Les septièmes Demeures

2CHAPITRE I2

3Des grandes faveurs que Dieu accorde aux âmes qui sont entrées dans les Septièmes Demeures. De certaines différences entre l’âme et l’esprit bien que ici deux ne fassent qu’un. Ce chapitre contient des choses dignes de remarque.3

Il vous semblera peut-être, mes sœurs, qu’après tout ce qui a été dit touchant ce chemin spirituel, il est impossible qu’il reste encore quelque chose à dire. Mais ce serait se tromper étrangement que de le croire ; car comme la grandeur de Dieu n’a point de bornes, ses œuvres n’en ont pas non plus. Et qui pourrait jamais raconter toutes ses miséricordes et toutes les merveilles de sa grâce ? C’est impossible. Ainsi donc, ne vous étonnez point de ce que j’ai déjà dit et de ce que je pourrai dire encore dans cet écrit, tout cela est moins qu’un atome en comparaison des grandes choses que l’on pourrait dire de Dieu. Considérons comme un gage signalé de sa miséricorde qu’il ait daigné départir de si grandes faveurs à une personne qui peut nous les faire connaître ; car plus nous saurons qu’il se communique à ses créatures, plus nous louerons sa grandeur, et plus nous nous efforcerons de ne pas tenir peu de compte d’une âme qui est pour le Seigneur l’objet de si grandes com­plaisances. Bien que chacune de nous ait une âme, nous sommes loin d’avoir pour elle l’estime que mérite une créature faite à l’image de Dieu, et c’est pourquoi nous ne comprenons point les admirables secrets qu’elle renferme.

Daigne Notre Seigneur conduire lui-même ma plume ; qu’il lui plaise de vous donner par moi quelque connaissance des merveilles que renferme cette septième demeure, et que cet adorable Sauveur découvre aux âmes qu’il a daigné y admettre. Je l’en ai beaucoup prié. Il sait bien qu’en dévoilant ses miséricordes, je ne me propose que de faire bénir et glorifier son saint nom. J’espère, mes filles, qu’il m’accordera cette grâce, non pas pour l’a­mour de moi, mais en votre faveur, afin que vous com­preniez combien il vous importe que votre Époux célèbre avec vos âmes ce mariage spirituel qui apporte avec soi les grands biens dont je vais parler, et qu’ainsi il n’y ait rien que vous ne vous efforciez de faire pour tâcher de vous en rendre dignes.

Grand Dieu, une créature aussi misérable que moi peut-elle, sans trembler, entreprendre de traiter d’un sujet si élevé, et que je suis si indigne de comprendre ? Ma confusion a été grande, je l’avoue ; j’ai délibéré s’il ne valait pas mieux ne dire que quelques mots de cette dernière demeure. Je craignais qu’on ne s’imaginât que j’en parlais par expérience, et j’en avais une honte extrême ; c’était chose terrible pour moi , me connaissant telle que je suis. D’un autre côté, il m’a semblé que c’était tentation et faiblesse de me mettre en peine des juge­ments qu’on pourrait porter sur mon compte. Et que m’importe, pourvu que mon Dieu soit un tant soit peu plus connu et glorifié, que le monde entier crie contre moi ? D’ailleurs je serai peut-être morte quand ces pages verront le jour. Que Celui qui est toujours vivant et qui vivra aux siècles des siècles, soit béni à jamais ! Ainsi soit-il .

Lorsqu’il plaît à Notre Seigneur d’avoir compassion de ce qu’a souffert et souffre une âme par son ardent désir de le posséder, et qu’il a déjà résolu de la prendre pour son épouse, il la fait entrer dans cette septième demeure qui est la sienne ; avant de célébrer ce mariage spirituel. Car le ciel n’est pas son seul séjour ; il en a aussi un dans l’âme que l’on peut nommer un autre ciel. Jugez par là, mes sœurs, combien il nous importe de comprendre que l’âme, quoique invisible, n’est pas quelque chose de ténébreux ; loin de nous la pensée qu’il n’existe d’autre lumière que celle qui frappe nos regards, et qu’ainsi il y a dans l’âme une sorte d’obscurité. Il règne, je l’avoue, une nuit profonde dans les âmes qui ne sont point en grâce ; non que le Soleil de justice leur manque, puisqu’il est toujours en elles, leur donnant l’être, mais parce qu’elles sont incapables de recevoir sa lumière, comme je I’ai dit dans la première demeure. Dieu fit connaître à une personne l’état de ces âmes malheureuses. Elle les vit, comme dans une prison obscure, chargées de chaînes, impuissantes à faire aucun acte méritoire, aveugles et muettes. Nous devons leur porter la plus tendre compassion, considérant qu’il fut un temps de notre vie où nous leur avons ressem­blé, et que Notre Seigneur peut déployer envers elles sa miséricorde, comme il l’a fait envers nous.

Ayons donc, mes sœurs, un soin très particulier de prier Notre Seigneur pour ceux qui sont en péché mortel ; c’est la plus belle aumône que nous puissions faire. Si un homme s’offrait à nos regards, les mains liées avec une forte chaîne, attaché à un poteau, et mourant de faim, non par manque de vivres, car il en a quantité auprès de lui, mais parce qu’il ne peut les prendre pour les porter à sa bouche, ne serait-ce pas une grande cruauté de se contenter de le regarder, sans lui donner la nourriture qui va conserver sa vie ? Ce n’est là cependant qu’une faible image de l’état de ces infortunés qui sont en péché mortel ; liés, enchaînés, possédant près d’eux les aliments de la vie divine, mais n’en ayant que du dégoût, ils sont près de mourir non de la mort d’ici-bas, mais de la mort éternelle ; ne serait-ce donc pas une cruauté plus grande encore de ne pas voler à leur secours ? Et comme notre zèle doit s’enflammer à la pensée que par nos prières nous pouvons briser leurs chaînes, et les rendre pour ja­mais à la vie ! Je vous demande donc, pour l’amour de Dieu, de vous souvenir toujours dans vos prières des âmes qui sont en cet état. Mais ce n’est pas de ces âmes que j’ai à parler maintenant, c’est de celles qui, par la miséricorde de Dieu, ont déjà fait pénitence de leurs péchés, et sont en état de grâce.

