Les premières Demeures

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Premières Demeures

2CHAPITRE I2

3De la beauté et de la dignité de nos âmes : une comparaison nous aide à le comprendre. Des avantages qu’il y a à reconnaître les faveurs que nous recevons de Dieu. De l’oraison, la porte de ce Château.3

Tandis que j’étais aujourd’hui à supplier Notre seigneur de parler à ma place, parce que je ne savais ni que dire, ni par où commencer le travail que l’obéissance m’impose, voici ce qui s’est présenté à mon esprit, et qui servira comme de fondement à tout ce que je vais dire.

J’ai considéré notre âme comme un château, fait d’un seul diamant, ou d’un cristal très pur, dans lequel il y a, de même que dans le ciel, diverses demeures. Et en effet, mes sœurs, l’âme du juste, si l’on y veut bien réfléchir, n’est point autre chose qu’un paradis, où Dieu, comme il le dit lui-même, prend ses délices. S’il en est ainsi, que dire, et quelle idée doit-on se former de la demeure où un Monarque si puissant, si sage, si pur, si magnifique, se plaît à habiter ! Pour moi , je ne trouve rien à quoi l’on puisse comparer la ravissante beauté et la capacité prodigieuse d’une âme. Non, quelque vive que soit la pénétration de nos esprits, ils ne peuvent parvenir à s’en former une idée parfaite. Et faut-il s’en étonner, lorsque ce grand Dieu, que nos entendements sont si loin de comprendre, déclare lui-même qu’il nous a créés à son image et à sa ressemblance ?

Cette vérité étant hors de doute , ce serait se fatiguer à pure perte que de vouloir saisir d’une vue complète la beauté de ce château. Ouvrage du Créateur, sans doute une distance infinie le sépare de lui ; mais il suffit que l’âme, ainsi que Dieu l’affirme, soit faite à son image, pour que son excellence et sa beauté échappent à toutes nos conceptions. Aussi, quelle pitié et quelle honte, que des créatures qui portent en elles-mêmes le sceau de la ressemblance divine, ignorent, par leur faute, et leur nature, et leur origine ! Dites-moi , mes filles , si l’on demandait à quelqu’un quel est son père, quelle est sa mère, quel est le pays où il a vu le jour, et qu’il ne sût que répondre, qu’éprouverait-on à la vue dune pareille ignorance ? Eh bien ! il existe une stupidité plus dégradante encore : c’est celle de ces enfants de Dieu qui, ne se mettant nullement en peine de connaître la noblesse de leur origine et la dignité de leur être, n’ont de pensées et de soins que pour ce misérable corps. Ils savent en général qu’ils ont une âme, parce qu’ils l’ont ouï dire et que la foi l’enseigne : mais l’inestimable prix de cette âme, mais les biens dont elle peut être enrichie, mais l’Hôte divin qui y fait son séjour, c’est ce dont ils s’occupent rarement. Voilà pourquoi, au lieu de travailler par toutes sortes de soins à conserver la beauté de cette âme, ils n’ont pour elle qu’indifférence et oubli. Pensées ; regards, tout chez eux se porte et se concentre sur la grossière enchâssure de ce diamant divin, ou sur l’enceinte de ce château, je veux dire sur ces corps de boue.

Ce château , ai je dit , renferme plusieurs demeures les unes sont en haut, les autres en bas ; d’autres sur les côtés ; enfin, au centre, au milieu de toutes, se trouve la principale, où se passent les choses les plus secrètes entre Dieu et l’âme. II faut, mes filles, que vous preniez bien garde à cette comparaison ; peut-être plaira-t-il à Dieu qu’elle me serve à vous faire connaître, jusqu’à un certain point, la nature et la diversité des grâces dont il se plait à enrichir les âmes. Je n’en pourrai parler que d’une manière incomplète et selon la lumière qu’il voudra bien m’accorder ; car ces faveurs sont en si grand nombre, qu’il n’y a personne qui les puisse connaître toutes, et moi encore moins qu’un autre, étant aussi misérable que je le suis. Ce sera pour vous une grande consolation si 1Votre‑Seigneur vous accorde quelques-unes de ces grâces élevées, de savoir à l’avance qu’il peut le faire ; et s’il vous les refuse, du moins le tableau des faveurs dont il est si prodigue envers d’autres vous portera à louer et à bénir son infinie bonté. De même que, loin de nous nuire, la considération du ciel et des joies des bienheureux nous transporte au contraire d’allégresse et nous excite à mériter le bonheur dont ils jouissent ; de même, loin de courir aucun danger, notre âme ne pourra retirer qu’un très précieux avantage, de savoir que ce grand Dieu peut se communiquer dans cet exil à des vers de terre aussi misérables que nous, et que, dans son ineffable bonté et ses miséricordes sans limites, il va même jusqu’à les aimer !

