Les Quatrièmes Demeures

2CHAPITRE I2

3De la différence qu’il y a entre les contentements et tendresses dans l’oraison, et les plaisirs qu’on y trouve. En quoi la penser diffère de l’entendement. Choses utiles à ceux qui sont distraits dans l’oraison.3

Au moment de commencer à écrire de cette quatrième demeure, je sens profondément le besoin de me recommander à l’Esprit-Saint, et de le supplier de parler désormais par ma bouche. Sans lui, il me serait impossible, mes filles, de vous donner quelque connaissance des demeures dont il me reste à vous entretenir. Devant, d’ici jusqu’à la fin, parler de choses surnaturelles, il me faut un secours tout particulier de Dieu, pour m’exprimer de manière à vous les faire comprendre, ainsi que je l’ai écrit dans un autre livre, il y a environ quatorze ans. Il est vrai, j’ai, ce me semble, aujourd’hui un peu plus de lumière sur ces hautes faveurs accordées à certaines âmes ; mais c’est chose fort différente de savoir les exprimer.

Daigne mon divin Maître m’en rendre capable, s’il doit en résulter quelque bien ; et sinon, qu’il ne m’exauce pas.

Comme cette quatrième demeure est déjà plus proche du lieu où réside le Roi, sa beauté l’emporte sur celle des demeures précédentes. Elle renferme des choses si délicates, si excellentes, que, malgré tous les efforts de l’entendement pour trouver des termes justes qui les expriment, elles présentent encore bien de l’obscurité à ceux qui n’en ont point l’expérience ; mais elles sont très facilement saisies de ceux qui possèdent cette expérience, surtout si elle est grande.

On croira peut-être que pour parvenir à cette demeure, il faut avoir été longtemps dans les autres. D’ordinaire, il est vrai, elle ne s’ouvre qu’à l’âme qui a fait quelque séjour dans la demeure précédente ; il n’y a pas néanmoins de règle certaine, parce que Dieu distribue ses faveurs quand il lui plaît, de la manière qu’il lui plaît, et à qui il lui plaît. Maître de ses biens il peut les donner ainsi, sans faire tort à personne.

Les bêtes venimeuses dont j’ai parlé, entrent rarement dans cette demeure, et s’il arrive qu’elles s’y glissent, l’âme en reçoit plus de bien que de dommage. A mon avis, il est bien plus avantageux qu’elles y entrent, et fassent la guerre à l’âme en cet état d’oraison. Car si elle n’était point tentée, le démon pourrait mêler de fausses douceurs aux goûts qu’elle reçoit de Dieu, ou au moins diminuer sa récompense, en éloignant d’elle ce qui peut la faire mériter, et la laisser ainsi dans un transport continuel. Quand ce transport persévère toujours de même dans une âme, je ne le tiens point pour sûr, et il ne me semble pas possible que l’Esprit du Seigneur demeure ainsi en nous dans un même état, durant notre exil sur la terre.

Parlons maintenant, suivant la promesse que j’en ai faite, de la différence des contentements et des goûts. On peut, à mon gré, appeler contentements ces sentiments de bonheur qui naissent dans l’âme, quand elle médit e ; et qu’elle adresse des demandes à Notre Seigneur. Ils procèdent de notre nature , mais avec le secours de la grâce de Dieu ; car sans elle nous ne pouvons rien, et c’est là une vérité qu’il ne faut jamais perdre de vue dans tout ce que je dirai. Ces contentements sont des fruits de nos bonnes œuvres ; nous les acquérons en quelque sorte pat not re travail, et nous avons sujet de nous réjouir de l’avoir si bien employé. Mais si nous y prenons garde, nous verrons que bien des choses purement temporelles peuvent affecter notre âme de la même manière. Comme, par exemple, si, contre notre attente, il nous arrive quelque grand héritage ; si nous revoyons une personne que nous aimons, dans le temps où nous l’espérions le moins ; si l’on nous félicite pour avoir réussi dans une affaire importante ; ou si nous apprenons qu’un mari, ou un fils, ou un frère, que nous croyions mort, est plein de vie. J’ai vu une grande joie faire répandre des larmes, et cela m’est arrivé quelquefois à moi-même. Comme on le voit ; ces contentements, qui d’ailleurs n’ont rien de mauvais, sont naturels. Or, selon moi, ceux que l’on reçoit dans l’oraison le sont de même ; seulement, ces derniers sont plus nobles, car s’ils commencent en nous ; ils se terminent en Dieu. Les goûts, au contraire, tirent leur principe de Dieu, et se font ensuite sentir à notre âme, qui en est beaucoup plus touchée que des contentements de l’oraison.

Ô Jésus ! que je souhaiterais pouvoir bien expliquer ceci ! Je le comprends très clairement, ce me semble ; mais je ne sais comment le bien faire entendre. Faites, s’il vous plaît, Seigneur, que je le puisse. Je me souviens en ce moment de ces mots qui terminent un psaume que nous disons à prime : Cum dilatasti cor meum. Ces paroles suffisent à ceux qui ont souvent éprouvé ces contentements et ces goûts, pour voir en quoi ils diffèrent ; mais les autres ont besoin qu’on le leur explique davantage.

Les contentements, au lieu de dilater le cœur, le resserrent d’ordinaire un peu, sans néanmoins diminuer la satisfaction qu’on éprouve en voyant qu’on agit pour Dieu. Ils font couler des larmes de douleur, qu’on dirait en quelque sorte excitées par la passion. Si j’étais moins ignorante sur les passions de l’âme, et sur ce qui procède des sens et de la nature, je pourrais peut-être me mieux expliquer ; mais avec un esprit aussi grossier que le mien, il m’est fort difficile de faire entendre aux autres ce que je comprends par expérience : ce qui montre combien la science est utile à tout.