Nous devons, mes filles, considérer l’âme non pas comme une chose rejetée dans un coin, et enfermée dans d’étroites limites, mais comme un monde intérieur où tiennent à l’aise ces innombrables et resplendissantes demeures que je vous ai fait voir ; et il est juste que cela soit de la sorte, puisqu’il y a dans cette âme une demeure pour Dieu lui-même. Or, lorsque Notre Seigneur veut accorder à une âme la grâce de ce mariage divin, il la fait d’abord entrer dans sa propre demeure, et contracte avec elle une union plus étroite que par le passé. Sans doute il s’était uni cette âme soit dans les ravissements, soit dans l’oraison d’union dont j’ai parlé ; mais alors il semblait à cette âme que la partie supérieure d’elle-même était seule appelée à entrer dans son centre avec cette force qui l’y appelle maintenant dans la septième demeure. Au reste, il importe peu de savoir de quelle manière cela se fait. Il suffit de dire que soit dans l’oraison d’union , soit dans les ravissements , Notre‑Seigneur unit l’âme à lui, mais en la rendant aveugle et muette comme saint Paul au moment de sa conversion ; il la prive tellement de sentiment, qu’elle ne peut comprendre ni quelle est la faveur dont elle jouit, ni comment elle en jouit, parce que l’extrême plaisir qu’elle goûte de se voir si près de Dieu, suspend toutes ses puissances. Ici Dieu agit différemment ; dans sa bonté, faisant comme tomber les écailles qui cou­vrent les yeux de l’âme, il veut que, par une voie à la vérité tout extraordinaire, elle découvre et comprenne quelque chose de la grâce dont il daigne l’honorer. L’ayant donc introduite dans sa propre demeure, il lui accorde une vision intellectuelle des plus hautes : par une certaine manière de représentation de la vérité, les trois Personnes de la très sainte Trinité se montrent à elle, avec un rayonnement de flammes qui, comme une nuée très éclatante, vont d’abord à la partie la plus spirituelle de l’âme ; à la faveur d’une connaissance admirable qui lui est alors donnée, elle voit ces trois Personnes distinc­tes, et elle entend avec une souveraine vérité qu’elles ne sont toutes trois qu’une même substance, une même puis­sance, une même sagesse, et un seul Dieu ; en sorte que, ce que nous ne connaissons en ce monde que par la foi, l’âme, à cette lumière, l’entend, nous pouvons le dire, par la vue, sans néanmoins qu’elle voie rien ni des yeux corporels, ni même de ses yeux intérieurs, parce que cette vision n’est pas de celles qu’on nomme imaginaires. Là, les trois adorables Personnes se communiquent à l’âme, lui parlent, et lui donnent l’intelligence de ces paroles de Notre Seigneur dans l’Évangile : Si quelqu’un m’aime, il gardera mes commandements, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.

Ô mon Dieu ! qu’il y a loin d’avoir l’oreille frappée de ces paroles, de les croire même, ou d’en entendre la vérité de la manière que je viens de dire ! Depuis que cette âme dont j’ai parlé a reçu cette faveur, elle est dans un étonnement qui augmente de jour en jour, parce qu’il lui semble que ces trois divines Personnes ne font jamais quittée ; elle voit clairement, de la manière énoncée plus haut, qu’elles sont dans l’intérieur de son âme, dans l’endroit le plus intérieur, et comme dans un abîme très profond ; cette personne, étrangère à la science, ne saurait dire ce qu’est cet abîme si profond, mais c’est là qu’elle sent en elle-même cette divine compagnie.

Il vous semblera peut-être, mes filles, que l’âme dans cet état doit être si absorbée, qu’elle ne peut s’occuper de rien. Vous vous trompez ; elle se porte ave c plus de facilité et d’ardeur qu’auparavant à tout ce qui est du service de Dieu ; et dès que les occupations la laissent libre, elle reste avec cette agréable compagnie. Pourvu qu’elle soit fidèle à Dieu, jamais à mon avis Dieu ne manquera de lui donner cette vue intime et manifeste de sa présence. Elle espère fermement que Dieu ne permettra pas qu’elle perde, par sa faute, une faveur aussi insigne, et elle a raison de l’espérer de la sorte ; toutefois elle marche avec plus de vigilance que jamais pour ne déplaire en rien à son divin Époux.

Il faut remarquer que cette vue habituelle de la présence des trois divines Personnes n’est point aussi entière, ou pour mieux dire aussi claire, qu’au moment auquel pour la première fois la très sainte Trinité se montre à l’âme, ou qu’elle daigne ensuite lui renouveler cette faveur. Car, si cela était, l’âme ne pourrait ni s’occuper d’autre chose, ni même vivre parmi les humains. Mais bien que cette vue de la très sainte Trinité ne conserve pas un si haut degré de clarté, l’âme, toutes les fois qu’elle y pense, se trouve avec cette divine compagnie. On peut dire qu’il en est en quelque sorte de l’âme comme d’une personne qui, se trouvant avec d’autres dans un appartement très clair, cesserait tout à. coup de les voir si l’on fermait les fenêtres, sans néanmoins cesser d’être certaine de leur présence. Mais il dépend de cette personne de les revoir en rouvrant les fenêtres, tandis que l’âme n’a pas un semblable pouvoir. Non, elle ne peut, au gré de ses désirs, contempler la très sainte Trinité dans la vision intellectuelle qu’elle a eue ; il faut pour cela que Notre Seigneur ouvre la fenêtre de son entendement, et il ne le fait que quand il veut ; c’est lui faire une assez grande grâce que de ne jamais s’éloigner d’elle, et de vouloir bien qu’elle en soit si assurée. Il paraît que Dieu veut alors, par cette admi­rable compagnie, la préparer à de plus grandes choses. Il est clair, en effet, qu’elle en tirera un très grand secours pour s’avancer dans la perfection, et pour s’affranchir des craintes que lui causaient parfois les faveurs précédentes, comme il a été dit. C’est ce qu’éprouvait la personne dont j’ai parlé : elle voyait en elle, pour tout, un notable avancement spirituel ; et il lui semblait que, même au milieu des plus grandes croix et des affaires les plus difficiles, jamais l’essentiel de son âme ne se mouvait de cette demeure intérieure où était Dieu. Dans cet état, la partie supérieure de son âme lui paraissait en quelque sorte divisée de l’autre ; et comme, après avoir reçu de Dieu cette haute faveur , cette personne eut de grandes croix à porter, elle se plaignait quelquefois de son âme, comme Marthe de Marie sa sœur, et lui reprochait de rester toujours occupée à jouir à son gré de ce doux repos, tandis qu’elle se trouvait au milieu de tant de peines et d’occupations qu’il lui était impossible d’en jouir avec elle.

Ceci, mes filles, vous semblera étrange, mais c’est la vérité. L’âme est indivisible sans doute ; et cependant l’état que je viens dé décrire, bien loin d’être une imagination, est l’état ordinaire où l’on se trouve après avoir reçu une si haute faveur. Les choses intérieures, je le répète, se voient de telle manière, que l’on aperçoit. très manifestement une certaine différence entre l’âme et l’esprit ; et bien qu’au fond ce ne soit qu’une même chose, on y aperçoit une division si délicate, qu’il semble quel­quefois que l’un opère d’une manière et l’autre d’une autre, suivant le goût qu’il plait au Seigneur de leur donner. Il me paraît aussi qu’il y a de la différence entre l’âme et les puissances Mais il se rencontre tant de ces différences dans l’intérieur de l’âme, et elles sont si difficiles à saisir, que je ne pourrais sans témérité entreprendre d’en donner l’intelligence. Un jour nous en aurons la claire vue, si le Seigneur, dans sa miséricorde, daigne nous ouvrir cette sainte demeure où nous comprendrons pleinement tour ces profonds secrets.

