Homélie Saint Sacrement : Je suis avec vous tous les jours et l’Eucharistie est le signe renouvelé de cette présence avec vous

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques (année B) : Ex 24, 3-8 ; Ps 115 (116b) ; He 9, 11-15 ; Mc 14, 12-16.22-26

La brièveté des paroles de Jésus est étonnante. Alors qu’il prend du pain et le rompt pour le donner à ses disciples selon un geste habituel, il prononce des paroles jamais encore prononcées. Elles marquent un divorce complet entre le visible « le pain » et la réalité qu’il déclare : « ceci est mon corps », comprenons : «  ceci c’est moi. » Sans autre explication. Il fait de même avec le vin. Les disciples voient du vin, et Jésus sans plus déclare de ce vin : ceci est mon sang, le sang de l’alliance, versé pour la multitude, ce qui n’a jamais été dit dans un repas juif. Comment les disciples auraient-ils pu comprendre ce dont il s’agissait. La question se pose d’autant plus que Jésus livre ici le mystère insondable de l’Eucharistie, une perle de la révélation que seule la foi peut reconnaitre. Mais comment la reconnaitre sur la base de paroles aussi brèves ?

En fait, le comportement de Jésus s’inscrit dans une histoire, la sienne propre et plus encore celle du peuple de Dieu. Le sang versé pour la multitude dont il parle ici reçoit une lumière de la scène de l’évangile où les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean sont venus lui demander de siéger aux premières places dans son Royaume. Jésus a répondu : le Fils de l’homme, se désignant ainsi lui-même, est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. Il annonçait ainsi en termes voilés son intention de verser son sang, de donner sa vie, pour la multitude, c’est à dire pour un nombre illimité de personnes. La parole de la Cène s’enracine dans toute la vie de Jésus. Elle y trouve son intelligence, qui reste mystérieuse.

Plus lointainement, les gestes et paroles de la Cène se réfèrent à toute l’histoire d’Israël. Ceci est mon sang, le sang de l’alliance. Comment ne pas penser au livre de l’exode qui relate l’alliance scellée entre Dieu et son peuple dans le désert du Sinaï. Une alliance ne se conclue pas par des discours mais par un engagement. Une fois exposés les termes du contrat d’alliance, il reste seulement aux partenaires à manifester leur engagement réciproque selon ces termes. Dieu avait longuement parlé à Moïse, lui donnant ses commandements comme autant de repères fondamentaux sur le chemin d’une vie de compagnonnage entre lui et son peuple et comme une interpellation. Voici le chemin que je vous propose pour marcher avec moi. Et il avait demandé à Moïse de transmettre ces paroles au peuple pour que celui-ci se prononce.

Nous avons entendu la suite dans la première lecture, Moïse vint rapporter au peuple toutes les paroles du Seigneur et toutes les ordonnances. Que restait-il à faire ? « Tout le peuple répondit d’une seule voix « Toutes les paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique ». Le noyau de l’alliance était posé par ce oui en réponse à la parole de Dieu. Les sacrifices d’animaux devaient concrétiser l’engagement de Dieu et du peuple, mais l’essentiel était bien dans cet engagement libre. « Les paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique. »

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Jésus se situe pour nous dans cet héritage en lui donnant une dimension nouvelle, quasi infinie. Ceci est mon sang, le sang de l’alliance versé pour la multitude. En se rendant présent sous le signe du pain et du vin, dans son offrande au Père, il nous offre son alliance, il la renouvelle parmi nous pour solliciter notre oui. Ce mystère est grand.

Ce oui est compromettant. C’est un oui à nous unir à son offrande au Père, à lâcher tout ce qui nous centre sur nous-mêmes et nous sépare des autres pour nous laisser entrainer par lui dans l’amour du Père et des hommes. Où trouver la force pour s’engager ainsi dans cette alliance sur le chemin d’un amour sans limite ? Dans le repas de l’Eucharistie où nous est offert de communier au pain de vie, d’accueillir Jésus en nous pour nous unir à sa propre offrande. Il vient lui-même vivre en nous ce à quoi il nous appelle. Telle est l’alliance proposée en toute Eucharistie à chacun de nous.

Alliance proposée qui appelle un oui, libre, conscient. Dans la célébration du mariage a lieu le dialogue : « Toi veux-tu être mon épouse ? » « Oui, je le veux. » « Et toi, veux-tu être mon époux ? Oui, je le veux. » Il n’est pas besoin de faire un discours. Ce oui fondamental s’enracine dans ce qui le précède et y trouve toute sa signification. Il en est de même en cette Eucharistie où Jésus offre son alliance à chacun. « Veux-tu ? »

Il offre à chacun de nous ? oui et non. Jésus a adressé ces paroles à ses disciples le jeudi saint, dans la célébration de l’Eucharistie, il leur a dit : « Prenez ceci est mon corps » et il n’a pas dit à chacun « prends ». Aujourd’hui, il adresse ces mêmes paroles à l’Eglise, en chacune de ses communautés. Le renouvellement de l’alliance et l’interpellation pour nous unir à son offrande sont offertes ce matin à la communauté que nous formons, en chacun de ses membres présents en cette chapelle. Personnes ne peut se contenter d’être simple spectateur, sur le bord du chemin. A chacun de donner son oui, dans la confiance. C’est ainsi que l’Eucharistie construit l’unité des chrétiens qui sont tous appelés à suivre le même seigneur dans l’amour de leur frères les hommes.

Il est grand le mystère de la foi, car il est grand l’amour de Dieu pour nous. Il vient nous rejoindre là où nous sommes, tels que nous sommes, forts ou faibles, pour nous offrir son alliance. « Veux tu t’unir à moi pour donner ta vie, moi avec toi et moi avec toi, présent en ton cœur, toujours fidèle. » « Voulez-vous en église témoigner d’une vie donnée, dans la lumière de l’amour. Je suis avec vous tous les jours et l’Eucharistie est le signe renouvelé de cette présence avec vous, dans le concret de vos vies. »

[/fr. Dominique Sterckx, ocd - (Couvent de Paris