Quant à moi, je tiens pour certain que celui qui ne saurait entendre sans déplaisir que Dieu peut, dans cet exil, accorder une telle faveur, est à la fois bien dépourvu d’humilité et d’amour envers le prochain. Car si ces deux vertus sont en nous, comment ne pas nous réjouir de ce que Dieu accorde ces insignes faveurs à un de nos frères, surtout quand cela n’enchaîne en rien sa libéralité à notre égard ? et comment ne pas voir avec joie que Notre Seigneur fait éclater en qui il lui plaît les magnificences de sa grâce ? Souvent il n’a d’autre dessein que de les montrer au grand jour : nous en avons pour preuve la guérison de l’aveugle-né et la réponse du divin Maître à ses apôtres, qui lui demandaient si c’était pour ses péchés ou ceux de ses parents que cet homme était privé de la vue. Ainsi , s’il verse ses trésors en certaines âmes, ce n’est pas qu’elles soient plus saintes que d’autres à qui il les refuse ; mais il agit de la sorte afin que l’on connaisse sa grandeur et afin que les mortels le louent dans ses créatures.

L’on dira peut-être que ce sont là des choses qui paraissent impossibles , et qu’il vaudrait mieux n’en rien dire pour ne point scandaliser les faibles. Que ceux-ci n’y croient pas , c’est un mal sans doute ; mais ce serait un bien plus grand mal de ne pas faire connaître ces éminentes faveurs aux âmes à qui Dieu les accorde. Car cette connaissance les remplira de joie ; elles se sentiront excitées à aimer de plus en plus un Dieu qui, par ces riches effusions de sa grâce , se plaît à manifester son pouvoir et sa majesté d’une manière si souveraine. J’en puis parler ici avec une liberté d’autant plus grande, qu’il n’y a, j’en suis sûre, aucun danger de scandale pour les personnes auxquelles je m’adresse : elles savent et croient que Dieu donne à ses créatures des marques bien plus éclatantes encore de son amour. Quant à moi, je sais que quiconque ne croit pas cette vérité n’en fera jamais l’heureuse expérience ; car Dieu aime beaucoup qu’on ne mette point de limite à ses œuvres. Ainsi, mes sœurs, que cela ne vous arrive jamais ; je m’adresse surtout à celles d’entre vous que le Seigneur ne conduirait pas par ces voies élevées.

Revenons à notre charmant et délicieux château , et voyons comment nous y pouvons entrer. Mais, me dira-t-on peut-être, c’est rêver que de tenir un pareil langage : quoi ! l’âme, c’est le château même, et vous voulez qu’elle y entre ? autant vaudrait dire à quelqu’un d’entrer dans un appartement où il est déjà ! Mais il faut que vous sachiez qu’il y a des manières fort différentes d’habiter ce château. Il y a un grand nombre d’âmes qui n’habitent que dans l’enceinte extérieure, là où sont les gardes qui veillent à sa défense ; elles ne se mettent nullement en peine de pénétrer dans l’intérieur ; elles ne connaissent ni ce qu’il y a dans un si riche palais, ni qui y demeure, ni même combien il renferme d’appartements. Vous aurez sans doute lu dans certains livres sur l’oraison que l’on conseille à l’âme de rentrer en elle-même ; eh bien ! c’est là ce que j’entends quand je parle de son entrée dans le château.

Un très savant homme me disait naguère que les âmes qui ne s’exercent point à l’oraison, ressemblent à un corps frappé de paralysie ou perclus, lequel a des pieds et des mains sans pouvoir s’en servir. En effet, il se rencontre des âmes si malades et si habituées à vivre dans les choses extérieures , qu’elles éprouvent une grande difficulté et comme une sorte d’impuissance à rentrer en elles-mêmes. Par la longue habitude de vivre avec les reptiles et les bêtes qui sont autour du château, elles ont, pour ainsi dire, pris leur nature. Quoique par leur origine elles soient si nobles et capables de converser avec Dieu même, la dissipation qui les emporte les empêche de s’élever jusqu’à lui. Or, si ces âmes ne s’efforcent pas de comprendre leur misère et d’y apporter remède, elles subiront infailliblement, pour n’avoir pas voulu tourner les yeux vers leur intérieur, le même châtiment que la femme de Loth, pour avoir eu la curiosité de regarder derrière elle.