2CHAPITRE II2

3Suite du même sujet. De subtiles comparaisons aident à comprendre la déférence qu’il y a entre l’union spirituelle et le mariage spirituel.3

Parlons maintenant de ce mariage spirituel et divin qui unit l’âme à Dieu, mais qui ne reçoit sans doute son accomplissement parfait que dans le ciel, attendu que l’âme peut, tant qu’elle est en cette vie, s’éloigner de Dieu, et par là même se voir privée d’un si grand bien.

La première fois que Notre Seigneur fait une grâce si élevée, c’est dans une de ces visions qu’on appelle imaginaires qu’il veut se montrer à l’âme, lui apparaissant dans sa très sainte humanité, afin qu’elle ne puisse douter de la faveur souveraine dont il l’honore. Il se montre peut-être à d’autres personnes sous une autre forme ; mais il apparut ainsi à celle dont j’ai parlé . Ce fut au moment où elle venait de communier que Notre Seigneur se fit voir à elle ; il avait cette splendeur, cette beauté, cette majesté qui éclataient en lui après sa résurrection. Il lui dit qu’il était temps qu’elle ne pensa plus qu’à ce qui le regardait, et qu’il prendrait soin d’elle. II ajouta d’autres paroles qu’il est plus facile au cœur de sentir qu’à la langue d’exprimer.

Vous ne trouverez peut-être rien d’extraordinaire dans cette vision, attendu que Notre Seigneur s’était déjà plusieurs fois montré à cette personne de cette manière. Mais il y avait tant de différence, qu’il la laissa entièrement hors d’elle-même et saisie d’un saint effroi, soit parce que cette vision avait agi sur elle avec une grande force, soit à cause des paroles que Notre Seigneur lui avait dites, soit enfin parce que, sauf dans la vision intel­lectuelle précédente, elle n’avait jamais vu le divin Maître se montrer ainsi dans l’intérieur de son âme. Il faut savoir que les visions des demeures précédentes diffèrent beaucoup de celles de cette dernière demeure ; et qu’il se trouve, entre les fiançailles et le mariage spirituel, la même différence, qu’ici-bas entre de simples fiancés et ceux que le sacrement de mariage unit déjà d’un lien indissoluble.

J’ai déjà dit en me servant de cette comparaison, faute d’en trouver de meilleure, qu’il n’est pas plus question ici du corps que si l’âme en était séparée, et qu’il ne restât que l’esprit seul. Cela est surtout vrai dans le mariage spirituel, parce que cette mystérieuse union se fait dans le centre le plus intérieur de l’âme, qui doit être l’endroit où Dieu lui-même habite. Dans les autres grâces dont j’ai dit qu’il favorisait l’âme, les sens et les puissances étaient comme les portes par lesquelles elle entrait dans ces demeures, et il en a été ainsi jusque dans cette apparition où Notre Seigneur s’est montré à elle dans sa très sainte humanité. Mais dans l’accomplissement de ce mariage spirituel, le divin Maître procède d’une manière fort différente : il apparaît dans le centre de l’âme, non par une vision imaginaire, mais par une vision intellectuelle, plus délicate encore que les précédentes, et de la même ma­nière que, sans entrer par la porte, il apparut aux apôtres lorsqu’il leur adressa ces paroles : La paix soit avec vous.

Ce que Dieu, dans ce centre, communique à l’âme en un instant, est un si grand secret, une si haute faveur, et transporte l’âme d’un si inénarrable plaisir, que je ne sais à quoi le comparer. Tout ce que j’en puis dire, c’est que Notre Seigneur veut lui faire voir en cet instant la grandeur de la gloire du ciel par un mode sublime dont n’approche aucune vision ni aucun goût spirituel. Ce que j’en comprends, c’est que ce que j’appelle l’esprit de l’âme devient une même chose avec Dieu. Ce grand Dieu qui est esprit, afin de montrer combien il nous aime, a ainsi voulu faire connaître à quelques âmes, par une connaissance expérimentale, jusqu’où va cet amour ; et son dessein, en cela, a été de nous exciter à lui donner mille et mille louanges pour ces merveilles de sa grâce. Malgré sa majesté infinie, il daigne s’unir de telle sorte à une faible créature, qu’à l’exemple de ceux que le sacrement de mariage unit d’un lien indissoluble, il ne veut plus se séparer d’elle.

Les simples fiançailles ne jouissent pas de ce privilège ; l’union qu’elles forment entre l’âme et Dieu n’est point permanente. Cette faveur du divin Maître passe en très peu de temps, et l’âme se trouve ensuite sans cette heu­reuse compagnie, je veux dire qu’elle n’en a plus le sentiment ; tandis que dans le mariage spirituel, demeurant toujours avec Dieu dans ce centre dont j’ai parlé , elle n’est jamais privée de sa compagnie.

A mon avis, l’union des fiançailles spirituelles peut se comparer à celle de deux flambeaux tellement rapprochés qu’ils ne donnent qu’une seule lumière, mais qui peuvent être séparés l’un de l’autre ; je dirai encore qu’elle est comme la flamme, la cire et la mèche qui ne forment qu’un seul flambeau, mais qui peuvent également se diviser et subsister séparément. L’union du mariage spirituel est plus intime : c’est comme l’eau qui, tombant du ciel dans une rivière ou une fontaine, s’y confond tellement, qu’on ne peut plus séparer une eau de l’autre ; ou bien comme un petit ruisseau qui, entrant dans la mer, mêle tellement ses ondes aux siennes, qu’il est impossible de les séparer. C’est encore comme une grande lumière qui se divise en entrant dans un appartement par deux fenêtres, mais qui ensuite ne forme qu’une seule lumière. Peut-être saint Paul, par ces paroles : Celui qui s’attache à Dieu est un même esprit avec lui, entendait-il parler de cet admirable mariage qui unit inséparablement l’âme à son Dieu. Peut-être l’indiquait-il encore par celles-ci : Jésus-Christ est ma vie, et il m’est avantageux de mourir. L’âme peut alors, ce me semble, se servir de ces paroles, parce que c’est là que le mystique papillon dont j’ai parlé, meurt avec un indicible plaisir, et que Jésus-Christ devient sa vie.

L’âme comprend encore mieux dans la suite, par les effets, qu’elle ne vit plus qu’en son céleste Époux. Elle voit clairement par certaines aspirations d’amour, secrètes, mais très vives, que c’est son Dieu qui lui donne vie, et il lui est impossible de concevoir le moindre doute là-dessus. Quoiqu’elle sente très vivement ces aspirations, elle ne peut les exprimer ; quelquefois cependant elles ont une force telle qu’elles se produisent au dehors en paroles de tendresse. L’âme ne peut s’empêcher de dire : Ô vie de ma vie, ô mon aliment et mon soutien, et autres paroles de ce genre. C’est qu’alors, de ce sein infini de son amour où il sustente sans cesse l’âme, Dieu laisse s’échapper à flots le lait des célestes consolations, qui communique comme une nouvelle vie à tous les habitants du château : le divin Maître veut, ce semble, qu’ils participent en quelque manière à cette grande jouissance de l’âme ; c’est pourquoi de ce riche fleuve de vie où cette petite fontaine s’est perdue, il détourne de temps en temps quelques ruisseaux pour fortifier ceux qui, dans la sphère des soins du corps, ont la gloire de servir ces deux Époux. Ainsi, de même que si l’eau tombait sur une personne, lorsqu’elle y penserait le moins, elle ne pourrait ne le pas sentir, de même l’âme sent et connaît avec plus de certitude encore qu’elle reçoit ces grâces et que le principe dont elles tirent leur origine est Dieu même ; elle voit clairement que ce grand Dieu est en elle comme une eau vive qui l’arrose, que c’est lui qui lance les flèches dont elle est blessée, qu’il est la vie de sa vie, et le soleil dont la lumière se répand de son intérieur sur toutes ses puissances. L’âme, dans cet état, ne sort point de ce centre où elle est avec Dieu, et elle ne sent point troubler sa paix, parce qu’elle la reçoit de Celui qui la donna aux apôtres assemblés en son nom.

