Guide doctrinal sur le livre des Fondations de Ste Thérèse de Jésus

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I / Les Fondations, une aventure toujours nouvelle.

Les fondations se présentent comme l’histoire de la naissance et du développement d’un charisme au sein d’une Église particulière, l’Église espagnole du 16e siècle. C’est un recueil des événements qui poursuivent l’entreprise commencée dans Le Livre de la vie avec le récit de la première fondation : le carmel Saint-Joseph. Cette relation était nécessaire, car, pour établir les titres de citoyenneté d’une famille, il faut faire état de ses origines, en montrant en même temps l’indéniable expérience de l’action de Dieu dans le monde, et cela à travers la vie de certaines personnes (F prol. 2) [1] , ici, Thérèse.

Si on le considère ainsi, Les Fondations sont la suite au Livre de la vie. Si Le livre de la Vie est un chemin d’introspection, Les Fondations sont, peut-on dire, source d’extraversion : mais l’une comme l’autre sont fondamentalement Thérèse : « Je connais une personne… », « …cette personne … », « … Je vous dis… », « Quand j’ai vu cela… », « … Je ne le voulais pas… »

Face aux réalités du monde où elle vit, Thérèse se présente comme le chroniqueur des grâces que Dieu lui a accordées dans ses fondations (F prol. 3) Nous rencontrons là une première particularité de ce livre. Il ne s’agit pas d’une histoire générale, mais bien plutôt d’une histoire domestique, écrite à des fins doctrinales, didactiques et explicatives. Son objectif est de manifester la gloire de ce Puissant Seigneur, dans l’expérience « d’un mode vie fraternelle et de récréation » (F 13, 5). C’est l’incarnation même de la mystique de l’obéissance, manifestation de la plénitude de la liberté en la personne de Thérèse (V 4, 10), et, par-dessus tout, c’est la manifestation de la grandeur de Dieu. Voilà bien le véritable objectif de ce livre (F 2, 6). Nous pouvons en déduire que Les Fondations sont une invitation à parcourir les chemins qui mènent à la plénitude de la liberté. Une liberté que l’on obtient seulement avec la transformation de l’aimée en l’Aimé ; « le Seigneur me dit : “ma Fille, l’obéissance donne des forces.ˮ » (F prol. 2) Une obéissance qui se fait palpable dans le souci des affaires de l’Aimé, dans la confiance totale mise en Lui et dans l’expérience de sa présence. Le Christ lui-même est son objectif missionnaire et évangélisateur. Avec un grand réalisme et beaucoup d’humanité, Thérèse nous confiera que ce n’est pas une tâche facile que d’atteindre cette Liberté. De même que les chevaliers errants [2] doivent passer par de grandes épreuves et fatigues avant d’obtenir les faveur de la dame de leurs pensées, de même que Moïse, Abraham et bien d’autres figures bibliques ont dû se mettre en chemin et surmonter de grandes difficultés et de nombreux combats avant d’atteindre la terre promise, de même Les fondations sont le récit de grandes fatigues et travaux.

Les Fondations se transforment en un champ de bataille où les hordes du malin affrontent les troupes de ce Grand Capitaine qu’est le Christ en son humanité, et qui est présent dans le très saint Sacrement (F 3, 8ss ; F 28, 37, etc.).

La vie qui nous apparaît dans Les Fondations se situe à mi chemin entre terre et ciel, entre le miracle, et la présence du malin qui met partout des obstacles. Chaque fondation, chaque nouveau monastère sera une victoire sur le malin, chaque âme gagnée sera un échec du malin. Thérèse est la chroniqueuse au langage simple et familier, des hauts faits du Seigneur, qu’elle raconte à la première personne avec l’autorité et l’expérience de qui a été sur le champ de bataille et qui y a participé. Elle montre l’éclat de la vraie patrie, elle construit l’Eglise, elle crée la communauté. Elle apporte ses propres conseils pour gagner les batailles dans lesquelles cette aventure, toujours nouvelle, emportera ses filles, ses lecteurs.

Mais il n’est pas possible à Thérèse de se tenir en-dehors de son récit, elle s’y dit, elle s’y fond. A ses confesseurs, aux censeurs et à l’Église toute entière elle ne cache rien de sa mission ni de sa façon de l’accomplir. Dans Les fondations elle poursuit le travail commencé dans Le Livre de la vie. Mais ici, elle estime nécessaire de faire connaître la relation de sa vie mystique avec sa vie quotidienne, l’adéquation entre l’une et l’autre. La chronique se transforme alors en « intra histoire », elle devient question : Est-ce l’œuvre d’une sainte, ou est-ce l’œuvre d’une illuminée ? Est-ce l’ouvrage de sa propre volonté ou est-ce l’œuvre de Dieu lui-même ? Comment justifier le Carmel déchaussé ? Thérèse se livre toute entière en contant les évènements. Elle cherche le discernement. Elle cherche l’approbation, tant de ses sœurs que de l’Eglise et de la société en général. De même que Lazarillo de Tormes [3] qui se situe dans son récit au sein de la société, dans Les Fondations Thérèse s’expose elle-même dans la réalité de la réforme. De même que Lazarillo de Tormes cherche à éduquer et a des accents moralisants, Les Fondations sont la peinture d’une vie chrétienne exemplaire.

En définitive, Les Fondations sont la relation des souvenirs de Thérèse. C’est bien pour cela que les faits qui l’ont le plus impressionnée et qui sont restés ancrés dans sa mémoire y apparaîtront de façon plus éclatante. De ce fait, cela donne toute une série d’impressions (F 28, 37). On y découvre toute une gamme de couleurs, d’odeurs et de sentiments intérieurs, dont elle tirera des leçons pratiques pour ses sœurs. Comme dans toutes ses œuvres, elle y communique son intelligence, sa personnalité, sa détermination déterminée, sa sensibilité et son amour pour le Christ, pour son humanité et sa divinité, à une époque où celle-la semblait menacée.