Autant que je puis le comprendre, la porte par où l’on entre dans ce château , est l’oraison et la considération. Je ne distingue pas ici l’oraison vocale de l’oraison mentale ; car l’une et l’autre, pour mériter ce nom , doivent être accompagnées de considération. Quand je vois une personne qui, en priant, ne considère ni à qui elle parle, ni ce qu’elle demande, ni la distance qui la sépare de Celui à qui elle s’adresse, je ne saurais convenir que cette personne prie, quoiqu’elle remue beaucoup les lèvres. Quelquefois néanmoins, sans occuper son esprit de la considération que je viens d’indiquer, on pourra faire une véritable oraison : cela viendra de l’heureuse habitude qu’on aura prise de bien prier. Mais si quelqu’un avait la coutume de parler au Dieu de majesté comme il parlerait à son esclave, disant, sans y prendre garde, tout ce qui lui vient à la pensée, ou qu’il sait par cœur, je déclare que je ne regarde point cela comme une oraison ; et plaise au Seigneur qu’aucun chrétien ne prie jamais de la sorte ! Quant à vous, mes sœurs, j’espère de la bonté de Dieu que cela ne vous arrivera point, habituées comme vous l’êtes à vous occuper des choses intérieures, ce qui est d’un grand secours pour ne pas tomber dans une pareille stupidité.

Je ne veux pas m’occuper en ce moment de ces âmes frappées de paralysie. Hélas ! si le Seigneur lui-même ne vient leur commander de se lever, comme à ce paralytique qui avait passé trente ans sur le bord de la piscine , elles sont bien à plaindre , et elles courent un grand danger. Je parle des âmes qui entrent enfin dans le château. Quoique bien engagées encore dans le monde, ces âmes ont de bons désirs ; de loin en loin elles se recommandent instamment à Notre Seigneur ; elles réfléchissent sur elles-mêmes, à la vérité un peu à la hâte et comme à la volée ; chaque mois, elles ont certains jours où elles prient d’une manière plus particulière, mais sans pouvoir dégager leur esprit de la pensée de mille affaires qui habituellement les préoccupent et les absorbent. Hélas ! elles sont encore si attachées à ce monde, que, par une pente trop naturelle, leur cœur s’en va là où est leur trésor. Cependant elles s’arrachent de temps en temps avec courage au tumulte du siècle, pour être à elles-mêmes ; et certes c’est une grande chose pour ces âmes que de se connaître, et de voir que pour arriver à la porte du mystique château, elles ne suivaient pas la bonne route. Enfin elles entrent dans les premières demeures d’en bas, mais il y entre avec elles tant de reptiles, qu’ils les empêchent de voir la beauté de cet édifice, et d’y goûter les douceurs du repos. C’est toujours beaucoup d’avoir franchi le seuil, et de se trouver dans l’intérieur du château.

Ce langage, mes sœurs, pourra vous paraître hors de propos, parce que, par la bonté du Seigneur, vous n’êtes pas du nombre de ces personnes. Mais il faut que vous ayez la patience de m’écouter ; je ne saurais vous donner à entendre, comme je les comprends, certains points de la vie intérieure, si je ne vous parle à ma manière, et encore, plaise au Seigneur que je réussisse à dire quelque chose de juste. Ce que je voudrais vous expliquer est bien difficile à saisir , à moins qu’on n’en ait fait l’expérience ; et si vous l’avez faite, vous comprendrez facilement que je ne puis me dispenser de toucher, en passant, certaines vérités qui, je l’espère de la miséricorde de mon Dieu, ne vous regarderont jamais.

2CHAPITRE II2

3De la laideur de l’âme en état de péché mortel, et comment Dieu voulut la faire voir à certaine personne. De la connaissance de soi. Toutes choses utiles, souvent dignes de remarque. De la manière de comprendre ces demeures.3

Mais avant d’aller plus loin, considérez, je vous prie, quel spectacle doit offrir ce château si resplendissant , cette perle orientale, cet arbre de vie planté au milieu des eaux mêmes de la vie qui est Dieu, cette âme enfin si belle par les traits de la ressemblance divine, quand, de cette hauteur , elle tombe dans un péché mortel. Non, il n’est point de ténèbres qui approchent de ses ténèbres ; imaginez ce qu’il y a de plus obscur et de plus noir, cette âme va de beaucoup au delà. D’où vient un tel changement ? Il me suffit d’en signaler une seule cause : c’est que ce même Soleil qui lui communiquait tant de splendeur et de beauté, demeure éclipsé pour elle ; et quoiqu’il soit encore dans le centre de cette âme, elle ne puise pas plus de vie en lui que s’il était absent, elle pourtant qui, de sa nature, était aussi capable de jouir de Dieu que le cristal de recevoir les rayons de l’astre du jour. Dans cet état de péché mortel, rien lie lui profite ; et tant qu’elle y persévère, toutes ses bonnes œuvres ne sont d’aucun mérite pour le salut , parce qu’elles ne procèdent plus de ce principe qui fait que notre vertu est vertu, c’est-à-dire de Dieu. En se séparant de lui, l’âme ne peut être agréable à ses yeux. D’ailleurs, son dessein quand elle commet un péché mortel, n’est pas de contenter Dieu , mais de faire plaisir au démon. Or, comme celui-ci n’est que ténèbres, la pauvre âme ne fait plus avec lui qu’une même nuit ténébreuse