Voici, par rapport à ces contentements, ce que j’ai souvent éprouvé. Si je commençais à pleurer en méditant la passion de Notre Seigneur, je répandais tant de larmes, que je finissais par en avoir la tête brisée. Si je pensais à mes péchés, il m’arrivait la même chose. En cela Notre Seigneur me faisait une grande grâce. Je ne veux pas examiner en ce moment lequel des deux vaut mieux, des contentements ou des goûts, je voudrais seulement sa­voir dire en quoi ils diffèrent. Quelquefois la nature, la disposition même où nous nous trouvons, contribuent aux larmes que nous fait répandre, aux pieux désirs qu’excite en nous la double considération des souffrances de Notre Seigneur et de nos péchés. Enfin, ces contente­ments, malgré ce qu’il y a de naturel, vont , comme je l’ai dit, se terminer en Dieu , et voilà pourquoi l’on doit les estimer beaucoup ; mais il faut en même temps hum­blement reconnaître qu’on n’en est pas meilleur. Deux raisons doivent nous retenir dans l’humilité : d’abord parce qu’il nous est impossible de juger si tous ces senti­ments sont de purs effets d’amour ; ensuite, parce que, quand bien même ils le seraient, ils ne seraient jamais­ qu’un don de Dieu.

Ces sentiments de dévotion sont pour l’ordinaire le partage des âmes dans les trois premières demeures. Elles ne s’occupent presque sans cesse qu’à agir par l’entendement et à méditer ; et comme elles n’ont pas encore reçu de plus grandes grâces, elles sont en bon chemin. Cependant elles ferment très bien d’employer aussi quelque temps à produire et à offrir. à Dieu divers actes intérieurs de louanges, d’admiration de sa bonté, de joie de ce qu’il est ; Dieu , de désir de le voir honoré et glorifié comme il le mérite. Qu’elles s’acquittent de cet exercice le mieux qu’il leur sera possible, parce qu’il sert beaucoup à enflammer la volonté ; et lorsqu’il plaira à Notre Seigneur de les faire entrer dans ces sentiments, qu’elles se donnent bien de garde de les quitter pour achever leur méditation ordinaire. Mais comme j’ai amplement parlé de ceci en d’autres endroits, je n’en dirai pas davantage. Je vous avertirai seulement que pour avancer dans ce chemin, et arriver à ces demeures après lesquelles nous soupirons, l’essentiel n’est pas de penser beaucoup, mais d’aimer beaucoup. Ainsi, mes filles, appliquez-vous à ce qui peut davantage vous exciter à aimer Dieu. Voulez-vous maintenant savoir ce que c’est qu’aimer, et quelle est l’âme qui aime d’un plus grand amour ? Eh bien ! ce n’est point celle qui a le plus de goûts et de consolations, mais celle qui est le plus fermement résolue de. contenter Dieu en tout ; qui a le plus ardent désir de lui plaire, qui fait le plus d’efforts pour éviter de l’offenser, qui le prie avec le plus d’ardeur pour que Jésus-Christ son Fils soit de plus en plus aimé et glorifié, et que l’Église catholique s’étende de plus en plus sur la terre. Voilà les marques du véritable amour.

N’allez pas toutefois vous imaginer que pour aimer de la sorte, il soit nécessaire de ne jamais penser à autre chose, et que tout soit perdu pour peu que l’on cesse de s’en occuper. Pour moi j’ai eu quelquefois bien à souffrir de ces distractions involontaires, et il n’y a guère plus de quatre ans que je connus par expérience que l’imagination et l’entendement ne sont pas la même chose. J’en parlai à un homme fort instruit, et il me confirma dans cette opinion. La joie que j’en reçus ne fut pas petite. Confondant auparavant l’un avec l’autre, je ne pouvais concevoir que l’entendement, qui est une puissance de l’âme, eût quelquefois tant de peine à prendre son essor, tandis que d’ordinaire l’imagination prend en un instant son vol impossible à nous de l’arrêter. Que dis je ? dans ces moments mêmes où Dieu tient tellement unies à lui toutes les puissances de l’âme qu’il semble qu’elles soient détachées du corps, il ne faut rien moins que sa souveraine puissance pour la fixer. Je ne pouvais m’expliquer ce qui se passait en moi : d’un côté, les puissances de mon âme me paraissaient occupées de Dieu et recueillies en lui, et, de l’autre, mon imagination était si troublée et si égarée, que j’en demeurais stupéfaite. 0 mon Dieu ! comptez, s’il vous plaît, pour quelque chose ce que le manque de connaissance nous fait souffrir dans ce chemin spirituel. Ce qui nous trompe, c’est que, nous imaginant que notre unique science doit être de penser à vous, nous ne cherchons pas à nous instruire auprès des personnes doctes, et ne croyons pas même en avoir besoin. Faute de nous connaître, nous passons par de terribles angoisses, ce qui est un bien nous paraît un mal, et nous considérons comme des fautes des choses qui ne le sont point.

De là procèdent les afflictions de tant de personnes d’oraison, mais particulièrement de celles qui ne sont pas savantes ; de là, les plaintes qu’elles font de leurs peines intérieures ; de là, enfin, ces mélancolies qui ruinent leur santé et les portent jusqu’à tout abandonner. Ces personnes ne considèrent pas qu’il y a en nous comme un autre monde qui est tout intérieur. Or, de même que nous ne pouvons pas arrêter le mouvement du ciel, qui va avec une si prodigieuse vitesse, de même il n’est pas en notre pouvoir d’arrêter le mouvement de l’imagination. Dans notre ignorance, confondant les puissances de l’âme avec l’imagination, et nous persuadant que celle-ci les entraîne partout à sa suite, nous croyons être perdus, et mal employer le temps que nous passons en la présence de Dieu ; et peut-être alors l’âme est toute unie à Dieu dans ces demeures supérieures, tandis qu’elle endure, non sans mérite, les écarts de l’imagination égarée parmi les bêtes cruelles et venimeuses qui sont aux avenues du château. Ce que nous avons à souffrir de l’imagination ne doit donc point nous troubler, ni nous faire abandonner l’oraison, ainsi que le désirerait l’ennemi du salut. Je le répète, le plus souvent nos inquiétudes et nos peines viennent de ce que nous ne nous connaissons pas.

Pendant que je trace ces lignes, je fais attention à ce qui se passe dans ma tête, c’est-à-dire à ce grand bruit dont j’ai parlé en commençant, et qui m’a presque mise dans l’impossibilité de travailler à cet écrit demandé par mes supérieurs. C’est, ce me semble, comme le bruit de plusieurs grandes rivières, d’une infinité d’oiseaux qui chantent, et de sifflements aigus ; je ne l’entends point dans les oreilles, mais je le sens dans la partie supérieure de la tête, qu’on dit être le siége de la partie supérieure de l’âme.