II m’est venu en pensée que ces paroles de Notre Seigneur à ses disciples : La paix soit avec vous, et celles qu’il adressa à Madeleine : Allez en paix, devaient dépasser de beaucoup, par l’effet, ce qu’elles expriment par le son. Comme, pour un Dieu, parler c’est faire, ses paroles à des âmes déjà bien disposées devaient sans doute les affranchir de tout ce qu’elles avoient encore de corporel, et ne laisser subsister en elles que le pur esprit, afin qu’elles fussent capables de s’unir, par l’union céleste dont je traite, à l’Esprit incréé. Il est certain que lorsque nous ôtons de notre âme toute affection aux créatures, et que nous nous en détachons pour l’amour de Dieu, ce grand Dieu la remplit aussitôt de lui-même. C’est pour­quoi Notre Seigneur Jésus-Christ, priant le Père éternel pour ses apôtres, lui demanda qu’ils ne fussent qu’un tous ensemble ; et que, comme son Père est en lui, et lui en son Père, ils fussent de même un en son Père et en lui.

Quel amour, mes sœurs, peut surpasser cet amour ? Et qui nous empêche d’y participer, puisque notre adorable Sauveur ajoute : Et je ne vous prie pas seulement pour eux, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole… Je suis en eux ?

Oh ! que ces paroles sont vraies ! et que l’âme qui les voit s’accomplir en elle par ce manage spirituel, les entend bien ! Ô mes filles, comme nous en aurions toutes l’intelligence si, par notre faute, nous ne nous en rendions pas indignes ! car les paroles de Jésus-Christ notre Roi et notre Seigneur sont infaillibles. Hélas ! c’est faute de préparation intérieure, faute de soin à écarter les obstacles qui peuvent empêcher cette divine lumière de nous éclairer, que nous ne nous voyons point dans ce miroir sur lequel nous jetons les yeux, et où notre image est représentée.

Pour reprendre la suite de mon discours, je dis que Dieu ayant introduit l’âme dans cette septième demeure où il habite, et qui est le centre de l’âme même, on peut la considérer comme le ciel empyrée où Dieu a établi son trône ; car comme ce ciel ne se meut pas ainsi que les autres cieux, de même l’âme n’est plus sujette aux mou­vements qu’elle recevait auparavant de ses puissances et de son imagination, en sorte qu’ils ne peuvent ni lui causer de dommage, ni lui enlever sa paix. Il ne faut pas néanmoins s’imaginer que lorsque Dieu a honoré une âme d’une si haute faveur, elle soit assurée de son salut, et de ne plus faire de chute. Je ne l’entends nullement ainsi ; et je déclare que partout où je parlerai de l’assurance de l’âme, cela ne doit s’entendre que pour le temps où Notre-Seigneur la conduira comme par la main et qu’elle ne l’offensera point. Je sais au moins d’une manière certaine que la personne dont j’ai parlé, et qui se trouve élevée à cet. état depuis quelques années, ne se tient pas pour assurée ; elle marche au contraire avec plus de crainte qu’auparavant, et elle veille avec le plus grand soin à se garder de la moindre offense contre son Dieu. Elle a les plus ardents désirs de travailler à son service ; mais elle gémit, elle est confuse de ne pouvoir faire que si peu de chose pour un Dieu qu’elle est obligée de servir à tant de titres. Cette impuissance n’est pas une petite croix, c’est au contraire la plus grande pénitence pour elle. Pour les mortifications du corps, plus elle en fait, plus elle goûte de bonheur. La véritable pénitence pour elle, c’est quand Dieu la met en tel état qu’elle n’a plus ni la santé ni les forces nécessaires pour faire pénitence. Si, comme je l’ai dit, elle s’afflige de cette impuissance dans les demeures précédentes, elle en ressent dans celle-ci une peine bien plus vive. Cela vient de ce qu’elle est maintenant toute abîmée en Dieu. Si un arbre planté près du courant des eaux a plus de fraîcheur et donne plus de fruits, faut-il s’étonner qu’une âme dont la partie supérieure ou l’esprit né fait plus qu’un avec l’eau céleste dont nous avons parlé, conçoive de si ardents désirs de la gloire de Dieu ?

On ne doit pas croire que les puissances, les sens et les passions soient toujours dans cette paix. L’âme seule y persévère ; mais tandis qu’elle est tranquille dans cette septième demeure, elle a d’ordinaire à supporter dans les autres des travaux, des peines, des combats, qui néan­moins ne lui enlèvent point sa paix.

La manière dont cet esprit. est dans le centre de notre âme étant fort difficile à comprendre et même à croire, je crains, mes sœurs, que, faute de le pouvoir bien expliquer, vous ne soyez tentées de ne point ajouter foi à mes paroles : il semble, en effet, qu’il y ait contradiction à dire que l’âme souffre des travaux et des peines dans le même temps qu’elle est en paix. Je me servirai de quelques comparaisons pour tâcher de vous le faire comprendre, et Dieu veuille qu’elles portent la lumière dans vos esprits ; mais, quand cela ne serait point, je n’en demeurerais pas moins assurée de n’avoir rien avancé qui ne soit très véritable. Représentez-vous un roi qui, malgré une multitude d’affaires pénibles, et malgré la guerre qui sur plusieurs points désole son royaume , demeure néanmoins en paix dans son palais. II en est ainsi de même, lorsqu’elle est dans cette septième demeure. Elle entend, il est vrai, le bruit des autres demeures, le tumulte des bêtes venimeuses, mais elle demeure tranquille et inaccessible ; elle en éprouve quelque peine, mais elle n’en est point troublée, elle n’en perd point sa paix ; les passions, déjà vaincues, n’oseraient approcher de ce sanctuaire, parce qu’elles savent trop bien qu’une pareille tentative tournerait à leur honte. L’âme ressemble encore à une personne qui sent du mal dans tout le reste du corps, mais dont la tête est saine et exempte de souffrance. Je suis la première à rire de ces comparaisons, parce que je n’en suis point contente ; mais je n’en sais pas d’autres. Vous en porterez tel jugement qu’il vous plaira, mais ce que je vous ai dit demeure vrai.