Les Fondations sont une réponse incarnée à la lecture des signes des temps. Elles sont nouvelle évangélisation. Elles sont l’aventure toujours nouvelle, pour qui s’immergera dans sa lecture. « Commençons maintenant et tâchez de commencer toujours et toujours, et d’aller du bien au meilleur. » (F 29, 32)

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II / L’œuvre et son genre

Le manuscrit de cette œuvre est conservé à la bibliothèque de l’Escurial (Madrid). C’est un volume de 132 feuilles, de format 303x210 mm, sur papier. La calligraphie en est de Thérèse elle-même, mais, comme toute œuvre écrite au long de sa vie elle présente « certaine discontinuité dans la fermeté du trait et de la rédaction même, surtout vers la fin – la fondation de Burgos -, où abondent les lapsus, les erreurs matérielles ; symbole émouvant de toutes les énergies qui ont été usées dans l’entreprise : les dernières pages font pressentir la fin. » [4] Pour poursuivre la description de l’œuvre le P. Silverio dira de sainte Thérèse : « Thérèse n’a pas donné de titre à cet écrit (1). Après le prologue, le livre est divisé en chapitres, suivis d’un résumé de leur contenu, tous de sa main, excepté le 12e qui est de la main de la religieuse qui a écrit les titres du Chemin de Perfection de l’Escorial (2). Une fois clos ce que l’on pourrait appeler le cycle de la seconde période des fondations, avec celle de Caravaca (Chap. 27), elle a mis par écrit le récit des quatre restantes, qu’elle avait réalisées avant de mourir, sur des cahiers à part, de la même taille et sur le même type de papier que les précédents. Au lieu de chapitres, elle fait précéder les récits de l’anagramme de “Jhsˮ, suivi du résumé correspondant, excepté en ce qui concerne la fondation de Villanueva de la Jara, où on lit seulement : La fondation de Villanueva de la Jara. Au dos de la feuille antérieure (folio 96, verso) où elle conclut la fondation de Caravaca par six lignes du recto, le reste étant blanc, on trouve collé le petit papier original qui contient les quatre avis pour le bon gouvernement de sa Réforme (3). Enfin, sur la dernière feuille du manuscrit elle écrit l’historique du changement de juridiction de l’Ordinaire de l’Ordre, réalisé en 1577 au couvent Saint Joseph d’Avila.

Le manuscrit des Fondations se trouve en parfait état de conservation. Certains chapitres portent encore la trace de nombreuses lectures, tant les marges sont tachées (4). Il est relié selon les modalités qui avaient cours pour les manuscrits de l’Escorial, et doublé de tissu jaune à fleurs. Avec le temps, certaines lettres et certains mots notés en marge par le P. Gratien ont disparu. Bien que le manuscrit soit tout à fait lisible, l’écriture n’en est ni aussi uniforme, ni aussi bien tracée que celle des autres textes originaux : en particulier, dans les derniers chapitres on perçoit que le poignet est moins souple, la main moins sûre : Thérèse était déjà très âgée et souffrante quand elle les écrivait. C’est sans doute à sa faiblesse et à la hâte que sont dues les erreurs purement matérielles qui, bien plus que dans d’autres manuscrits ont échappé à sa plume… [5]

En ce qui concerne la date de rédaction du livre, il faut tout d’abord rappeler que c’est une œuvre écrite par à coups et dans les moments où les affaires de Dieu accordaient à Thérèse un peu de temps. Il est écrit dans la hâte. De plus il couvre la dernière période de vie de Thérèse. Si nous nous en tenons aux propres paroles de Thérèse, elle commence la rédaction de son livre en 1573, plus précisément le 25 août, « jour de Saint Louis, Roi de France » (F prol.) et elle l’achèvera après la fondation de Burgos, l’année de sa mort, en 1582.

Entre le 25 août 1573 et février 1574, date de son départ de Salamanque pour fonder à Ségovie, elle écrira les 9 premiers chapitres. C’est à Valladolid, ou à son retour à Saint-Joseph d’Avila, qu’elle écrira les trois chapitres suivants. A partir de 1575 elle écrira le chapitre 14 qui traite de la fondation du couvent des déchaussés de Almodóvar. Les chapitres 14 à 20 sont difficiles à dater. Ils suivront ceux-là. Ce que nous en savons provient d’une allusion qui se trouve dans la lettre du 24 juillet 1576 à don Lorenzo de Cepeda (LT 115). Elle écrira les chapitres 21 à 27 quand elle se trouvera confinée à Tolède, c’est-à-dire pendant les années 1576-1577. Thérèse nous informe elle-même de leur achèvement dans la conclusion du chapitre 27 (F 27, 23). C’est le 14 novembre 1576. C’est ainsi que se conclut la première rédaction du livre. Les quatre chapitres suivants seront composés en même temps que se réalisent les fondations : Villanueva de la Jara (1580), Palencia et Soria (1581) et Burgos (1582).