Je connais une personne à qui Notre Seigneur daigna faire voir l’état d’une âme qui est en péché mortel. Elle assure que si l’on savait ce que c’est, nul ne pourrait se résoudre à tomber dans ce malheur, dût-il, pour en éviter les occasions, s’exposer aux plus grandes peines qu’on puisse imaginer. Cette vision alluma dans le cœur de cette personne un désir extrême que tout le monde comprît une si importante vérité. Puisse, mes filles, le même zèle brûler vos âmes, et vous porter à adresser à Dieu les plus ferventes prières pour ceux qui sont dans un si lamentable état. Les infortunés ! ils ne sont, eux et leurs œuvres, qu’obscurité et ténèbres. Quel contraste avec l’âme en état de grâce ! Cette âme ressemble à une source très claire qui communique aux ruisseaux formés d’elle toute sa limpidité ; ses œuvres procèdent de la fontaine de vie, et voilà pourquoi elles, sont si agréables aux yeux de Dieu et des hommes ; plantée comme un arbre au milieu de cette fontaine, c’est de ses eaux, et non d’ailleurs, qu’elle tire une fraîcheur toujours nouvelle, et la sève qui lui fait produire de si beaux fruits. Tout au contraire, l’âme qui, par sa faute, s’éloigne de cette source si pure, et qui se transplante dans une autre dont les eaux sont horriblement noires et infectes , ne produit rien qui ne participe de la corruption de cette source maudite, et qui n’en porte l’empreinte et la souillure.

Il faut remarquer ici que Dieu étant cette fontaine de vie et ce resplendissant soleil qui demeure au centre de l’âme, rien n’est capable de ternir sa beauté ni d’obscurcir l’éclat de sa lumière. Mais l’âme ne laisse pas d’être toute ténébreuse par le péché ; car le péché arrête et intercepte tout rayon du Soleil de justice, de même qu’un voile très noir placé sur un cristal exposé au soleil, empêche de recevoir et de réfléchir la lumière de cet astre.

Ô âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ, comprenez ce que vous êtes devenues par le péché, et ayez pitié de vous-même ! A la vue dune si profonde misère, pourriez vous ne pas faire tous vos efforts pour arracher ce voile horrible collé sur vous 2 Songez que si la mort vous surprend dans cet état , il ne vous sera plus donné de voir la lumière du Soleil de vie. 0 Jésus ! quel spectacle que de voir une âme séparée de cette lumière ! Que sont devenues les demeures auparavant si belles du château quel trouble s’est emparé des sens qui font là leur séjour ! Quant aux puissances de l’âme qui étaient préposées à l’administration et au gouvernement de ce château intérieur, qui pourrait peindre leur aveuglement et leur désordre ! Enfin, le sol où l’arbre est planté étant le démon même, quels fruits cet arbre peut-il produire ! Un homme de Dieu me disait un jour que quelque chose que fit celui qui est en péché mortel, il ne s’en étonnait pas, mais bien de ce qu’il n’en faisait pas davantage. Daigne le Seigneur, par sa miséricorde, nous délivrer d’un si grand mal ! Il n’est rien dans cette vie qui mérite ce nom, si ce n’est le péché, puisqu’il traîne à sa suite des maux dont l’éternité ne doit point voir la fin. C’est là, mes filles, la seule chose que nous devons craindre, et dont nous devons demander à Dieu, dans nos oraisons, de nous préserver. Car si le Seigneur ne garde la cité, c’est en vain que nous travaillerions à la garder, n’étant par nous-même que faiblesse et néant.

Cette personne à qui Notre Seigneur avait montré ce qu’est une âme en état de péché mortel , disait qu’elle avait retiré un double avantage de cette vision. D’abord, elle en conçut une très vive crainte d’offenser Dieu ; en sorte qu’elle le conjurait sans cesse de la préserver d’une chute qui entraînait des maux si terribles. En second. lieu, c’était pour elle un miroir d’humilité, où elle découvrait que tout. le bien que nous faisons, découle, non de nous comme de son principe, mais de cette fontaine où est planté l’arbre de nos âmes, et de ce soleil, dont la chaleur féconde nos œuvres. Cette vérité, ajoutait-elle, était si vivement empreinte dans son âme, que, lorsqu’elle faisait ou voyait faire à un autre quelque bonne action, elle la rapportait aussitôt à Dieu comme à son principe, connaissant clairement que nous ne pouvons rien sans son secours. De là venait que, par un élan subit, elle s’élevait vers Dieu pour le bénir et le louer de toute espèce de bien, et que, s’oubliant elle-même dans ce qu’elle faisait pour son service, elle était uniquement occupée de lui.