Je me suis longtemps arrêtée à considérer cette extrême promptitude du mouvement de l’esprit vers la région supérieure. Dieu veuille que je me souvienne d’en dire la cause dans les demeures suivantes, attendu qu’il ne convient pas de la dire ici ; et qui sait si Dieu ne m’a pas envoyé ce mal de tête pour me la faire mieux comprendre ? Car ni ce bruit, ni tout ce que je viens de rapporter ne me peuvent distraire de mon oraison, et ne diminuent en rien ni la tranquillité de mon âme, ni son attention, ni son amour, ni ses désirs, ni sa claire connaissance.

Mais, dira-t-on peut-être, si la partie supérieure de l’âme est dans la partie supérieure de la tête , comment n’est-elle point troublée par ce bruit ? Je n’en sais pas la raison ; mais je sais bien que ce que j’ai dit est véritable. Cela me donne de la peine, quand l’oraison n’est pas accompagnée d’extase ; car, dans l’extase , tant qu’elle dure, je ne sens aucun mal : mais c’en serait un très grand, si ce bruit m’empêchait de continuer mon oraison. Ainsi il faut bien se garder de se laisser troubler par les pensées importunes, dans l’oraison, ni de s’en mettre en peine. Si c’est le démon qui nous les envoie, il nous laissera bientôt en repos, s’il voit que nous ne nous en inquiétons point ; et si elles viennent, comme cela n’est souvent que trop vrai, de la misère qui, avec tant d’autres infirmités, nous est restée du péché d’Adam, montrons de la patience, et endurons-les pour l’amour de Dieu. Ne sommes-nous pas sujettes à manger, à dormir, sans pouvoir nous exempter de cette nécessité, qui n’est pas une des moindres peines de la vie ? Que tout cela nous fasse connaître notre misère et allume en nous le désir d’aller, comme le dit l’Épouse des cantiques, en un lieu où nul ne pourra plus nous mépriser . Que de fois ces paroles se présentent à mon souvenir, et qu’elles expriment admirablement l’épreuve dont je parle ! Non, rien n’approche en cette vie des mépris et des tribulations que nous apportent ces combats intérieurs. Qu’on imagine tel trouble, telle guerre qu’on voudra, nous les supporterons, si, comme je l’ai dit, nous trouvons la paix au dedans de nous-même. Mais de soupirer après le repos à la suite de mille peines qu’on a eues dans le monde, de savoir que Dieu nous prépare ce repos, et de reconnaître que l’obstacle qui nous empêche d’en jouir est en nous-même, voilà ce que je trouve de pénible, et ce qui me semble presque insupportable. 0 Dieu, nous vous en conjurons, daignez nous appeler à ce bienheureux séjour où il ne sera plus donné à ces misères de nous accabler de leurs mépris ; car quelquefois elles semblent se faire un jeu de nos âmes. Ce Dieu de bonté n’attend pas toujours la vie future pour affranchir de ces misères les âmes fidèles ; dès cette vie même il les en délivre, lorsqu’elles parviennent à la dernière demeure du château, ainsi que je le dirai dans la suite, avec le secours de sa grâce.

Ces misères ne causent point une égale peine à toutes les personnes. Il y en a sans doute qui en sont bien moins assaillies que je ne l’ai été durant plusieurs années, à cause de mon peu de vertu ; on eut dit que je voulais me venger de moi-même. Dans la pensée que peut-être vous ne serez pas exemptes de ce tourment, je saisis toutes les occasions de vous en parler, désirant, mes filles, vous bien faire comprendre que cela étant inévitable, il ne faut ni vous en inquiéter ni vous en affliger. Laissez aller cette imagination, vrai traquet de moulin, et sans vous inquiéter de son bruit incommode, occupez-vous de faire votre farine, c’est-à-dire de poursuivre votre méditation à l’aide de la volonté et de l’entendement.

Il y a divers degrés dans le tourment de ces distractions importunes, suivant l’état de notre santé, et suivant les temps. Il est juste que l’âme l’endure avec patience, quoiqu’il n’y ait point de sa faute, attendu que sous bien d’autres rapports ses fautes volontaires ne sont qu’en trop grand nombre. Étant, comme vous l’êtes, étrangères à la science, le conseil qu’on vous donne de mépriser ces pensées, et les raisons que les livres vous en présentent, ne suffiront pas toujours pour mettre votre esprit en repos ; voilà pourquoi je ne pense point perdre le temps que j’emploie à vous instruire plus à fond de cette épreuve, et à consoler ainsi vos âmes à l’avance. Mais pour que mes paroles vous soient de quelque utilité, il faut que Dieu vous donne sa lumière. Enfin, mes filles, n’oubliez pas que la volonté de Dieu est que vous preniez les moyens ordinaires pour vous instruire, pour vous connaître vous-mêmes, et pour ne pas imputer à votre âme ce qui ne procède que de la faiblesse de l’imagination, de l’infirmité de la nature, et de l’artifice du démon.

2CHAPITRE II2

3Suite du même sujet. Des plaisirs spirituels, et comment on doit les obtenir sans les rechercher : une comparaison aide à comprendre.3

Ô mon Dieu, où me suis-je engagée ! J’ai presque perdu de vue mon sujet, parce que les affaires et mon peu de santé me contraignent souvent de tout quitter lorsque j’aurais le plus de facilité d’écrire. Comme j’ai si peu de mémoire, et que je n’ai pas le loisir de relire ce que j’ai fait, il y aura bien peu d’ordre et de suite dans tout ce discours ; c’est du moins ce que je crains.

J’ai dit, ce me semble, que les contentements spirituels, étant quelquefois excités en partie par nos passions, produisent en nous un certain trouble ; ils font pousser des soupirs et des sanglots ; ils vont même, ainsi que me l’ont assuré quelques personnes, jusqu’à resserrer la poitrine, jusqu’à causer des mouvements extérieurs dont on ne peut se défendre, jusqu’à faire couler le sang par les narines, et autres choses semblables fort pénibles. N’ayant rien éprouvé de tel, je n’en saurais rien dire ; néanmoins on doit y trouver de la consolation, parce que, comme je l’ai dit, tout dans ces contentements se termine en Dieu , dans le désir de lui plaire et de jouir de son adorable présence.

Ce que j’appelle ici goût de Dieu, et qu’ailleurs j’ai nommé oraison de quiétude , est tout différent des contentements dont je viens de traiter ; celles d’entre vous, mes filles, à qui Dieu a fait la grâce de l’éprouver, savent bien qu’il en est ainsi.