Quant au genre littéraire du livre, même si l’on tient compte du fait qu’il n’existe pas de genres purs, il est pratiquement inclassable. Ce n’est pas une œuvre que l’on peut aborder de façon unilatérale. On pourrait dire, grosso modo, que, par sa finalité historique, c’est une chronique, par sa perception psychologique, une relation, et qu’il s’assimile à la prose didactique, par sa fonction pédagogique. L’enseignement, la chronique et la présence de l’auteur même cheminent la main dans la main. [6] L’enseignement et la chronique prennent leur source dans l’expérience de Thérèse et dans la nécessité de la communiquer. La chronique et l’enseignement se transforment en dialogue, en un dialogue sincère et naturel qui tantôt s’adresse à Dieu comme un monologue priant, qui englobe tous les chrétiens, tantôt se transforme en une interpellation directe à ses religieuses et à tous ses lecteurs. Dans ces « conversations » plus que les faits historiques et les sources livresques de Thérèse, ce sont ses souvenirs qui prédominent (F prol 3 ; F 20, 15), ce qui lui permet de raconter avec plus de liberté lorsqu’elle rappelle les faits.

Ainsi, face à la raideur du schéma habituel de la chronique, qui s’en tient à une authentique succession objective des événements, dans Les Fondations, sans nuire à la chronique, la succession se fait plus subjective, s’attarde à la description d’un détail et en appelle à la fraîcheur du souvenir. La force avec laquelle s’est fixé dans l’œil de l’auteur l’événement qu’elle rapporte acquiert de l’importance. Cela donne un déroulement plus lié à l’émotion qu’à la chronologie (F 28, 37).Ce qui ne veut pas dire que l’objectivité et la succession chronologique linéaire disparaissent pour autant. Car cela ferait disparaître le critère d’authenticité. L’objectivité et la succession chronologique s’enrichissent des jugements pleins de bon sens et des visions concrètes de l’auteur. Seuls les événements qu’elle raconte l’intéressent, et elle laisse de côté ceux qui n’ont d’importance que pour la société civile de son époque, elle ignore également le paysage, les personnes étrangères à son œuvre. C’est donc la relation de ses propres aventures, la relation des souvenirs et des événements de sa vie. Nous sommes face à une chronique du souvenir. Une œuvre où Thérèse joue avec l’équilibre entre ce qui est objectif, et ce qui est subjectif, où elle combine la succession chronologique linéaire avec sa propre échelle d’émotions et de valeurs, de présences et de silences.

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III / Structure et plans de lecture

Si nous tentons de doter ce texte d’une ossature, ou de lui donner une structure, nous nous trouvons face à la complexité propre à un livre écrit de façon discontinue dans le temps et à la pluralité de ses contenus ; selon le critère utilisé, nous obtiendrons telle ou telle structure. La structure la plus “basiqueˮ serait celle qui s’appuierait sur la distinction entre les contenus historiques et les contenus doctrinaux, mais, outre qu’elle serait confuse, elle ne serait pas capable de faciliter la lecture ; car très souvent un fait historique est l’occasion d’exposer la doctrine.

Une autre méthode pourrait s’appuyer sur la description de chaque chapitre du livre, en les prenant de manière indépendante les uns des autres. Le résultat serait semblable au précédent, et, même, plus problématique, car nous perdrions la vision générale du livre et la perspective de la bataille entre Dieu et le malin au sein du monde et de ses habitants. En outre il augmenterait les difficultés de relation entre les niveaux pédagogique, doctrinal et historique.

On pourrait aussi prendre pour base la structure interne du texte, en considérant les différentes dates de composition, les parallélismes et les différences qui apparaissent entre les chapitres pris individuellement et en les reliant. En observant ces critères Victor Garcia de la Concha et Guido Mancini offrent une structure très semblable et d’accès facile. Selon les dates et lieux de sa composition, le livre se divise en trois parties :

  1. La première écrite en 1573 comprendrait les chapitres 1-20, qui, à son tour se subdiviserait en deux parties :
    • a. La première de celles-là comprendrait les fondations de Medina del Campo, Malagón, Valladolid avec les biographies de Béatrice Ordonez et de Casilda de Padilla, et la fondation de Duruelo (chap. 1-14).
    • b. La seconde commence avec la fondation de Tolède – qui, vue la façon dont commence le chapitre, semble être un récit indépendant des précédents –, et continue à travers la rapide succession des fondations de Pastrana, Salamanque, avec les conseils aux prieures, puis Alba de Tormes, conclu par les propos suivants, qui nous font soupçonner qu’il s’agit plutôt d’une première étape narrative : « Malgré le soin que j’apporte d’ailleurs à m’en souvenir, je crains d’avoir commis quelques erreurs en ce qui concerne la date des fondations. Au fond, cela importe peu, car on pourra rectifier. Je me borne à donner les indications que me fournit ma mémoire. S’il y a quelque erreur, elle ne sera jamais bien grande. » (F 20, 15)
  2. La deuxième partie, qui comporte les chapitres 22-27, traite des fondations de Ségovie, Beas, Séville et contient les biographies de Jérôme Gratien et de Catalina Godinez. Ces chapitres sont composés en 1576 alors que Thérèse est retenue à Tolède, et présentent un certain parallélisme avec la partie précédente. Cela nous fait penser que Thérèse avait établi un certain plan au moment de mettre en ordre le livre et que ce plan était tout frais quand elle écrivait ces chapitres. Il faut ajouter à cela que le chapitre 27 fait la première conclusion à toute l’œuvre, qui y est présentée comme étant achevée.
  3. La troisième partie abandonne ce plan, s’éloigne dans le temps et sera rédigée en même temps que se réalisent les fondations, ce dont nous avons confirmation grâce à la quantité de faits qu’ils contiennent. Le temps alors presse de plus en plus, et il n’est plus possible de former des chapitres. Le langage de Thérèse déborde d’une abondance de détails, mais cela vient aussi de la fatigue, des peines dues aux persécutions qu’elle connaît alors et des nouvelles difficultés qu’elle doit affronter.