Ô mes sœurs, qu’il serait utilement employé le temps que nous aurions mis, vous à lire ces pages sur les effets du péché, et moi à les écrire, si nous en retirions les deux grands avantages que je viens de signaler ! Sans doute les savants saisissent d’un coup d’œil ces vérités ; mais l’esprit des femmes, qui ne va pas si loin, a besoin qu’on l’aide en toute manière. C’est peut-être dans ce but que Notre Seigneur m’inspire les comparaisons dont je me sers ; daigne ce bon Maître me faire la grâce de vous communiquer ce qu’il me donne de lumière ! Il est très difficile, quand on doit parler de choses intérieures, de le faire avec clarté ; et, comme à cette difficulté se joint chez moi une profonde ignorance, je dirai forcément bien des choses superflues, étrangères même à mon sujet, avant d’en dire une qui soit juste. II faut qu’on ait de la patience pour me lire ; il ne m’en a pas peu fallu à moi pour écrire ce que je ne savais pas ; car il m’est assez souvent arrivé de prendre la plume sans ombre de pensée dans la tête, ne sachant ni ce que je devais dire, ni par où commencer.

Je sens, mes filles, de quelle utilité il est que je vous explique certaines choses de la vie spirituelle. On nous parle sans cesse de l’excellence de l’oraison, nos règles d’ailleurs nous prescrivent d’y vaquer tant d’heures par jour ; mais l’on se borne à nous dire ce que nous pouvons par nous-même pour nous bien acquitter de ce saint exercice. Quant à ce que Dieu opère dans une âme lorsqu’il y agit par des moyens extraordinaires et surnaturels, c’est ce qu’on explique fort peu. Je vous parlerai donc de ces opérations surnaturelles de la grâce, et j’essaierai de plusieurs manières de vous en donner l’intelligence. Vous goûterez, je n’en doute pas , une consolation bien pure, quand vos regards découvriront cet admirable travail de Dieu dans l’âme, et la céleste beauté de ce château intérieur, si peu connu des mortels, quoiqu’ils passent si souvent par ses demeures. Ce que j’ai écrit autrefois donne, il est vrai, quelque lumière là-dessus ; mais saisissant mieux, ce me semble, aujourd’hui, certaines choses et surtout les plus difficiles, je pourrai en parler d’une manière moins incomplète. L’écueil inévitable pour moi, c’est que ; pour arriver à ce qu’il y a de plus élevé dans la vie spirituelle, je me verrai forcée, comme je le disais plus haut ; de parler d’une foule de choses très connues : il n’en peut être autrement avec un esprit aussi inculte que le mien.

Revenons maintenant à notre château. Vous ne devez point vous représenter ses innombrables demeures les unes à la suite des autres , comme une longue enfilade d’appartements ; non, il n’en est pas ainsi. Pour avoir une juste idée de leur disposition, portez vos regards au centre, où habite le grand Roi : de même que le délicieux fruit du palmier est au milieu d’une multitude d’écorces qui le couvrent, de même au centre du château se trouve le palais du Roi, entouré d’une multitude de diverses demeures, soit au-dessus, soit au-dessous, soit sur les côtés. ,Quelque grand, quelque riche et quelque étendu que vous vous figuriez ce château, vous n’avez pas à craindre d’excéder, attendu que la capacité de l’âme dépasse de beaucoup ce que nous pouvons nous imaginer.

Enfin, de son palais qui est au centre, ce Soleil de vie envoie sa lumière à toutes les demeures de ce magnifique château.

Soit qu’une âme s’exerce beaucoup ou peu à l’oraison, il importe extrêmement de ne pas trop la contraindre, et de ne pas la tenir, pour ainsi dire, enchaînée dans un coin. Qu’on laisse cette âme, à qui Dieu a donné une dignité si grande, parcourir librement les différentes demeures de ce château, depuis les plus basses jusqu’aux plus hautes. Qu’elle ne se violente pas pour rester longtemps dans une seule demeure, fût-ce dans celle de la connaissance de soi-même. Sans doute cette connaissance est nécessaire ; et elle l’est à un tel point, qu’on remarque mes paroles, que même les âmes admises par Notre Seigneur dans sa propre demeure, ne doivent jamais, quelque élevées qu’elles soient, perdre de vue leur néant ; d’ailleurs elles ne le pourraient pas, quand elles le voudraient. Mais, je le répète, que, jusque dans la demeure de la connaissance de soi-même, l’âme garde sa liberté ; car l’humilité travaille toujours comme l’abeille qui fait son miel dans la ruche, et sans cela tout serait perdu. Or, considérez l’abeille : elle quitte la ruche, et va de fleur en fleur chercher son butin. Que cette âme, si elle veut m’en croire, fasse de même ; que, de temps en temps, elle quitte ce fonds de sa propre misère, et prenne son vol pour considérer la grandeur et la majesté de son Dieu. Là, bien mieux qu’en elle-même, elle découvrira sa bassesse et trouvera plus de force pour s’affranchir des reptiles qui sont entrés avec elle dans ces premières demeures où l’on apprend à se connaître. Quelque salutaire qu’il soit à l’âme de s’élever de temps en temps, comme je viens de le dire, à la considération des grandeurs de Dieu, il faut qu’en cela même elle évite l’excès, et qu’elle ne prétende pas se tenir toujours à cette hauteur, sans jamais descendre à la considération de son néant. Mais , à mon avis, nous croîtrions bien plus en vertu en contemplant les perfections divines, qu’en tenant les yeux de l’âme fortement attachés sur ce vil limon d’où nous tirons notre origine.