Pour mieux faire saisir cette différence, je comparerai les contentements et les goûts à deux fontaines dont les bassins se remplissent d’eau. Mon ignorance et mon peu d’esprit font que je ne trouve rien de plus propre que cet élément pour expliquer les choses spirituelles. Aussi en suis-je grandement amie, et l’ai je considéré avec une attention toute particulière. Ce n’est pas que nous n’ayons beaucoup à profiter dans la contemplation des autres ouvrages de Dieu : sa grandeur et sa sagesse infinie n’y ont pas sans doute répandu moins de merveilles, et caché moins de secrets : il suffit de les connaître pour en demeurer ravi d’admiration. Je suis néanmoins persuadée que dans chacune des plus petites créatures qu’il a tirées du néant, quand ce ne serait qu’une petite fourmi, il y a plus de merveilles que l’esprit humain n’en peut comprendre. Je dis donc que ces deux bassins se remplissent d’une manière différente ; l’un reçoit une eau qui vient de loin par des aqueducs, et à l’aide de notre propre industrie ; l’autre, se trouvant dans l’endroit même où jaillit la source, se remplit sans aucun bruit. Que si la source est fort abondante, comme est celle dont nous parlons, elle fournit tant d’eau à ce bassin, qu’il en sort un grand ruisseau qui coule sans cesse, sans qu’il soit besoin pour ce sujet d’user d’aucun artifice.

Et maintenant, pour montrer la différence qui existe entre les contentements et les goûts, je dirai que les contentements ressemblent à l’eau qu’on fait venir de loin par les aqueducs dans le premier bassin. En effet, c’est par le travail de notre entendement que nous les obtenons. Enfin ils sont l’ouvrage de notre industrie, de nos efforts, et de là procède le bruit dont j’ai parlé, qui accompagne le profit et l’avantage qu’ils apportent à l’âme. Les goûts ressemblent à cette eau qui, de la source même, qui est Dieu, jaillit dans le bassin de l’âme. Ainsi, quand il plaît à Dieu de nous accorder cette oraison qui est surnaturelle, c’est au milieu d’une paix, d’une tranquillité, d’une suavité inexprimables, qu’il produit ces goûts dans un fond très intime de notre âme. Quel est ce fond, et comment Dieu y opère-t-il, c’est ce que je ne sais point.

Ce plaisir ne se sent point tout d’abord dans le cœur, comme ceux d’ici-bas ; ce n’est qu’ensuite qu’il le pénètre et le remplit. Cette eau céleste se répand dans toutes les demeures du château, remplit les puissances de l’âme ; et arrive enfin jusqu’à ce corps mortel. C’est ce qui m’a fait dire que ces goûts commencent en Dieu et se terminent en nous ; et non seulement leur suavité se fait sentir à l’âme, mais encore à tout l’homme extérieur, comme le verront ceux qui en feront l’expérience.

En traçant ces lignes, je faisais réflexion que dans ce verset, Dilatasti cor meum, le prophète dit que Dieu a dilaté son cœur. Cependant je ne vois pas, comme je l’ai remarqué, que ce plaisir prenne naissance dans le cœur ; il vient d’un lieu encore plus intérieur, et comme d’un endroit fort profond. Je pense que ce lieu doit être le centre de l’âme, comme je le dirai plus particulièrement dans la suite. En vérité, ce que je découvre de ces secrets cachés au dedans de nous, me jette dans un étrange étonnement : et combien doit‑il y en avoir d’autres qui me sont inconnus !

Ô mon Seigneur et mon Dieu, que vos grandeurs sont incompréhensibles ! Et nous, qui n’ en savons pas plus que de simples et ignorants bergers, nous osons nous flatter d’en connaître quelque chose. Que cette connaissance doit être petite, puisqu’il y a en nous-même de si grands secrets que nous ne pouvons comprendre ! Que dis‑je ? Elle n’est rien, eu égard à cet abîme infini de grandeurs et de merveilles qui se trouvent en vous. Toutefois , Seigneur , le peu qu’il nous est donné de découvrir par la contemplation de vos œuvres, nous fait entrevoir dune manière admirable vos perfections infinies.

Le verset du psaume que je citais me servira, je l’es­père, à faire comprendre la dilatation intérieure que l’on ressent dans les goûts divins. A peine cette eau céleste a­ t-elle commencé à jaillir de sa source, c’est-à-dire de ce fond intime de nous-même, que tout notre intérieur se dilate et s’élargit. On est alors enrichi de certains biens qui ne se peuvent dire , et l’âme n’est même pas capable de comprendre quels sont les dons qu’elle reçoit en cet heureux moment. Elle respire je ne sais quelle suave odeur ; c’est comme si au dedans d’elle-même, dans l’en­droit le plus profond, il y avait un brasier où l’on jetât d’excellents parfums. On ne voit, il est vrai, ni la lu­mière du feu, ni l’endroit où il est ; mais la chaleur et la fumée odoriférante pénètrent l’âme tout entière, et sou­vent, comme je l’ai dit, le corps lui-même y participe. Ne vous imaginez pas néanmoins, mes filles, que l’on sente de la chaleur, et qu’on respire un parfum : c’est une chose beaucoup plus délicate, et je ne me sers de ces termes que pour vous en donner quelque intelligence. Ceux qui ne font pas éprouvé, peuvent croire sur ma parole que cela se passe de la sorte, et que l’âme le voit et l’entend plus clairement que je ne suis capable de l’exprimer. J’ajouterai que ce n’est pas une chose qu’on possède quand on la désire, parce que, quels que soient nos efforts, il n’est pas en notre pouvoir de l’acquérir ; et c’est ce qui fait bien voir qu’elle ne vient pas du pauvre métal de notre nature, mais de l’or très pur de la sagesse divine. II ne me paraît pas qu’alors les puissances de l’âme soient unies à Dieu ; il me semble seulement qu’elles sont comme enivrées et saisies d’étonnement à la vue des merveilles qu’elles découvrent.

Si, en parlant de ces faveurs si intérieures, je dis quelque chose qui ne s’accorde pas. avec ce que j’ai dit en d’autres traités, on ne doit point s’en étonner, vu qu’il s’est passé, depuis, près de quinze ans ; et que Notre‑Seigneur me donne peut-être maintenant un peu plus de lumière que je n’en avais à cette époque. Aujourd’hui néanmoins, comme alors, je suis très capable de me tromper, mais non pas de mentir ; car, par la miséricorde de Dieu, j’aimerais mieux mourir mille fois. Je rapporte sincèrement les choses telles que je les comprends.