Outre les structures du texte proprement dit, il apparaît une structure profonde qui donne leur cohésion et leur unité à tous les chapitres et à leur contenu. C’est cette structure profonde qui place les Fondations dans la continuité du Livre de la vie et comme conclusion de la première partie du Chemin de perfection ; concrètement la part ascétique menée à sa perfection par la pratique de l’obéissance, la contemplation parfaite étant l’obéissance transformée en plénitude de Liberté. L’oraison, le détachement, l’amour, l’humilité et l’obéissance se transforment en amour fraternel et en bonheur toujours nouveau. L’obéissance cesse d’être obéissance, pour être la manifestation de la liberté à son plus haut degré.

Il s’agirait d’une structure spirituelle qui tire son origine dans le récit de la fondation de Saint-Joseph et qui se répète de façon plus ou moins systématique dans toutes les autres fondations. Son point d’appui est l’obéissance, elle s’épanouit dans cette nouvelle vie religieuse qui veut incarner un style de vie fraternelle et de récréation, et doit se trouver dans chaque nouvelle fondation. Si, dans Le Livre de la Vie, ce processus se situe au profond de l’âme, dans Les Fondations il se trouve à l’extérieur de l’être et dans Le chemin de perfection, on le trouve dans les conseils donnés à la communauté.

Cela correspondrait, en fin de compte, au schéma suivant :

  • Exposition : (Obéissance à Dieu)
    • Appel de Dieu à une tâche
    • L’expérience personnelle/la relation
  • Les travaux : (L’ascétisme de l’obéissance ; le discernement)
    • Dialogue avec soi-même
    • Dialogue avec les autres
    • Dialogue avec Dieu
    • Dialogue avec les adversaires.
  • Dénouement : la fondation (Le triomphe de l’obéissance)
    • En recherchant de l’aide
      • a) auprès de Dieu
      • b) auprès des hommes
    • L’achat de la maison
    • La phase finale de l’aventure.

Ce schéma nous permet de réaliser une lecture sur trois niveaux :

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1. Niveau historique :

Les Fondations offre tous les renseignements nécessaires pour comprendre comment s’est développée la réforme : moyens économiques, chemins, moyens de transport, personnes qui l’ont aidée, et personnes qui y ont mis obstacle, situation géographique des couvents, péripéties des voyages et des travaux de fondations, témoignages de gratitude, etc. Nous sommes devant la chronique des origines de la famille thérésienne. Et les lettres écrites par Thérèse viennent appuyer et compléter cette lecture.

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2. Niveau parénétique - (enseignement, exhortation et doctrine)

Des faits historiques et des exemples, on peut tirer une explication doctrinale ou didactique.

  • a. Tout l’élément doctrinal est axé sur l’obéissance et son rôle dans la vie spirituelle ;
    • Prologue : obéissance à l’ordre d’écrire
    • Chap. 2 : obéissance et foi
    • Chap. 3 : les Miséricordes de Dieu prennent racine dans l’obéissance
    • Chap. 4 : l’obéissance, conversion radicale à Dieu
    • Chap. 5 : l’obéissance et sa relation avec l’oraison
    • Chap. 6-8 : les faits surnaturels et les faits qui relèvent de la pathologie trouvent une clé de discernement dans l’obéissance.
    • Chap. 10-12 : la miséricorde, la douleur et l’obéissance
    • Chap. 14-19 : la pauvreté, la volonté et l’obéissance
    • Chap. 23-25 : portrait et biographie du P. Gratien et obéissance

Enfin les chapitres qui racontent les dernières fondations : Caravaca, Villanueva, Palencia et Burgos comme personnification de l’obéissance même ; Aidée, certes, par la présence et l’encouragement du principal personnage : Sa Majesté : « Que crains-tu ? Quand est-ce que je t’ai manqué ? Je suis le même aujourd’hui que f ai toujours été. Ne manque pas de faire ces deux fondations. » (F 29, 6)

  • b. Tout l’élément didactique se retrouve comme une suite du Chemin et comme une préparation pour porter à sa perfection le style de vie fraternelle et de bonheur. Il met en garde contre les dangers de la mélancolie (F 7), il donne quelques conseils aux prieures (F 18), il apprend à vivre en communauté avec réalisme (F 1-8, 14-17, 22-23), présente les profils biographiques qui aideront à l’acceptation des candidats (F 11, 12, 23-25, 26-28)

Nous nous trouvons là dans le cadre même de la prose didactique. Thérèse, mère et fondatrice nous laisse son testament.

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3. Niveau mystagogique (lecture des signes des temps)

C’est l’exposition de la lutte entre Dieu et le malin .C’est dans cette structure profonde que se trouve le tout premier objectif de l’œuvre (F prol. 3) et là que Thérèse justifie, et elle et son œuvre, comme fruit de son obéissance au P. Ripalda et au P. Gratien. L’histoire est considérée comme lieu théologique et Thérèse comme celle qui lit les signes des temps. C’est l’incarnation de la mystique dans la réalité de son Église , où elle assume pleinement ses responsabilités. Les Relations (ou Cuentas de conciencia) nous offrent des clés pour une meilleure compréhension de cette lecture.

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IV / Contenu

Le livre des Fondations s’articule autour de trois points qui ont trait à l’obéissance, comme axe de toute vie chrétienne, au style de vie fraternelle et de récréation comme nouveau ode de vie et enfin la lecture de l’histoire éclairée par la théologie comme réponse aux interrogations que présentent les signes de son temps.