Je ne sais, mes filles, si je me suis bien expliquée mais cette connaissance de soi-même est si importante, que je ne voudrais vous voir jamais négligentes sur ce point, à quelque haut degré d’oraison que vous soyez parvenues ; car, tant que nous sommes sur cette terre d’exil, rien ne nous est plus nécessaire que l’humilité. C’est ce qui m’oblige à vous redire que nous ne saurions mieux faire, que. de commencer par nous efforcer d’entrer dans cette première demeure de la connaissance de nous-mêmes, sans vouloir d’abord prendre notre vol vers les autres ; elle est d’ailleurs le chemin qui y conduit. Et quel besoin avons-nous d’ailes pour voler, lorsque nous pouvons aller par un chemin facile et très sûr ? Tâchons donc plutôt, mes sœurs, d’y marcher à grands pas. Le meilleur moyen, à mon avis, d’acquérir une parfaite connaissance de nous-même, est de nous appliquer à bien connaître Dieu. Sa grandeur nous fera voir notre bassesse ; sa pureté, nos souillures ; et son humilité nous montrera combien nous sommes loin d’être humbles.

Nous irons de cela deux avantages : l’un , de mieux voir nôtre néant à côté de la grandeur divine ; de même qu’une chose noire ressort mieux à côté d’une blanche ; l’autre, que notre entendement et notre volonté s’ennoblissent et deviennent plus capables de toute espèce de bien, lorsque portant tour à tour nos regards sur Dieu et sur nous, nous comparons ensemble sa grandeur et notre néant. II y a un grave inconvénient à considérer uniquement notre limon et notre misère. Je disais naguère que les œuvres des âmes en état de péché mortel, sont comme des eaux noires et infectes s’échappant d’une source corrompue. Sans mettre au même rang des œuvres faites en état de grâce, Dieu m’en garde, ce n’est ici qu’une simple comparaison, je dirai qu’il nous arrive quelque chose d’analogue , lorsque nous demeurons enfoncés dans la considération de notre misère : au lieu de couler pur et limpide, le fleuve de nos œuvres entraîne dans son cours la fange des craintes, de la pusillanimité, de la lâcheté et de mille pensées qui troublent , telles que celles ci :

N’a-t-on pas les yeux sur moi ? En marchant par ce chemin , ne vais-je point m’égarer ? N’y a-t-il pas de la présomption d’oser entreprendre cette bonne œuvre ? Étant si misérable, me sied-il de m’occuper d’une chose aussi relevée que ­l’oraison ? N’aura-t-on pas de moi une opinion trop favorable, si j’abandonne la voie commune et ordinaire ? Ne faut-il pas éviter ce qui est extrême, même dans la vertu ? Pécheresse comme je le suis, vouloir m’élever, n’est-ce pas m’exposer à tomber de plus haut ? Peut-être m’arrêterai je dans le chemin de la vertu ; peut=être serai-je pour quelques bonnes âmes un sujet de scandale. Enfin, étant ce que je suis, me convient-il de prétendre à rien de particulier ?

Ô mes filles, que d’âmes il doit y avoir à qui le démon cause de grandes pertes par ces sortes de pensées ! Elles prennent pour de l’humilité, non seulement ce que je viens de dire, mais beaucoup d’autres choses semblables que je pourrais ajouter. Cela vient de ce qu’elles sont fort loin encore de se bien connaître, et qu’elles n’en prennent pas le droit chemin, se contentant de considérer leur misère, sans s’élever à la considération des perfections de Dieu ; dès lors il n’y a point à s’étonner de ce qui leur arrive, et l’on peut même craindre des suites plus fâcheuses. C’est pourquoi je dis, mes filles, que si nous voulons acquérir une véritable humilité, il faut jeter et arrêter nos yeux sur Jésus-Christ, le souverain bien de nos âmes, et sur ses saints. Cette vue, je le répète, ennoblira notre entendement, et la connaissance de nous-même cessera de nous décourager et de nous abattre.