Il me semble que dans l’état dont je viens de parler , la volonté doit être unie en quelque manière à celle de Dieu. Mais c’est par les effets et par les œuvres que l’on connaît la vérité de ce qui s’est passé dans l’oraison ; il n’y a point de meilleur creuset pour en faire l’épreuve. Dieu fait une grande grâce à une âme qu’il favorise de cette oraison , de lui en donner l’intelligence, et ce n’en est pas pour elle une moindre, de ne point retourner en arrière.

Je ne doute nullement, mes filles, que vous ne souhaitiez de vous voir bientôt en cet état, et vous avez raison. Car l’âme, je le répète, ne peut comprendre ni les grâces dont Dieu la favorise alors, ni l’amour avec lequel il l’approche de lui. C’est donc à juste titre que vous désirez apprendre comment on arrive à un pareil bonheur. Je vous dirai ce que j’en sais ; ne parlant toutefois que de la conduite ordinaire de Dieu, et laissant de côté les cas extraordinaires où il accorde cette grâce uniquement parce qu’il le veut. Quand il agit de la sorte, il a ses raisons qu’il ne nous appartient pas d’approfondir.

Pratiquez d’abord, mes filles, ce que j’ai recommandé dans les demeures précédentes ; et ensuite, de l’humilité, de l’humilité, puisque c’est par elle que le Seigneur se laisse vaincre, et cède à tous nos désirs. La première marque pour reconnaître si vous avez cette vertu, est de vous croire indignes de recevoir une faveur aussi éminente que celle de ces goûts de Dieu, et de ne pas même penser qu’elle doive vous être jamais accordée en votre vie. Mais, allez-vous me dire , comment pouvons-nous les obtenir, si nous ne faisons aucun effort pour cela ? Je réponds qu’il n’y a point de meilleur moyen que celui que je viens d’indiquer, et de vous abstenir de tout effort, et cela pour cinq raisons. La première, parce que ce qui est avant tout nécessaire pour recevoir une pareille faveur, c’est d’aimer Dieu sans intérêt. La seconde, parce que c’est manquer d’humilité, de se flatter d’obtenir, par des services aussi misérables que les nôtres , une chose d’un si grand prix. La troisième, parce que la véritable préparation pour recevoir de telles faveurs, après avoir tant offensé Dieu, n’est pas de désirer des consolations, mais d’imiter Notre Seigneur, en souhaitant de souffrir pour lui comme il a souffert pour nous. La quatrième, parce que Dieu n’est pas obligé à nous donner en ce monde ces grâces sans lesquelles nous pouvons nous sauver, comme il est oblige de nous donner sa gloire dans l’autre si nous observons ses commandements. De plus, il sait mieux que nous ce qui nous convient , et quelles sont les âmes qui ont pour lui un véritable amour.. Qu’il en soit ainsi, c’est ce dont il ne nous est pas permis de douter. Je connais moi-même des personnes qui, marchant dans cette voie de l’amour, c’est-à-dire aspirant uniquement à servir leur Jésus crucifié, non seulement ne désirent point, ne lui demandent point ces consolations et ces goûts, mais le supplient de ne pas leur en donner en cette vie : ce que je dis est une chose très véritable. La cinquième raison, c’est que nous travaillerions inutilement en recherchant ces goûts : cette eau ne venant point, comme celle des contentements, par des aqueducs, si Dieu, qui en est la source, ne la fait point jaillir, nous nous fatiguerions en vain ; tous nos désirs, toutes nos méditations, toutes nos larmes, et tous les efforts que nous pouvons faire pour cela, sont inutiles. Dieu seul donne cette eau céleste à qui il lui plaît ; il ne la donne souvent que lorsqu’on y pense le moins. Nous sommes à lui, mes sœurs, qu’il dispose de nous selon sa volonté , et qu’il nous conduise comme il lui plaira. Qu’une âme soit humble et détachée de tout, mais dans la vérité, et non dans l’imagination, qui si souvent la trompe, et le divin Maître, je n’en doute point, lui accordera non seulement cette grâce, mais encore beaucoup d’autres qui surpasseront ses désirs. Louange et bénédiction à ce Dieu de bonté dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il .

2CHAPITRE III2

3De l’oraison de recueillement que le Seigneur accorde la plupart du temps avant celle dont il vient d’être parlé. De ses effets, et de ce qui reste à dire de l’oraison précédente.3

Les effets de ces goûts divins sont en grand nombre, et j’en rapporterai quelques-uns ; mais, auparavant, je parlerai en peu de mots d’une autre c raison dont j’ai traité ailleurs, et qui précède presque toujours celle-ci.

C’est un recueillement qui me parait aussi être surnaturel. En effet, il ne s’acquiert ni en se retirant dans des lieux obscurs, ni en fermant les yeux. Il ne dépend d’aucune chose extérieure ; car les yeux se ferment d’eux-mêmes , sans que la volonté y ait part, et l’on se trouve comme dans une profonde solitude, sans l’avoir recherchée. Alors se construit, si je puis parler de la sorte, sans aucune industrie de notre part, le vestibule de l’oraison des goûts divins, L’âme est merveilleusement préparée à recevoir cette oraison par ce recueillement, où les sens perdent l’avantage qu’ils avoient, et où elle recouvre celui qu’elle avait perdu.

Ceux qui traitent de cette matière disent que l’âme rentre en elle-même, et que quelquefois elle s’élève au-dessus d’elle. Avec ces termes, ignorante comme je suis, j’avoue que je Ne saurais rien expliquer ; je me servirai donc de mon langage, et j’espère que vous me comprendrez ; mais je puis me tromper. Eh bien ! mes filles, jetez les yeux sur le château intérieur ; supposez que les sens et les puissances de l’âme, qui sont les gardes, se sont enfuis pour aller trouver les ennemis et se joindre à eux. Après plusieurs jours et même plusieurs années d’absence, reconnaissant leur erreur et se repentant de leur trahison, ils quittent ce pays étranger, et, se rapprochant. du château, ils tâchent d’y être reçus. Le grand Roi qui y règne, témoin de leur bonne volonté, use à leur égard de miséricorde, et veut bien les rappeler à lui. Comme un bon pasteur, il leur fait entendre sa voix, mais d’une manière si douce et si forte, que, la reconnaissant à l’instant même, ils reviennent à leur ancienne demeure, et, abandonnant les choses extérieures qui les captivaient, ils rentrent dans l’intérieur du château. II me semble que je n’ai jamais si bien expliqué ceci qu’à cette heure.