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a. « Le Seigneur me dit : “Ma fille, l’obéissance donne des forcesˮ » (F prol. 2) « Que crains-tu ? Quand est-ce que je t’ai manqué ? Je suis le même aujourd’hui que j’ai toujours été. Ne manque pas de faire ces deux fondations. » (F 29, 6)

Ce « binôme », qui fait référence aux deux concepts si thérésiens que sont « la présence » et « la relation » est le cadre dans lequel se présente l’obéissance thérésienne comme exercice de liberté vécu en plénitude. Autant dans sa dimension horizontale, avec les frères, que dans sa dimension verticale, avec Dieu. Dans le premier cas, comme moyen, dans le second, comme fin, comme accès à la contemplation dans l’action et suprême manifestation de l’humilité telle que le Fils l’a vécue dans l’obéissance au Père jusqu’au sacrifice de la croix. Et en restant au milieu de nous, pain et vin, parce qu’il ne se lasse jamais de s’humilier pour nous (F 3, 13). Pour Thérèse, le modèle de l’obéissance, c’est le Christ.

C’est bien pourquoi l’obéissance c’est l’adhésion à la volonté de Dieu. L’obéissance n’est pas une fin, elle est un moyen et le chemin le plus rapide pour arriver à l’union à Dieu, à « l’obéissance de l’amour », la totale « reddition » (F 5, 10). L’obéissance est conversion, elle est transformation, c’est réaliser la volonté de Dieu. L’obéissance est la réalisation personnelle du Christ dans notre vie, c’est faire l’expérience de sa présence. L’obéissance est vécue comme une offrande qui apporte à Dieu le contentement. (F 6, 22)

De plus l’obéissance est également un exercice de responsabilité et de liberté, puisqu’elle se vit au sein même de tout ce que nous faisons, dans notre propre histoire personnelle. En simplifiant on pourrait dire que l’obéissance régule la relation de l’homme avec Dieu et avec les autres. Thérèse dira : « J’aurai mieux aimé la voir obéir à quelqu’un , que communier si souvent. » (F 6, 18) C’est pourquoi cette relation a besoin de méditions humaines, ce que l’on pourrait appeler autorité ou obéissance à une personne. Ces médiations sont représentantes de Dieu. L’obéissance alors devient foyer de discernement et élément clé de celui-là (F 6, 12) Á Dieu seulement nous devons l’obéissance, et l’Église elle-même est vue comme médiatrice (F 5, 12). Thérèse adresse aux prieures des conseils sur l’obéissance en leur rappelant cette réalité selon trois critères :

  • Le premier, pédagogique : s’adapter aux exigences du tempérament du sujet afin que l’obéissance produise les fruits propres de la vie chrétienne, le développement théologiques des vertus (F 5, 11 ; 12, 2 ; 16, 3).
  • Le second, humain : l’obéissance ne s’acquiert pas à la force du poignet (humanisme thérésien (F 5, 3 ; 18, 9.11.13).
  • Le troisième, mystagogique, basé sur l’amour. Il faut aider à construire une vie d’amitié avec Dieu et de fraternité entre tous les membres de la communauté (Lettre du 30 mai 1582, LT 451). Cela rappelle l’ébauche de projet de communauté dans le Chemin de perfection : « Mais dans ce monastère, où l’on n’est que treize et où l’on ne doit pas être davantage, toutes doivent être amies, toutes doivent s’aimer, toutes doivent se chérir, toutes doivent s’aider. » (CVall 4, 7)

En définitive, pour Thérèse, l’obéissance régule les relations et puise ses forces dans la présence. Dans l’obéissance réside le principe du salut. L’obéissance, naît, se nourrit et se dilue dans l’Amour. L’obéissance est la manifestation de notre capacité d’aimer. Seul celui qui aime est capable d’obéir et seul celui qui obéit est capable d’aimer ; L’obéissance est offrande et témoignage de solidarité avec le Christ. (F 18, 11)

Au fond l’exhortation à l’obéissance a pour objectif de provoquer et de maintenir toujours aussi vive une volonté toute appliquée à demeurer fidèle à l’esprit originel de la réforme. L’obéissance a transformé Thérèse et a donné forme à son œuvre.

« J’éprouve plutôt de la joie, je l’avoue, quand je vois mes filles aller ainsi trop loin dans l’obéissance, parce que j’ai pour cette vertu un attrait tout particulier. Aussi ai-je fait tous mes efforts pour la leur inculquer. Mais cela aurait peu servi, si le Seigneur, dans son immense miséricorde, ne leur avait donné à toutes une grâce spéciale pour se porter à la pratique de cette vertu. Daigne sa Majesté la faire croître toujours parmi nous ! Amen. » (F 18, 13)

Pour aider à en faire la lecture, on pourrait présenter les Fondations selon ce schéma :

  • Prologue : obéissance à l’ordre d’écrire ;
  • chapitre 2 : obéissance et foi ;
  • chapitre 3 : les Miséricordes de Dieu sont les fruits de l’obéissance ;
  • chapitre 4 : où l’obéissance se transforme en une conversion radicale à Dieu ;
  • chapitre 5 : l’obéissance et l’oraison ;
  • chapitres 6-8 : les faits surnaturels et ceux qui relèvent d’une pathologie trouvent dans l’obéissance une clé de discernement. L’obéissance accompagnée de sacrifice fait la joie de Dieu ; l’obéissance sans le sacrifice mécontente Dieu et ne vient pas de Lui ;
  • chapitres 9-12 : Où apparaissent réunies la miséricorde, la douleur et l’obéissance ;
  • chapitres 14-19 : pauvreté, volonté et obéissance unies ;
  • chapitres 23-25 : portrait du P ; Gratien et obéissance ;
  • et finalement les chapitres qui racontent les dernières fondations : Caravaca, Villanueva, Palencia et Burgos comme la personnification de l’obéissance même, avec l’aide, bien sûr, la présence, et le souffle du principal personnage : Sa Majesté. N’oublions pas que si l’obéissance donne des forces et transforme, c’est parce que le Christ est toujours présent et ne nous fait jamais défaut. L’Obéissance transformée en Liberté, c’est la contemplation parfaite, « Mais si nous ne donnons pas entièrement notre volonté au Seigneur pour qu’il dispose à son gré de tout ce qui nous concerne, jamais il ne nous permettra d’y boire. » (C 32, 9)