2CHAPITRE III2

3Des grands effets de cette oraison. L’attention et la réflexion sont nécessaires, car elle diffère des états précédents d’une manière admirable.3

J’ai dit que le mystique papillon était mort dans une indicible joie d’avoir trouvé son repos, et que Jésus-Christ vivait en lui. Voyons quelle est maintenant sa vie, et en quoi elle diffère de celle qu’il menait lorsque c’était lui qui vivait. Les effets nous feront connaître s’il a vérita­blement reçu la grâce que je viens de dire. Or voici , autant que je puis le comprendre, les effets de cette nouvelle vie.

Le premier est un tel oubli de soi, qu’il semble véritablement que cette âme n’a plus d’être, parce que la transformation qui s’est faite en elle est si totale, qu’elle ne se connaît plus. Elle ne pense ni à la félicité du ciel, ni à la vie, ni à l’honneur ; mais elle s’occupe tout entière à procurer la gloire de Dieu. On voit dans sa vie l’accomplissement fidèle de ces paroles que Notre Seigneur lui a dites : Occupe-toi de mes intérêts ; je prendrai soin des tiens. Sans souci de tout ce qui peut arriver, elle vit, je le répète, dans un si admirable oubli de soi, qu’il semble qu’elle n’a plus d’être, et qu’elle voudrait n’être plus rien en quoi que ce soit, si ce n’est quand elle voit qu’elle peut concourir à augmenter, ne serait-ce que d’un degré, la gloire et l’honneur de Dieu ; car elle donnerait très volontiers sa vie pour cela. Ne pensez pas cependant mes filles, que cette âme abdique tout soin du manger et du dormir, malgré le tourment qu’elle y trouve, ni qu’elle oublie d’accomplir fidèlement toutes les obligations de son état. Je ne parle ici que de ce qui regarde l’intérieur. Quant aux œuvres extérieures, un mot suffit : loin de les craindre, sa peine au contraire est de voir que ce que ses forces lui permettent de faire pour Dieu ; n’est rien. Tout ce qu’elle reconnaît être du service de Notre Seigneur, et qu’il dépend d’elle d’exécuter, elle s’y porte avec une ardeur telle que rien sur la terre ne serait capable de l’arrêter.

Le second effet de cette vie en Jésus-Christ est un grand désir de souffrir ; mais un désir qui ne cause point d’inquiétude comme celui dont j’ai parlé précédemment. Telle est l’ineffable ardeur avec laquelle ces âmes désirent que la volonté de Dieu s’accomplisse en elles, qu’elles sont également satisfaites de tout ce qu’il plaît au divin Époux d’ordonner. Ainsi, s’il veut qu’elles souffrent, elles en sont bien aises ; s’il ne le veut pas, elles ne s’en tourmentent plus comme elles le faisaient autrefois. Ces âmes sont-elles persécutées, elles en éprouvent une grande joie intérieure, et conservent une paix beaucoup plus profonde que dans les demeures précédentes. Loin de garder l’ombre d’un ressentiment contre ceux qui leur font ou souhaitent leur faire du mal, elles les aiment au contraire d’un amour tout particulier. Elles ne peuvent les voir dans quelque affliction sans en être tendrement émues ; et il n’est rien qu’elles ne fussent prêtes à souffrir pour soulager leur peine. Elles les recommandent à Dieu du fond du cœur ; que dis-je ? elles consentiraient volontiers à être privées de quelques-unes des grâces qu’elles reçoi­vent, pour les voir transférées à ces infortunés, afin de mettre un terme à leurs offenses envers le divin Maître.

Mais voici ce qui m’étonne le plus dans ces âmes. Vous avez vu avec quelle ardeur elles désiraient de mourir afin de jouir de la présence de Notre Seigneur, et quel mar­tyre était pour elles la prolongation de cet exil ; et main­tenant elles sont si embrasées du désir de le servir, de faire bénir son nom, d’être utiles à quelque âme, que loin de soupirer après la mort elles souhaitent vivre pendant de très longues années, et au milieu des plus grandes souffrances, trop heureuses de pouvoir à ce prix procurer au divin Maître, en chose si petite que ce soit, une partie des louanges qu’il mérite. Quand elles auraient la certi­tude d’aller, au sortir de la prison du corps, jouir de la vue de Dieu, et quand la pensée de la gloire des bienheureux se présenterait à leur esprit, elles n’en seraient point touchées, parce qu’elles ne désirent alors ni cette vue ni cette gloire. Leur gloire à elles, c’est de pouvoir faire quelque chose pour le service du divin Crucifié, principalement lorsqu’elles considèrent qu’il reçoit tant d’offenses, et qu’il est si peu d’âmes qui , détachées de tout le reste, n’aient en vue son honneur.

A la vérité, lorsque parfois elles n’ont pas présente à l’esprit cette pensée de la gloire de Dieu, et surtout lorsqu’elles voient le peu de services qu’elles lui rendent, elles sentent avec une ineffable tendresse d’amour se réveiller en elles le désir de se voir au ciel avec leur divin Époux, et de sortir de cet exil. Mais rentrant presque aussitôt en elles-mêmes, elles renoncent à ce désir et, se contentant du bonheur de le posséder toujours au plus intime d’elles-mêmes, elles lui offrent l’acceptation volon­taire de la prolongation de cette vie, comme le gage d’amour qui puisse leur coûter le plus en ce monde. Aussi la mort, loin de leur inspirer aucune crainte, n’offre-t-elle à leurs yeux que la perspective d’un suave ravissement. Ce même Époux qui, en allumant autrefois en elles ces ardents désirs de jouir de sa divine présence, les livrait à un martyre si excessif, leur donne maintenant ce désir tranquille dont je viens de parler. Qu’il en soit loué et béni dans les siècles des siècles ! Cet adorable Maître vivant maintenant en elles, il leur suffit d’être avec lui, et elles ne recherchent plus des faveurs, des consolations, des goûts. Mais comme sa vie n’a été qu’un continuel tourment sur la terre, il veut que la leur ressemble à la sienne, sinon en réalité, parce qu’il ménage notre fai­blesse, du moins par les désirs. Au reste, il leur fait part de sa force, toutes les fois qu’il voit qu’elles en ont besoin. Ces âmes vivent dans un grand détachement de tout. Elles éprouvent un vif désir d’être toujours ou dans la solitude, ou occupées de ce qui regarde le salut du prochain. Elles n’ont plus ni sécheresses, ni peines intérieures. Elles sont tout occupées de la pensée de Notre Seigneur, et avec tant de tendresse, qu’elles ne voudraient faire autre chose que de lui donner des louanges. S’il arrive qu’elles ne soient point attentives à la présence de leur divin Époux, lui-même les réveille, et elles voient très clairement que cet intime élan (je ne sais quel autre nom lui donner) vient de l’intérieur de l’âme comme ces impétueux transports dont nous avons parlé. Cet élan, qui est plein de suavité, ne procède ni de l’esprit, ni de la mémoire, ni de rien où l’âme prête le plus léger concours. L’âme le sent si souvent, qu’il lui est très facile de le re­marquer. Et de même qu’un feu quelque grand qu’il soit ne porte jamais sa flamme en bas, mais la pousse toujours en haut, de même ce mouvement intérieur, partant du centre de l’âme, s’élève en haut, et réveille ses puis­sances.