A l’aide de ce recueillement, l’âme qui cherche Dieu, le trouve mieux et plus tôt en elle-même que dais les autres créatures, comme saint Augustin dit l’avoir éprouvé. Et ne vous imaginez pas, mes sœurs, que ce soit par l’entendement, que ce recueillement s’acquière , en tâchant de penser que Dieu est en nous ; ni par l’imagination, en nous le représentant au dedans de nous. Ceci est bon sans doute, et une excellente manière de méditer, puisqu’il est vrai que Dieu est en nous ; mais cette manière de se recueillir est au pouvoir de chacun, avec le secours de la grâce, bien entendu. Il n’en est pas ainsi du recueillement surnaturel dont je pane ; car quelquefois, avant même que l’on ait pensé à élever son esprit vers Dieu, les puissances de l’âme avec les sens sort déjà dans le château ; on ne sait ni comment elles y sont entrées, ni comment elles ont entendu la voix du divin pasteur, puisque aucun son n’a frappé leur oreille ; et là, dans cette solitude intérieure, l’âme goûte un recueillement plein de suavité, comme peuvent le dire ceux qui ont joui de cette faveur. Quant à moi, je ne saurais vous l’expliquer plus clairement.

J’ai lu quelque part, ce me semble, que c’est comme quand un hérisson ou une tortue se retirent au dedans d’eux ; celui qui s’est servi de cette comparaison devait en avoir l’intelligence. Elle ne me paraît pas néanmoins tout à fait juste, car ces animaux se renferment en eux-mêmes quand ils le veulent ; au contraire, ce recueillement surnaturel est indépendant de notre volonté, et nous n’en pouvons jouir que quand il plaît à Dieu. Je crois qu’il ne fait cette grâce qu’à des personnes qui ont renoncé au monde, sinon en effet, parce que leur état les en empêche. au moins de volonté et de désir ; il les appelle alors particulièrement à vaquer à la vie intérieure. Ainsi, j’en suis convaincue, pourvu que ces âmes que Dieu commence à appeler à un état plus élevé, le laissent agir en elles, il ne leur accordera pas seulement cette faveur, mais de plus grandes. Ceux qui connaîtront que cela se passe en eux de la sorte, doivent extrêmement estimer cette faveur, et en remercier Dieu, afin de se rendre dignes d’en recevoir d’autres plus précieuses encore.

Ce recueillement étant une disposition à l’oraison des goûts divins ou de quiétude, quand Dieu élève l’âme à cette oraison, alors, selon le conseil de certains auteurs, elle peut sans doute se contenter d’écouter la voix divine, et sans discourir avec l’entendement, se tenir attentive devant Dieu, et le considérer opérant en elle. Mais si le Seigneur n’a pas fait passer l’âme de ce recueillement à l’oraison de quiétude, je ne saurais comprendre comment on pourrait arrêter le discours de l’entendement sans qu’il en résulte plus de dommage que de bien. Néanmoins, cette question ayant été fort agitée entre des personnes spirituelles, quelques-unes ont été d’un sentiment contraire au mien. Je confesse ici mon peu d’humilité, mais il me semble qu’elles ne m’ont jamais donné une raison convaincante en faveur de leur avis.

Une de ces personnes m’allégua un traité du bienheureux père Pierre d’Alcantara. Comme je le crois un saint, et que je sais quelles lumières il avait sur ce sujet, je me serais volontiers rendue à son autorité. Mais ayant lu le livre, nous trouvâmes que l’homme de Dieu disait absolument la même chose que moi. Il l’exprime, il est vrai, en d’autres termes, mais il est clair, parce qu’il dit que l’âme ne doit arrêter le discours de l’entendement que lorsque Dieu, l’élevant à une oraison plus haute, la tient unie à lui par l’amour.

Il se peut que je me trompe ; mais voici, selon moi, les raisons pour lesquelles, dans l’oraison de recueillement, on ne doit point arrêter les discours et les considérations de l’entendement. La première, parce que, dans ces choses purement spirituelles, celui-là fait plus qui croit et veut moins faire. Ce que nous avons à faire, c’est de nous mettre en la présence du grand Roi comme des pauvres dont la nécessité parle pour eux, et de baisser ensuite les yeux avec humilité pour attendre qu’il lui plaise de nous secourir dans notre misère. Dieu, par ses secrètes voies, nous fait-il entendre qu’il nous a donné accès auprès de lui, et qu’il nous écoute, alors il est bon de se taire, et de tâcher même, si l’on peut, d’empêcher notre entendement d’agir. Mais si, au contraire, nous avons sujet de croire que ce grand Monarque ne nous a point écoutés, et qu’il ne jette point les yeux sur nous, gardons-nous de demeurer là sottement inactifs. Car ce qui reste à l’âme qui essaie de supprimer alors les discours de l’entendement, c’est la honte de sa sotte tentative, et une sécheresse beaucoup plus grande ; son imagination n’en devient même quo plus inquiète par la violence qu’elle s’est faite pour ne penser à rien. Dieu veut de nous, dans cet état, que nous lui adressions nos demandes, et que nous considérions qui nous sommes en sa présence : il sait ce qui nous est le plus utile. Pour moi, je ne puis me persuader que les industries humaines soient de quelque secours en des choses où Dieu a posé, ce semble, une limite infranchissable à notre faiblesse, et qu’il a voulu se réserver à lui soul. Il est un assez grand nombre d’autres choses qu’il nous abandonne en quelque sorte, comme les pénitences, les bonnes œuvres, et l’oraison, dans lesquelles nous pouvons, avec son secours, avoir notre part, et agir autant que notre infirmité en est capable.

La seconde raison est, que ces œuvres intérieures étant toutes suaves et pacifiques, tout acte pénible leur est plutôt nuisible que profitable. d’appelle pénible toute espèce de violence qu’on voudrait se faire, comme serait, par exemple, de retenir son haleine. Ce que l’âme a alors à faire, c’est de se remettre entre les mains de Dieu afin qu’il dispose d’elle comme il lui plaira, avec le plus grand oubli possible de ses intérêts propres, et la plus grande résignation à la volonté divine.