Nous pourrions conclure en disant que Thérèse est l’obéissance même et les Fondations en sont la manifestation, afin que l’œuvre commencée comme moyen de manifester la gloire de Dieu « aille toujours du bien au meilleur » (F 29, 32).

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b. « Nous commençons maintenant. Efforçons-nous de commencer toujours, et d’aller sans cesse de bien en mieux » (F 29, 32) « la cordialité des rapports et la manière dont nous passions les récréations communes. » (F 13, 5)

Les Fondations continuent l’exposé commencé dans le Chemin de Perfection, avec la présentation de ce qu’est une communauté thérésienne et sa conception de la vie religieuse. Thérèse conçoit la vie religieuse comme une profonde option de foi, qui se traduit par un « nous donner tout entières et sans partage à notre Tout » (C 8, 1). Elle est rencontre avec le Christ pour se mettre à son service (F 29, 33) elle prend son sens comme configuration au Christ ; sans pour autant ignorer les réalités de la vie et la présence inévitable de la douleur et du sacrifice. Elle identifie vie religieuse et Oraison. Elle est imitation du Christ sur la croix (F 28, 43), en suivant l’exemple de son obéissance, et étant imitation, elle sera toujours porteuse d’un un projet nouveau, chemin de libération au service de l’Église (F 1, 6). La vie religieuse, avec ce style d’« amitié fraternelle, et les récréations en commun » est synonyme de projet, de commencement, de quelque chose qui n’est pas achevé.

L’obéissance à Dieu doit être vécue chaque jour comme une nouveauté, dans un état constant d’attente vigilante, tout attentif à l’écoute de l’amoureuse parole de Celui qui est au centre de la communauté : le Christ ; La vie religieuse devient un « être dans le Christ, avec le Christ, et vivre pour le Christ. » Le Christ est le point de départ, et le but. Cela se célèbre et se vie de manière toute spéciale dans le sacrement central de la journée thérésienne : l’Eucharistie. Moteur et stimulant de toutes et de chacune des fondations et élément central de la communauté.

Si nous y ajoutons l’identification du Christ et de l’Église, nous comprenons que la vie religieuse et l’oraison ont une fin concrète. Rechercher le bien et le salut des âmes. Travailler à l’accroissement de l’Église. Cette finalité est clairement exposée dans les Fondations lorsqu’elle nous raconte sa rencontre avec le P. frère Alonso Maldonado (F 1, 6-7). La vie religieuse thérésienne est une incarnation de l’oraison missionnaire et ecclésiale, vécue dans l’intériorité de la personne.

Mais ce chemin comporte des risques ; ses plus grands ennemis sont la mélancolie et l’imagination (F 7). Avec le réalisme qui la caractérise Thérèse dit bien la condition indispensable d’un discernement de la vocation, car tous ne sont pas appelés sur ce chemin. (F 18), et toutes ne sont pas capables de prendre sur elles la croix de la mortification intérieure, avec la dignité avec laquelle le Christ a porté la sienne (F 22, 5). Et même, ce discernement est nécessaire pour maintenir la pureté et la fraîcheur des commencements et maintenir ainsi le projet tel qu’à sa fondation (F 4, 6-7 ; 27, 11-12). Quand elle nous présente certaines biographies, c’est avec l’intention de nous décrire les candidats idéaux à la vie religieuse thérésienne : Catalina de Cardona, Beatriz de la Encarnacion, Casilda de Padilla, le P. Gratien, etc.… En bref, et pour que cela apparaisse plus concrètement on pourrait dire quelles sont les qualités nécessaire pour vivre ce genre de vie d’amitié fraternelle et de récréation en commun :

  • Humilité, oubli de soi « Haine de soi ».
  • Vie d’oraison.
  • Grand détachement, mortification, pénitence.
  • Pauvreté et confiance en la Providence.
  • Constance et détermination.
  • Constant discernement pour rechercher comment être agréable à Dieu.
  • Allégresse dans le Seigneur (Contentement intérieur).
  • Vertus avérées, particulièrement l’obéissance et l’humilité.
  • Modestie et honnêteté.
  • Pureté et transparence de vie.
  • Serviabilité envers les autres : désir du bien des âmes, désir de souffrir pour Dieu.
  • Discrétion et douceur.
  • Amour pour la Très Sainte Vierge.
  • Force d’âme dans les difficultés.
  • Patience dans les maladies.
  • Égalité de comportement avec tous.
  • Comportement agréable (charité fraternelle et récréation).
  • Communiquer l’expérience de Dieu.
  • Intelligence équilibrée.
  • Gratitude.
  • Expérience de la vie fraternelle.
  • Radicalité dans la suite du Christ.
  • Amour profond pour la vie eucharistique.
  • Vivre une oraison apostolique ecclésiale.
  • Être capable de transmettre l’expérience de Dieu par le témoignage.