Quand on ne tirerait d’autre profit de cette haute fa­veur que de connaître le soin tout particulier que Dieu veut bien prendre de se communiquer à nous et de nous convier à demeurer avec lui, tout ce qu’on pourrait en­durer de peines ici-bas serait encore, selon moi, trop magnifiquement récompensé par ces touches si suaves et si pénétrantes de son amour. Je ne doute pas, mes sœurs, que vous ne les ayez senties ; car lorsqu’on arrive à l’oraison d’union, Notre Seigneur se plaît à accorder cette grâce, pourvu qu’on soit fidèle à observer ses commandements.

Lorsque vous éprouverez ces élans d’amour, souvenez-vous qu’ils partent de cette dernière demeure où Dieu réside en votre âme : Rendez-en les plus vives actions de grâces à votre céleste Époux. Cette faveur est un message qui vient de lui, c’est un billet qu’il vous écrit avec un ineffable amour, et il veut que l’écriture de ce billet et la demande qu’il renferme ne soient connues que de vous.

Ce qui distingue cette demeure, c’est, comme je l’ai dit, qu’il n’y a presque jamais de sécheresses ; l’âme y est en quelque sorte exempte des troubles intérieurs qu’elle éprouvait de temps en temps dans toutes les autres demeures, et elle jouit presque toujours du calme le plus pur. Loin de craindre que le démon puisse contrefaire une grâce si sublime, elle demeure bien assurée que Dieu en est l’auteur ; d’abord, comme il a été dit, parce que les sens et les puissances n’y ont aucune part ; ensuite parce que Notre Seigneur, en se découvrant à elle, l’a mise avec lui en un lieu où, selon moi, le démon n’oserait s’introduire, et dont le souverain Maître lui défend d’ailleurs l’entrée. J’ajoute que par rapport à toutes les faveurs dont l’âme est alors comblée, il n’y a d’autre concours de sa part que cet abandon par lequel elle s’est remise tout entière entre les mains de Dieu.

Là, Notre Seigneur enrichit l’âme de ses dons et de ses lumières au milieu d’une paix si profonde et d’un si grand silence, que cela me rappelle la construction du temple de Salomon, où l’on ne devait entendre aucun bruit. Aussi l’on peut appeler cette septième demeure le temple de Dieu, où Dieu seul et l’âme jouissent l’un de l’autre dans un très profond silence. Il n’y a ici ni acte, ni recherche de la part de l’entendement ; le Maître qui l’a créé le tient en repos, et lui permet seulement de voir, comme par une petite fente, ce qui se passe ; et s’il le prive de cette vue, ce n’est que durant de très courts intervalles, parce qu’à mon avis les puissances ne sont pas suspendues comme dans l’extase, mais simplement privées d’action, et comme saisies d’étonnement.

Ce qui me surprend, c’est que l’âme arrivée à cet état n’a presque plus de ces ravissements impétueux dont j’ai parlé ; les extases même et les vols d’esprit deviennent très rares, et ne lui arrivent presque jamais en public, ce qui auparavant était très ordinaire. Autrefois, quand elle était consumée de ces ardents désirs d’être unie à son divin Époux, il suffisait de la moindre occasion, d’un chant pieux, des premières paroles d’un sermon ; d’une dévote image, pour la faire sortir d’elle-même ; tout en quelque sorte donnait de la frayeur à ce mystique papillon et le faisait s’envoler : maintenant les circonstances et les objets les plus capables d’exciter sa dévotion ne produisent plus sur elle ces grands effets. Soit qu’elle ait trouvé le lieu de son repos, soit qu’après avoir vu tant de merveilles dans cette demeure, elle ne s’étonne plus de rien, soit que sa solitude cesse, parce qu’elle se trouve en la compagnie de son divin Époux, ou soit pour quelque autre raison que j’ignore, Notre Seigneur ne l’a pas plutôt reçue dans cette demeure, et ne lui en a pas plutôt fait voir les beautés, qu’elle perd cette grande faiblesse qui lui était si continuelle et si pénible. Ce changement vient peut-être de ce que Notre Seigneur l’a fortifiée, l’a agrandie, et l’a rendue capable de supporter de si grandes faveurs. Peut-être aussi voulait-il auparavant faire paraître en public les grâces dont il la favorisait en secret, pour des fins que lui seul connaît ; car ses jugements sont infiniment élevés au-dessus de toutes nos pensées.

A ces admirables effets, il faut joindre encore tous les autres dont j’ai parlé dans les divers degrés d’oraison, pour avoir une idée juste de ce que Dieu opère dans l’âme ; lorsqu’il l’unit à lui par ce baiser qu’elle lui demandait avec l’Épouse des Cantiques. C’est ici, selon moi, que Dieu, exauçant sa demande, lui donne ce gage souverain de son amour. C’est ici la source des eaux vives où cette biche blessée boit à longs traits et étanche sa soif. C’est ici le tabernacle de Dieu où cette bien-aimée goûte d’ineffables délices. Enfin, c’est ici que cette colombe, comme celle que Noé fit sortir de l’arche pour voir si les eaux du déluge étaient écoulées, a trouvé le rameau d’olivier, et annonce, en le montrant, qu’elle a rencontré la terre ferme au milieu des (lots et des tempêtes du monde.

Ô Jésus ! quel avantage ne serait-ce pas de bien comprendre ici le sens de tant d’endroits de l’Écriture qui pourraient nous faire connaître quelle est cette paix de l’âme ! Dieu de mon cœur, qui savez combien il nous importe de la posséder , faites que les chrétiens la cherchent, et conservez-la, par votre miséricorde, à ceux à qui vous l’avez donnée, puisque nous devons toujours craindre jusqu’à ce que vous nous ayez mis en possession dans le ciel de la véritable paix que l’éternité ne verra point finir.

En donnant à la paix du ciel le nom de véritable, je n’entends point dire que celle dont je parle ne le soit pas ; je veux simplement énoncer que la guerre pourrait recommencer pour nous, si nous venions à nous éloigner de Dieu. Ô mes filles, que doit-il se passer dans ces âmes, lorsqu’elles pensent qu’elles peuvent être privées d’un si grand bonheur ! L’impression que fait sur elles cette pensée, est si vive, qu’elle les excite sans cesse à marcher avec une extrême vigilance, et à tirer des forces de leur faiblesse pour ne pas perdre par leur faute une seule occasion de se rendre plus agréables à Dieu. Plus elles se voient comblées de faveurs par le divin Maître, plus elles craignent de l’offenser et se défient d’elles-mêmes. Comme la grandeur des grâces qu’elles ont reçues de lui leur a mieux fait connaître la grandeur de leur misère et de leurs péchés, il leur arrive souvent, comme au publicain, de n’oser lever les yeux vers le ciel. Souvent aussi elles désirent d’être délivrées de cette vie, afin de se voir en sûreté ; mais l’amour qu’elles ont pour leur divin Époux les faisant presque aussitôt rentrer en elles-mêmes, elles sentent ce grand désir de vivre pour le servir dont j’ai parlé, et elles se confient en sa miséricorde pour tout ce qui les regarde. Quelquefois elles demeurent comme anéanties à la seule vue du grand nombre de faveurs dont elles ont été comblées, et elles tremblent d’être comme un vaisseau que le trop grand poids de sa charge fait couler à fond. Je vous assure, mes filles, que ces âmes ne manquent pas de croix ; mais ces croix ne les inquiètent point, et ne troublent point leur paix. Elles passent de même qu’un flot ou une légère tempête, et le calme renaît aussitôt ; parce que la présence de leur adorable Époux leur fait oublier tout le reste. Qu’il soit à jamais béni et loué de toutes les créatures ! Ainsi soit-il.