La troisième raison est, que l’effort que l’on fait pour ne point penser fera peut-être penser davantage.

La quatrième raison est, que rien n’est si agréable à Dieu que de nous voir occupés de la pensée de son honneur et de sa gloire, dans l’oubli de nos avantages et de nos plaisirs. Or, comment peut-il être dans cet oubli de soi, celui qui est tellement attentif sur lui-même, qu’il n’ose seulement se remuer ? Et comment peut-il se réjouir de la gloire de Dieu, et en souhaiter l’augmentation, lorsqu’il ne pense qu’à empêcher son entendement d’agir ? Quand il plait à ce grand Dieu quo notre entendement se repose, il l’occupe d’une autre manière ; il lui donne des connaissances si élevées au-dessus de ce que nous pouvons imaginer, qu’il demeure comme abîmé dans cette lumière, sans qu’il sache comment cela se passe ; et il sort de cette école avec des enseignements bien supérieurs à ceux qu’il pouvait attendre de toutes les industries humaines pour suspendre ses opérations. Ainsi, puisque Dieu nous a donné les puissances de l’âme pour agir, et que le travail de chacune d’elles a sa récompense, au lieu de chercher à les captiver par une sorte d’enchantement, laissons-les s’acquitter librement de leur office ordinaire, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de leur en confier un autre plus élevé.

A mon avis, ce qui convient le mieux à l’âme, quand Notre Seigneur daigne, dans cette. demeure, l’élever à l’oraison des goûts divins et de quiétude, c’est, comme je l’ai dit, de se tenir doucement unie à lui par la volonté. Que sans violence ni bruit intérieur elle tâche d’arrêter les actes naturels et les considérations de l’entendement ; mais qu’elle n’essaie point de le suspendre, non plus que la mémoire, car il est bon qu’il se souvienne qu’il est en la présence de Dieu, et considère quelles sont ses grandeurs. Que si ce qu’il sent à la vue de ces grandeurs le transporte et le ravit hors de lui, alors à la bonne heure ; que même cette dernière considération cesse, mais qu’il ne cherche point à comprendre ce qui le ravit, parce que c’est à la volonté que Dieu le donne. Ainsi, qu’il la laisse jouir en paix de cette faveur, et se contente de lui suggérer de temps en temps quelques paroles d’amour car souvent, dans cet état, sans que l’âme le cherche, elle se trouve sans penser à rien ; mais à la vérité cela dure très peu. J’ai expliqué ailleurs pourquoi cela arrive de la sorte .

L’oraison dont j’ai traité au commencement de cette demeure, est celle des goûts divins ou de quiétude ; et j’ai parlé ensuite de l’oraison de recueillement. Si j’avais mis plus d’ordre, j’aurais dû d’abord parler de celle-ci ; car elle est de beaucoup inférieure à celle des goûts de Dieu ; elle en est toutefois le principe et comme le vestibule. Dans l’oraison de recueillement on ne doit point laisser la méditation ni le travail de l’entendement. Ce qui fait qu’il cesse d’agir dans l’oraison des goûts divins, c’est qu’elle est une eau qui coule de la source même, sans venir par des aqueducs. Ainsi, l’entendement n’y comprenant rien, se trouve si interdit, qu’il va errant de toutes parts sans savoir où s’arrêter, pendant que la volonté demeure si unie à Dieu, qu’elle ne peut voir sans peine cet égarement. Mais elle doit le mépriser, parce qu’elle ne pourrait s’en occuper sans perdre une partie du bonheur dont elle jouit. Qu’elle laisse donc aller l’entendement et qu’elle s’abandonne tout entière dans les bras de l’amour. Le divin Maître lui-même lui enseignera ce qu’elle a à faire en ces heureux moments ; tout ce qu’il veut d’elle, c’est qu’elle se reconnaisse indigne d’une si haute faveur et qu’elle lui en rende de vives actions de grâces.

Je devais parler des effets que cette oraison des goûts divins produit dans les âmes, et des marques auxquelles on les connaît, mais j’ai interrompu mon discours pour parler de l’oraison de recueillement ; je reviens donc à mon sujet, of n d’exposer ce qui me restait à dire.

Cette oraison des goûts de Dieu produit dans l’âme une dilatation, ou, si l’on veut, un élargissement intérieur ; on dirait une source qui, n’ayant pas de ruisseau, s’étendrait et s’élargirait à proportion de l’abondance d’eau qu’elle donnerait. C’est ainsi que Dieu agrandit l’âme dans cette oraison, et sans parler de beaucoup d’autres merveilles qu’il opère en elle, il la prépare et la dispose à contenir toutes les grâces dont il voudra la combler.