Nous percevons dans ces qualités les vertus nécessaires à la suite du Christ :

  • radicalité évangélique,
  • pauvreté personnelle et de la communauté,
  • amour mutuel,
  • abnégation évangélique,
  • humilité,
  • et service de l’Église. [7]

Les conseils évangéliques sont la base même de la vie religieuse et se manifestent tant dans les vertus humaines, que dans les vertus théologales, rendant possible l’accès à la liberté d’esprit (F 5, 15) et réalisant alors l’insertion du religieux dans le monde

Dans les Fondations Thérèse revient souvent sur l’importance de la pauvreté comme témoignage du royaume de Dieu dans le monde (F 14, 4-5 ; 15, 14-15) ainsi qu’à l’obéissance qui fonde la communauté et nous dispose à nous configurer au Christ (F 5) et à collaborer, avec l’aide de sa grâce à la réalisation d’un projet personnel dans la vie communautaire. En revanche, la chasteté n’est pas directement citée ; elle se trouve pourtant dans toutes et chacune de ses pages, comme le climat nécessaire pour que le livre trouve son véritable sens (F 4, 5 ; 28, 14. 43 ; 31, 46.47).

La vie religieuse est une recherche de la perfection chrétienne qui donne des preuves de l’amour de Dieu (F 5, 15), de la liberté d’esprit qui naît de cet amour (F 6, 15), exemple pour le monde de patience et d’humilité (F 5, 15). Bref, on pourrait dire que pour Thérèse elle est une option profonde de foi, une image du Christ crucifié et sauveur et un projet de libération totale, comprise comme service pour l’Église. Tout cela vécu dans un climat de récréation, de silence et d’équilibre personnel, en ayant sans cesse à l’esprit la radicalité de ce don et l’expérience de la nouveauté : « Je le vois, j’ai dissipé ce qu’ils avaient amassé par leur travail. Mais je ne peux en aucune façon me plaindre de toi, et aucune âme religieuse n’a le droit de le faire. Si elle voit que son Ordre déchoit en quelque chose, qu’elle s’efforce d’être une pierre si ferme qu’elle puisse servir à relever l’édifice. Le Seigneur l’aidera à devenir telle. » (F 4, 7)

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c. « Á Dieu toutes les époques sont bonnes pour favoriser de grandes grâces ceux qui le servent avec fidélité. Qu’elles examinent plutôt si ce n’est pas cette fidélité qui a baissé, et qu’elles s’efforcent d’y apporter remède. » (F 4, 5)

Les Fondations sont un texte privilégié pour observer la présence de la Providence Divine dans l’histoire de l’homme et l’expérience qu’en a fait Thérèse. Dès le prologue (n° 3) cela apparaît clairement comme la fin recherchée. Le Seigneur résout les différents problèmes qui surgissent lors des fondations. Il obtient une maison à Medina del Campo (F 3, 3-4), protège les religieuses face aux taureaux (F 5, 3.7), confirme qu’il faut fonder à Malagón, bien que ce soit un petit village difficile à atteindre (F 9, 5), et il la pousse à se mettre en route pour réaliser les dernières fondations (F 29, 6).

C’est pourquoi on peut dire que c’est un fragment de l’histoire personnelle du salut de Thérèse, qui se présente un peu à la façon des grandes figures bibliques, se plaçant à la tête d’un peuple pour le guider jusqu’à la terre que Dieu lui a promise. Et de même que les livres historiques de l’Ancien Testament se présentent de façon à mettre en valeur la présence de Dieu, ici aussi nous nous trouvons devant une structure centrée sur la bataille dramatique qui se joue dans l’âme et dans le monde entre Dieu et le malin. On peut en donner comme exemple la nuit passée à Salamanque. Un moment où les craintes humaines sont signe de tentation et occasion de témoigner de la confiance inébranlable en Dieu. (F 19, 3-5).

Dans une époque où l’on nie la présence et l’humanité du Christ, elle va répondre avec son expérience d’un Christ époux et la prise de possession de toutes ses fondations par le Très Saint Sacrement (F 3, 9). Face à la tentation d’abandonner cette Église pécheresse, elle sent qu’elle en est indiscutablement la fille, « en notre temps surtout, il faut que ses amis [de Dieu] soit forts… » (V 15, 5). Il en est assez de témoignages pour nous faire connaître qu’ils sont lumières pour le monde. (F 28, 5) Ce sont les troupes de Dieu, formées de personnes simples et humbles, dont la faiblesse accroît la grandeur de Dieu, et qui agissent comme un signe prophétique d’accusation des fautes de son époque et de recherche de la Volonté de Dieu.

Thérèse dirigera une intense activité missionnaire et une constante activité d’évangélisation à la tête du mouvement de la réforme. Elle la poursuivra en participant activement à sa réalité ecclésiale, en prenant le parti des spirituels, mais sans négliger les lettrés, en mettant son idéal de vie et d’oraison au sein du mouvement de la Devotio Moderna, en démocratisant et universalisant l’oraison comme chemin de sainteté.