Quoique cette première demeure soit la moindre de toutes, elle est néanmoins si précieuse et renferme de si grandes richesses, que pourvu qu’on sache se défendre de ces reptiles qui y entrent avec nous, on aura le bonheur de passer plus avant. Mais, il faut en convenir, le démon se sert de terribles artifices et de ruses bien subtiles pour empêcher les âmes de se connaître, et pour les détourner du véritable chemin qu’elles doivent suivre. La connaissance expérimentale que j’ai de cette première demeure, fait que je puis en parler à bonnes enseignes, comme on dit. Ne vous imaginez pas, mes filles, qu’elle ne renferme qu’un petit nombre d appartements ; ,il y en a au contraire une ’3nfinité, attendu que les âmes y entrent de mille manières, et toutes avec une bonne intention. Mais le démon, qui médite sans cesse leur ruine, a mis sans doute dans chacune de ces premières demeures plusieurs légions de mauvais anges pour leur disputer l’entrée des autres ; et comme ces âmes ne s’aperçoivent pas de cette guerre, ils se servent de mille artifices pour les tromper. Dans les demeures plus voisines du palais du Roi, l’on a moins à craindre de ces ennemis cachés. Ce qui fait que dans les premières les âmes sont plus exposées, c’est qu’elles sont encore pleines de l’amour du monde, engagées dans ses plaisirs, passionnées pour ses honneurs et ses prétentions ; les sens et les puissances, qui sont les vassaux que Dieu leur a donnés pour les défendre, faiblissent dans le combat, et ces âmes sont facilement vaincues. Il ne suffit point aux âmes qui sont dans cet état d’avoir un sincère désir de ne point offenser Dieu, et de s’exercer aux bonnes œuvres, il faut qu’elles aient un fréquent recours à Notre Seigneur, et que, prenant sa bénite Mère pour avocate, et les saints pour protecteurs, elles les conjurent de les défendre contre un ennemi auquel elles ne sauraient résister toutes seules. Au reste, en quelque état que nous soyons, la force pour vaincre doit nous venir de Dieu ; et je le prie, au nom de sa miséricorde, de ne pas nous la refuser.

Ô mes filles, que cette vie est pleine de misères ! Main comme j’ai montré au long, dans un autre écrit, combien il nous est désavantageux de ne pas bien comprendre ce qui regarde l’humilité et la connaissance de nous-même, je n’en dirai pas davantage ici, quoiqu’il n’y ait rien qui nous soit plus nécessaire ; seulement, je prie le Seigneur que ce que j’en ai dit soit de quelque utilité pour vos âmes.

Vous devez remarquer que ces premières demeures sont peu éclairées de la lumière qui sort du palais de ce grand Roi. Sans être obscures et noires comme quand l’âme est en état de péché mortel, il y règne cependant je ne sais quelle obscurité : ces couleuvres, ces vipères, et tant d’autres reptiles venimeux qui s’y sont glissés avec l’âme, l’empêchent d’en considérer la lumière ; on est comme une personne qui entrerait dans une salle fort éclairée des rayons du soleil, mais qui aurait les yeux tellement couverts de boue, qu’elle pourrait à peine les ouvrir. Ces demeures sont donc fort claires ; et si l’âme ne peut jouir de cet éclat, il faut uniquement l’attribuer à ces bêtes ennemies qui l’empêchent de voir autre chose qu’elles. Telle doit être, ce me semble, la disposition d’une âme qui, sans être en mauvais état, est encore toute préoccupée du soin des affaires du monde, et de ce qui regarde la fortune et les honneurs. En vain elle voudrait rentrer en elle-même et contempler sa beauté intérieure, elle en est empêchée par ces déplorables attachements dont il semble qu’elle ne puisse se dégager.

