvrage Avisos y reglas cristianas sobre aquel verso de David : “Audi, filiaˮ dans le Chemin de perfection, notamment au niveau des titres donnés aux différents chapitres.

[5« Que la prieure veille à ce qu’il y ait de bons livres, spécialement : Les Chartreux (la Vie du Christ), Flos sanctorum, Contemptus mundi (l’Imitation de Jésus-Christ), L’Oratoire des religieux (d’Antonio du Guevara), ceux de Frère Louis de Grenade ou de Frère Pierre d’Alcántara, parce que cette nourriture est pour ainsi dire aussi néces¬saire à l’âme que les aliments le sont au corps » (Const. 8).

[6Dans le manuscrit de Valladolid, Thérèse gardera dans un premier temps tout le paragraphe, à l’exception de la phrase censurée. Puis pour une raison inconnue, elle arracha le feuillet entier (cciiii, 104) soit deux pages.

[7Cette comparaison ne se trouve plus dans le Manuscrit de Valladolid, mais il semble bien que, dans un premier temps, elle ait été conservée par Thérèse puis supprimé à la demande d’un censeur car quatre folios du Manuscrit de Valladolid sont supprimés, ce qui correspondait au chapitre 17.

[8Nous pouvons nous en rendre compte en comparant les passages suivants : CEsc 11 // CVall 7 (cf. fiche Camino VI) ; CEsc 7, 4 // CVall 4, 16 ; CEsc 11, 7 // CVall 7, 7 ; CEsc 12, 1-2 // CVall 8, 1-2 ; CEsc 13, 2 // CVall 9, 2 ; CEsc 15, 4 // CVall 10, 6 ; CEsc 27, 3 // CVall 17, 3 ; CEsc 31, 5 // CVall 19, 8 ; CEsc 34, 4 // CVall 20, 6 ; CEsc 37, 1 // CVall 22, 1-2 ; CEsc 42, 8 // CVall 26, 8 ; CEsc 55, 2 ; 56, 2 // CVall 32, 8.13 ; CEsc 59, 1 // CVall 33, 4 ; CEsc 65, 5-6 // CVall 37, 3-4 ; CEsc 66, 5-6 // CVall 38, 5 ; CEsc 72, 4-5 ; 73, 3 // CVall 42, 2.3.5 ; etc.

[9Thérèse confie : « Comme ce livre n’est destiné qu’à mes filles, je peux tout dire » (CEsc 16, 4). Cette incise disparaîtra dans le Manuscrit de Valladolid

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