Elle inaugure un nouveau style de vie, qui veut être au service de l’Église tout en s’insérant dans la société, comme un élément de contestation face aux traditions apprises au couvent de l’Incarnation. Face aux monastères aux nombreuses religieuses, elle préfère les monastères où elles sont peu, à la manière du collège du Christ. Face au thème de l’honneur, elle brandit le drapeau de l’égalité évangélique ; face aux privilèges des religieuses fortunées, elle prend une option pour les pauvres – comme le montre la fondation de Saint-Joseph d’Avila et de tous les autres monastères (avec ou sans rente) ; face à l’aspect considéré comme dégradant du travail manuel, elle choisit consciemment que les sœurs travaillent de leurs mains, afin qu’elles puissent être libres de leurs décisions et qu’elles demeurent toujours à l’écart des tentations et des esclavages qui découlent de la nécessité de satisfaire leurs bienfaiteurs. Enfin, face aux guerres de religion, elle opposera toujours une réponse pacifique : ses fondations. (CVall 3, 1)

Pour Thérèse de Jésus l’histoire est le lieu privilégié pour lire les signes des temps et accorder sa propre volonté à la volonté de Dieu en une claire projection eschatologique. C’est pourquoi la lecture de l’histoire et la compréhension de la vie ont besoin du discernement. C’est ce que fera Thérèse, à partir de sa vision de l’enfer. C’est pour cela que Les Fondations sont une grande interrogation ou un récit soumis à ceux qui ont le pouvoir d’accorder à son l’œuvre une valeur ecclésiale.

Les Fondations sont une lecture de la vie encadrée par la perception de la transcendance et la conscience des limites de l’être, caractéristique omniprésente dans l’histoire de l’homme. Les Fondations sont l’expérience de l’Amour de Dieu vécu dans la tension eschatologique du déjà, mais pas encore.

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V / Les Fondations : la grande épopée du quotidien

Dans les Fondations Thérèse conte les vicissitudes par lesquelles est passée sa réforme. Elle le fait dans un style descriptif, vif et détaillé. Elle décrit de façon personnalisée chaque fondation, exceptée celle de saint-Joseph que l’on trouve dans le Livre de la Vie.

C’est d’autant plus important que c’est l’histoire de la réforme vue par les yeux de Thérèse. C’est donc une histoire subjective, et un document de première main. C’est l’histoire de sa constante conversion. Dans chaque fondation c’est toute sa vie qu’elle met en jeu, et sa vie est comme la synthèse du chemin vers le salut. Un salut sans cesse compromis par la présence du malin et des obstacles qu’il sème à travers le monde pour que l’œuvre de Dieu ne puisse pas l’illuminer.

Ce qui ne fait aucun doute, après tout ce qui a été dit jusqu’ici, c’est la dimension “limitéeˮ de l’histoire racontée dans les Fondations. Thérèse ne prétend pas faire une chronique sociale. Elle tait la plupart des évènements importants survenus pendant sa vie. C’est une histoire domestique, où le quotidien s’élève au rang d’épopée.

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[1Nos références renvoient à Thérèse d’avila, Œuvres complètes, traduction de Mère Marie du Saint Sacrement, Éditions du Cerf, 1995, 2 volumes. Cette édition se réfère à l’édition critique espagnole du Père Tomâs Alvarez, carme déchaux (Obras completas (CEuvres complètes), 1982, et Cartas [Lettres], 1983), aux éditions Monte Carmelo.

[2Les romans de chevalerie qui fleurissent au XVe siècle et dont Thérèse, jeune fille était très friande, présentent un « chevalier errant » dont les actions sont guidées par 3 mobiles : la défense du faible, le goût de l’aventure et l’amour et l’obéissance à se dame, à laquelle il porte une adoration quasi mystique. Pour elle il se lance dans les entreprises les plus audacieuses, et, porté par l’amour, il en sort triomphant.

[3La vie de Lazarillo de Tormes, ses fortunes et ses adversités, est un récit autobiographique paru sans nom d’auteur, en 1554. Dans le cadre du quotidien le héros, prototype du picaro – jeune garçon pauvre et effronté, mais généreux – raconte ses rencontres avec des personnages aussi misérables que lui, la quête de nourriture qui les occupe tous, et les ruses auxquelles ils ont recours – les nobles en particulier – pour cacher leur misère.

[4TERESA DE JESUS, Obras completas (Archivo silveriano, 1) ed. TOMAS ALVAREZ (DE LA CRUZ), Monte carmelo, Burgos 1984, 4 ed., p. 1051.

[5SANTA TERESA DE JESUS, Las fundaciones (bibliothèque mystique Carmélitaine,) ed. SILVERIO DE SANTA TERESA, Monte Carmel, Burgos 1918, pp. XXXVII-XXXVIII. A partir de l’année 2003 nous devons tenir compte de l’édition fac-similé (phototypographie) préparée par le P. Tomas Alvarez. En voyant cette édition et en lisant l’étude qui l’accompagne il nous est possible – grâce à la perfection de la technique – de reconnaître la main du censeur, l’état de santé de Thérèse, l’histoire de la rédaction, de l’édition, son vocabulaire et avoir une idée de sa doctrina : cf. SANTA TERESA DE JESUS ; Fundaciones, ed. TOMAS ALVAREZ, Patrimonio Nacional Monte Carmelo, Burgos, 2003 : c’est un cahier cartonné, de grand format, 303x210 cm, de 135 feuilles. Avec 261 pages de la main de la Sainte. La numérotation des pages, d’une autre main, est discontinue, pour 133 feuillets : à partir de la feuille 32, il y a une autre numérotation superposée, plus tardive et au crayon. Largeur de l’écriture entre 27,5x 17cm (recto folio 1) et 23x15 (recto folio 43). Relié dans les ateliers de la Bibliothèque et doublé à l’antique ‘de tissu jaune à fleurs’, (page 341, volume 2.

[6Teofanes Egido et Victor Garcia de La Concha font allusion à ce fait : 300 paragraphes de type chronique, 211 d’enseignement, d’exhortation.

[7C’est dans ce contexte que l’on doit comprendre les conseils aux prieures (F 18, 5-13). L’autorité au service de l’obéissance à Dieu. L’obéissance est un critère de discernement et d’évaluation de la vie de la communauté.