Il faut donc pour entrer dans la seconde demeure, que chacun, selon son état, travaille à s’affranchir des soins et des occupations non nécessaires. Sans cela, je liens pour impossible que l’on arrive jamais dans la demeure principale ; je dis même que l’on ne peut être en assurance dans la première ;. car parmi tant de bêtes si dangereuses. il est bien difficile que quelqu’une ne pique l’âme et ne l’infecte de son poison . Quel malheur serait donc le nôtre, mes filles, si après avoir évité tant de piéges, et être passées dans les autres demeures plus secrètes de ce château, nous venions de nouveau, par notre faute, nous jeter dans le bruit. et la confusion de ces premières demeures. Hélas ! à cause de nos péchés, il ne doit y avoir que trop de personnes qui, comblées comme nous des grâces du Seigneur, retombent ensuite dans ce misérable état. Ici, dans notre solitude ; nous sommes libres quant à l’extérieur ; plaise à Dieu que nous le soyons aussi à l’intérieur, et daigne ce Dieu de bonté nous délivrer lui-même ! Gardez-vous, mes filles, de soins étrangers à votre sainte profession. Considérez qu’il y a peu de demeures dans ce château où il ne faille combattre contre les démons. Dans quelques-unes, il est vrai, les gardes, c’est-à-dire les puissances de l’âme, ont assez de force pour se défendre et leur résister ; mais nous avons toujours besoin d’une très grande vigilance pour découvrir les artifices de ces esprits de ténèbres, et pour empêcher qu’ils ne nous trompent en se transfigurant en anges de lumière. Ils peuvent nous nuire en une multitude de choses, s’insinuant peu à peu, et d’une manière si cachée, que nous ne nous apercevons du mal que lorsqu’il est fait.

Je vous ai dit autrefois que la malice du démon est comme une lime sourde dont il faut se défier de bonne heure, et je veux maintenant vous l’expliquer davantage. Ce malheureux esprit inspirera à une religieuse de si impétueux désirs de faire pénitence, qu’elle ne goûtera quelque repos que quand elle sera à tourmenter son corps. Ce commencement est bon ; mais si la prieure a ordonné de ne point faire de pénitences sans permission, et qu’au lieu de lui obéir cette religieuse, écoutant le démon, continue en secret de se livrer à des austérités qui ruinent sa santé et la rendent incapable de satisfaire aux devoirs de sa règle, vous voyez à quoi se termine cette belle ferveur.

Ce même ennemi de notre salut mettra dans l’esprit d’une autre religieuse qu’elle doit aspirer à une très grande perfection. Cela est très bon en soi. Mais il pourra arriver de là que les moindres petites fautes de ses sœurs lui paraîtront des manquements graves ; elle se mettra à observer leur conduite pour voir si elles en commettent, et pour en avertir la prieure. Avec ce grand zèle pour la règle, souvent elle ne verra pas ses propres fautes ; et les autres religieuses, qui ne pénètrent pas dans le fond de son cœur, pourront trouver mauvais qu’elle prenne tant de soin de ce qui les regarde.

Ce que le démon prétend par là n’est pas peu de chose ; car il n’aspire à rien moins qu’à refroidir la charité et à diminuer l’amour que les sœurs doivent avoir les unes pour les autres, ce qui serait un grand malheur. Comprenons-le bien, mes filles, la véritable perfection consiste dans l’amour de Dieu et du prochain ; ainsi, nous serons d’autant plus parfaites, que nous garderons avec plus de fidélité ces deux importants préceptes. Toute notre règle et toutes nos constitutions ne sont que des moyens pour atteindre plus parfaitement ce but. Laissons donc là ces zèles indiscrets qui peuvent nous être si nuisibles ; et que chacune de nous ait l’œil sur elle-même, sans tant examiner la conduite des autres. Je n’en dis pas davantage sur ce sujet, en ayant assez parlé ailleurs.

Mes filles , cet amour que vous devez avoir les unes pour les autres est si important, que je voudrais qu’il fût pour vous l’objet d’une méditation continuelle. Ainsi, loin de vous ce soin inquiet de remarquer dans vos sœurs des choses très légères, des riens, qui souvent ne seront pas même des imperfections, et que peut-être votre ignorance seule vous fera prendre en mauvaise part. Cela ne servirait qu’à vous faire perdre cette paix de l’âme, et à la faire perdre aux autres ; voyez, mes filles, s’il vous en coûterait cher pour arriver à la perfection.

Le démon pourrait également inspirer à une religieuse d’examiner de la sorte la conduite de la prieure, et la tentation aurait alors plus de danger. G’est pourquoi il faut ici que chacune se conduise avec une grande discrétion. Car si les choses que l’on remarque dans la prieure vont contre la règle et les constitutions, il ne faudrait pas toujours les interpréter en bonne part ; mais il faudrait l’avertir, et si elle ne se corrigeait pas, en donner avis au supérieur ; agir de la sorte, c’est charité. On doit tenir la même conduite à l’égard des sœurs , si l’on remarque en elles quelques fautes considérables, sans se laisser arrêter par la vaine crainte que peut-être en cela on cède à la tentation. Mais pour empêcher les tromperies du démon, il faut bien se garder de s’entretenir de ces sujets les unes avec les autres, parce qu’il s’en servirait pour introduire l’habitude de la médisance. Que l’on ait donc soin de n’en parler qu’aux personnes qui peuvent y apporter remède. Comme le silence qui s’observe chez nous est si continuel, cet avis, grâce à Dieu , nous est moins nécessaire qu’à d’autres ; mais il est toujours bon de nous tenir sur nos gardes.

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