Voici les marques auxquelles on reconnaît cette suave opération de Dieu et cette dilatation intérieure. L’âme, moins liée qu’auparavant dans le service de Dieu, y agit avec beaucoup plus de liberté et d’étendue. Elle sent diminuer l’appréhension des peines de l’enfer, parce qu’elle perd la crainte servile ; mais elle conserve une crainte plus vive d’offenser Dieu, et sent en elle une grande confiance de le posséder un jour. Libre de l’appréhension qu’elle avait de perdre la santé par les pénitences, elle croit qu’il n’y en a point qu’elle ne puisse pratiquer avec le secours de Dieu, et désire ainsi d’en faire encore de plus grandes. Elle redoute beaucoup moins les croix et les peines, parce que sa foi est plus vive, et elle ne doute point que si elle les embrasse pour plaire à Dieu, il ne lui fasse la grâce de les souffrir avec patience ; quelquefois même elle les désire, parce que nul bonheur ne lui paraît si grand que de faire quelque chose pour l’amour de lui. Comme elle connaît plus parfaitement la grandeur de son Dieu, elle s’anéantit davantage dans la vue de sa propre misère. Ayant savouré la douceur de ces goûts divins, elle voit que tous les plaisirs du monde ne sont qu’un pur néant ; ainsi, peu à peu, elle s’en détache sans peine, parce qu’elle est plus maîtresse d’elle-même qu’elle n’était auparavant. Enfin, elle est plus affermie dans toutes les vertus, et l’on peut dire qu’elle se perfectionnera toujours davantage, pourvu qu’elle ne retourne point en arrière et qu’elle n’offense point le Seigneur ; car une pareille infidélité lui ferait tout perdre, quelque élevée qu’elle fût en grâce. J’ajouterai qu’il ne suffit pas que Dieu accorde une ou deux fois cette oraison à une âme, pour qu’elle demeure enrichie de toutes ces grâces ; il faut qu’elle persévère à les recevoir, car tout son bien dépend de cette persévérance. J’ai un important avis à donner aux personnes qui se trouveront dans cet état : c’est d’éviter avec un soin extrême les occasions d’offenser Dieu, parce que l’âme, loin d’avoir toutes ses forces, ressemble au petit enfant que sustente encore le lait de sa mère, et qui ne peut s’éloigner de son sein sans s’exposer à périr. Ainsi, pour ne pas tomber dans un semblable péril, il ne faut point, à moins d’une nécessité très pressante, abandonner l’oraison ; et l’on doit y retourner aussitôt que les occasions de la quitter sont passées ; car, sans cela, le mal ira toujours en augmentant. Je sais combien ce malheur est à craindre ; j’ai eu la douleur de voir tomber quelques-unes de ces personnes que je connaissais, parce qu’elles se sont éloignées de Celui qui voulait avec tant d’amour se donner à elles pour ami, et le leur témoigner par ses bienfaits. C’est pourquoi je ne saurais trop les conjurer de fuir les occasions où il y a quelque péril. Le démon, sans nul doute, fait beaucoup plus d’efforts pour gagner une seule de ces âmes à qui Notre Seigneur fait de si grandes grâces, que pour en gagner un grand nombre d’autres ; il sait qu’elles sont capables de lui en faire perdre plusieurs en les attirant par leurs exemples , et même de rendre de grands services à l’Église. Mais quand il n’y aurait point d’autre raison que l’amour particulier que Dieu leur témoigne, elle suffirait pour porter cet ennemi de notre salut à tout tenter afin de les perdre. De là vient qu’elles ont à soutenir contre lui de plus grands combats, et aussi que leurs chutes sont plus déplorables que celles des autres , quand par leur faute elles se laissent vaincre.

J’ai sujet de croire, mes sœurs, que vous ôtes à l’abri de ces dangers. Dieu vous préserve également de l’orgueil et de la vaine gloire ! Le démon peut tenter de contrefaire les grâces qui sont accordées dans cette demeure ; mais il est facile de le reconnaître, parce qu’au lieu de produire les effets indiqués plus haut, elles en produiront de tout contraires. Je veux, à ce sujet, signaler ici un péril dont j’ai parlé ailleurs, dans lequel j’ai vu tomber quelques personnes d’oraison , et particulièrement des femmes, que la fragilité de notre sexe en rend plus capables. Il est des personnes qui, par suite de leurs austérités, de leurs oraisons, de leurs veilles, ou même uniquement par suite de la faiblesse de leur complexion, ne peuvent recevoir une consolation spirituelle que leur nature n’en soit aussitôt abattue. En même temps qu’elles éprouvent un certain plaisir dans l’âme, elles sentent dans le corps défaillance et faiblesse. Dans cet état, leur arrive-t-il d’entrer dans ce qu’on nomme sommeil spirituel, et qui va un peu au delà de ce que j’ai dit, elles s’imaginent que l’un n’est point. différent de l’autre, et s’abandonnent à une sorte d’ivresse. Alors cette ivresse augmentant parce que la nature s’affaiblit de plus en plus, elles la prennent pour un ravissement et lui donnent ce nom, quoique ce ne soit autre chose qu’un temps purement perdu et la ruine de leur santé.

Je connais une personne à qui il arrivait de demeurer huit heures dans cet état, sans perdre le sentiment, et sans en avoir aucun de Dieu. Son confesseur et d’autres y étaient trompés, et elle-même l’était, car je ne crois pas qu’elle eût dessein de rien supposer. Cela venait sans doute du démon, qui voulait en tirer quelque avantage, et qui avait déjà commencé à réussir. Mais une autre personne à qui Dieu donnait lumière, découvrit le piége ; sur son conseil, on obligea la pauvre extatique à diminuer ses pénitences, à dormir et à manger davantage, et, à l’aide de ce remède, elle fut guérie.

Quand Dieu est l’auteur de cette ivresse intérieure, il y a sans doute défaillance intérieure et extérieure, mais l’âme demeure forte, et elle goûte des joies ineffables de se voir si près de Dieu ; en outre, au lieu de rester en cet état durant un si long intervalle, elle n’y reste qu’un très court espace de temps. Bien qu’ensuite cette ivresse se renouvelle, à quelque degré qu’elle arrive, non seulement elle n’abat point le corps , mais elle ne lui cause à l’extérieur aucune souffrance. C’est pourquoi, mes filles, si quelqu’une d’entre vous, par suite de ces transports, sentait ses forces ruinées, elle doit en parler à la supérieure, et ne rien négliger pour faire diversion. De son côté, la supérieure doit, au lieu de tant d’heures d’oraison, lui ordonner d’en faire peu, la faire dormir et manger plus qu’à l’ordinaire, jusqu’à ce que ses forces naturelles soient revenues. Si elle est dune complexion si délicate que cela ne suffise point, je la prie de croire que Dieu ne veut se servir d’elle que pour la vie active. Car il en faut pour l’office de Marthe comme pour celui de Marie dans les monastères. Ainsi, la supérieure l’occupera aux emplois de la maison, et aura soin de ne la point laisser dans une grande solitude, parce que cela achèverait de ruiner sa santé. Elle trouvera dans une vie si occupée une bien grande mortification. Le divin Maître, qui veut éprouver son amour par la manière dont elle supportera son absence, daignera peut-être au bout de quelque temps lui donner des forces. S’il ne le fait point, elle doit se persuader que par l’oraison vocale et une parfaite obéissance elle gagnera autant et peut-être plus de mérites , que par le repos et les délices de la vie contemplative.

Il se rencontre aussi des personnes ; et j’en ai connu, dont la tête et I’imagination sont si faibles, qu’elles croient voir tout ce qu’elles pensent ; cet état est bien dangereux. J’en parlerai peut-être dans la suite, mais je n’en dirai rien ici. J’ai traité avec étendue de cette quatrième demeure, parce que c’est celle où entrent, je crois, le plus grand nombre d’âmes. D’ailleurs, le naturel s’y trouvant mêlé avec ce qui est surnaturel, on y est plus exposé aux artifices du démon que dans les demeures suivantes, où Dieu lui donne moins de pouvoir. Louange et bénédiction sans fin à ce Dieu de bonté ! Ainsi soit-il.