2CHAPITRE IV2

3Des buts que poursuit Notre Seigneur quand il accorde à l’âme de si hautes faveurs, et de la nécessité pour Marthe et Marie de vivre unies. Chapitre fort profitable.3

Ne pensez pas, mes sœurs, que les âmes unies à Dieu par ce lien du mariage spirituel, ressentent toujours dans ce haut degré les effets d’une faveur si sublime. Ce n’est que le plus ordinairement, ainsi que je l’ai dit quand je m’en suis souvenue. Notre Seigneur les laisse quelque­fois dans leur état naturel ; et il semble alors que toutes les bêtes venimeuses qui sont dans les environs et dans les demeures de ce château, se liguent pour se venger sur ces âmes du temps où elles n’ont pu les attaquer. A la vérité, cela ne dure guère plus d’un jour ; et ce grand trouble excité d’ordinaire par quelque occasion imprévue, fait connaître à l’âme combien elle gagne à vivre dans la compagnie de son Dieu. Fortifiée par son divin Époux, non seulement elle demeure ferme dans ses bonnes réso­lutions et fidèle à tout ce qui est de son service, mais elle se sent plus déterminée que jamais à le servir, sans être même ébranlée par un premier mouvement. Cette épreuve, comme, je viens de le dire, n’arrive qu’à de rares inter­valles. Notre Seigneur veut par là, d’abord que la vue de leur propre néant tienne toujours ces âmes dans l’humi­lité ; ensuite, que la connaissance de ce qu’elles lui doivent et la sublimité de la faveur dont il les honore, les obligent de plus en plus à le louer.

Ne pensez pas non plus que, malgré ces grands désirs et cette résolution si ferme de ne commettre pour rien au monde une imperfection, il n’arrive point à ces âmes d’en commettre plusieurs et même des péchés. J’entends des péchés véniels, mais non commis de propos délibéré, parce que le Seigneur leur donne sans doute un secours très spécial pour s’en préserver. Quant aux mortels, commis avec vue, elles en sont exemptes ; mais elles ne sont pas certaines pour cela de n’en avoir pas commis qui échappent à leur connaissance, ce qui n’est pas pour elles un petit tourment : Elles en souffrent un autre non moindre, lorsqu’elles voient des âmes qui vont à leur perte ; et quoiqu’elles aient un grand espoir de n’être pas de ce nombre, néanmoins, lorsqu’elles voient dans l’Écriture comment tombèrent quelques-uns de ceux qui avaient été le plus favorisés de Dieu, un Salomon, par exemple, qui avait eu des communications si intimes avec lui, elles ne peuvent se défendre d’un sentiment. de crainte. Ainsi, mes sœurs, que celle d’entre vous qui croira avoir le plus de sujet d’être en sûreté, soit celle qui vive le plus dans la crainte, selon ces paroles de David : Bienheureux l’homme qui craint le Seigneur. Que le divin Maître nous garde toujours ! Lui demander instamment cette grâce afin de ne point l’offenser, c’est la plus grande assurance que nous puissions avoir en cette vie. Qu’il soit loué à jamais ! Ainsi soit-il.

Par les effets de ces grandes grâces, si vous y avez pris garde, vous avez déjà sans doute entrevu la fin pour laquelle Notre Seigneur les accorde à certaines âmes en ce monde ; je crois néanmoins utile d’en parler ici. Il ne faut point s’imaginer que son dessein soit seulement de leur donner des consolations et des délices ; ce serait une grande erreur ; car la faveur la plus signalée que Dieu puisse nous faire en ce monde, c’est de rendre notre vie semblable à celle que son Fils a menée sur la terre. Ainsi, je tiens pour certain qu’en accordant ces grâces, Notre Seigneur se propose, comme je l’ai quelquefois dit dans ce traité, de fortifier notre faiblesse, afin de nous rendre capables d’endurer à son exemple de grandes souffrances. Et de fait, nous voyons que toujours ceux qui ont approché de plus près Notre Seigneur Jésus-Christ, ont été ceux qui ont le plus souffert. Considérons ce que sa glorieuse Mère et ses glorieux apôtres eurent à souffrir, Et un saint Paul , où puisa t-il la force pour supporter des travaux si excessifs ? Que nous voyons clairement en lui les effets des visions et de la contemplation qui procè­dent de Dieu, et non d’une imagination en délire, ou des artifices de l’esprit de ténèbres ! Après avoir reçu de si hautes faveurs, alla-t-il par hasard se cacher pour jouir en repos des délices dont son âme était inondée , sans vouloir s’occuper d’autre chose ? Vous voyez, au contraire, qu’il passait les jours entiers dans les occupations de l’apostolat et qu’il travaillait la nuit pour gagner sa vie. Quant à moi, je ne puis sans bonheur me rappeler le moment où Notre Seigneur apparut à saint Pierre fuyant sa prison et lui lit qu’il allait à Rome pour y être crucifié une seconde fois. Jamais, dans l’office de cette fête, je ne récite ces paroles sans que j’éprouve une consola­tion particulière, en songeant de quelle joie elles firent tressaillir l’âme de cet apôtre, avec quelle promptitude il alla s’offrir à la mort, et comment il considéra son martyre comme la plus grande grâce que son cher Maître pût lui faire.

Ô mes sœurs, qui pourra dire à quel point une âme où Notre Seigneur habite d’une manière si particulière, met en oubli son propre repos ! Que les honneurs la touchent peu ! et qu’elle est loin de désirer d’être estimée en la moindre chose ! Tenant sans cesse compagnie à son Époux, ainsi qu’il est juste, comment pourrait-elle se souvenir d’elle-même ? Sa seule pensée est de lui plaire, et de chercher les moyens de lui témoigner son amour. C’est là, mes filles, que tend l’oraison ; et, dans le dessein de Dieu, ce mariage spirituel n’est destiné qu’à produire incessamment des œuvres pour sa gloire. Les œuvres, voilà, comme je vous l’ai déjà dit, la meilleure preuve de la vérité d’une si haute faveur. De quoi nous servirait mes filles, d’avoir été profondément recueillies dans la solitude, d’avoir multiplié nos actes d’amour, et promis à Notre Seigneur de faire des merveilles pour son service, si, au sortir de là, la moindre occasion nous porte à faire tout le contraire ? Mais je m’exprime mal en semblant dire que cela nous servirait de peu, puisque le temps que nous passons auprès de Dieu nous est toujours d’une très grande utilité. Malgré notre lâcheté à exécuter nos résolutions, Notre Seigneur nous donnera de temps en temps la force de les accomplir. Peut-être même fera-t-il à notre égard ce qu’il fait très souvent : témoin de la lâcheté d’une âme, il lui envoie, malgré sa répugnance, quelque croix bien pénible, et, par la force intérieure qu’il lui communique en même temps, il la fait sortir victorieuse du combat. Encouragée par cette conduite du divin Maître, elle se rassure, et s’offre à lui avec une ardeur toute nouvelle pour travailler à son service.

J’ai donc simplement voulu dire que cela nous sert de peu en comparaison de ce que l’on gagne lorsque les œuvres répondent aux actes intérieurs et aux paroles. Que celle d’entre vous, mes filles, qui ne peut tout d’un coup faire l’un et l’autre, s’efforce d’y parvenir peu à peu ; si elle veut que son oraison lui profite, qu’elle s’applique à vaincre sa propre volonté, et certes les occasions ne vous manqueront pas dans l’intérieur de ces petits monastères. Sachez que cette application à vaincre sa volonté propre est importante au delà de tout ce que je pourrais dire. Jetez les yeux sur Jésus-Christ attaché à la croix, et tout vous deviendra facile. Si cet adorable Maître nous a témoigné son amour par des œuvres et des souffrances si extraordinaires, pensez-vous pouvoir le contenter par de simples paroles ? Savez-vous ce que c’est que la véritable vie spirituelle ? C’est se faire esclave de Dieu, et porter la marque de cet esclavage, je veux dire l’empreinte de la croix de Jésus-Christ ; c’est tellement appartenir à ce Dieu crucifié, lui faire un tel don de sa propre liberté, qu’il puisse à son gré nous vendre et nous sacrifier pour le salut du monde, comme il a voulu être vendu et sacrifié lui-même ; c’est enfin, quand cet adorable Sauveur donne part à sa croix, regarder cela non comme un tort qu’il fait, mais comme une faveur signalée qu’il accorde.

Si l’on ne se détermine fermement à cela, on n’avancera jamais beaucoup. Tout cet édifice spirituel, comme je l’ai dit, n’a pour fondement que l’humilité, et le divin Maître ne l’élèvera jamais bien haut si cette humilité n’est pas véritable, de peur qu’il ne se renverse entièrement ; et dans cette conduite même, il ri a en vue que notre bien.

Ainsi, mes sœurs, si vous voulez rendre ce fondement solide, que chacune de vous s’efforce d’être la plus petite de toutes, l’esclave de toutes, cherchant sans cesse comment et en quoi vous pouvez leur faire plaisir, ou leur rendre service. Tout ce que vous ferez dans cet esprit pour vos sœurs, vous le faites bien plus encore pour vous que pour elles : ce sont autant de pierres qui rendront le fondement de cet édifice si ferme, qu’il n’y aura point de danger qu’il s’écroule. Mais, je le répète, pour que votre château soit inébranlable, il faut que non seulement il ait pour fondement la prière et la contemplation, mais en­core la pratique et l’exercice des vertus. Sans cela, vous demeurerez toujours au même point, et Dieu veuille que vous ne reculiez pas ; car, comme vous le savez, dans la vie spirituelle, ne point avancer c’est reculer, farce qu’il est impossible que l’amour demeure toujours dans le même état.

Il vous semblera peut-être que je parle pour les commençants, mais qu’après avoir travaillé on peut se reposer. Je vous ai déjà dit que le repos dont jouissent les âmes dont je parle maintenant, n’est qu’intérieur ; et qu’elles en ont au contraire beaucoup moins qu’auparavant à l’ex­térieur. Car à quel dessein croyez-vous que l’âme envoie de cette septième demeure, et comme du fond de son cen­tre, ces inspirations ou, pour mieux dire, ces aspirations dans toutes les autres demeures de ce château spirituel ? Pensez-vous que ces messages aux puissances, aux sens, au corps, aient pour but de les inviter à dormir ? Non, non, non. C’est au contraire pour les occuper plus que jamais, et leur faire une guerre plus acharnée que lorsqu’elle souffrait avec eux ; car alors elle ne comprenait pas encore tout le prix de ces travaux et de ces croix dont Dieu s’est peut-être servi pour l’attirer dans sa propre demeure. De plus, la compagnie dont elle jouit maintenant lui donne des forces beaucoup plus grandes qu’elle n’en eut jamais. Si, au dire de David, on devient saint avec les saints, qui doute que cette âme, qui n’est plus qu’une même chose avec le Dieu fort, par cette souveraine union d’esprit à esprit, ne participe à sa force ? C’est là, comme nous le verrons, que les saints ont puisé ce courage qui les a rendus capables de souffrir et de mourir pour leur Dieu. La force surnaturelle dont l’âme se sent pénétrée dans cette septième demeure, se communique aux puissances, aux sens, à tout ce château intérieur. Souvent ce corps même ne se connaît plus ; il participe visiblement à cette mystérieuse vigueur dont Dieu remplit l’âme quand , après l’avoir introduite et la gardant avec lui dans son cellier, il l’enivre du vin de son amour. Il sent comme une nouvelle vie qui lui vient de là, de même qu’il sent la nourriture fortifier tous ses membres. Ainsi, la vie des âmes élevées à un état si sublime n’est pas le repos, mais le travail et la souffrance ; la force intérieure qui est en elles, allant de beaucoup au delà de ce qu elles peuvent exécuter, elles livrent au corps une guerre continuelle ; mais elles ont beau l’accabler de travaux et de souffrances, tout cela n’est rien en comparaison de ce qu’elles voudraient faire et souffrir pour leur divin Époux.

De là sont venues sans doute les grandes pénitences de tant de saints, et en particulier celles de la glorieuse Madeleine, qui avait toujours vécu dans les délices. De là, ce zèle dévorant de notre père Élie pour l’honneur de Dieu ; de là, dans saint Dominique et dans saint François, cette soif de gagner des âmes à Dieu, afin qu’il fût loué et béni par elles. S’immolant ainsi pour sa gloire, sans jamais penser à eux-mêmes, que ne durent-ils pas souffrir ! Et nous aussi, mes sœurs, tâchons d’allumer en nous ce grand zèle pour la gloire de Dieu ; cherchons dans le saint exercice de l’oraison, non les douceurs spirituelles, mais ces forces tout apostoliques pour servir notre Époux. Ce serait perdre un temps si précieux que d’en user d’une autre sorte ; et ne serait-il pas étrange de prétendre obtenir de si hautes faveurs en suivant un autre chemin que celui que Jésus-Christ et tous les saints ont suivi ? Loin de vous, mes filles, une pareille pensée. Croyez-m’en, pour donner à Notre Seigneur une hospitalité parfaite, il faut que Marthe et Madeleine se joignent ensemble. Serait-ce bien recevoir le divin Maître que de ne point lui donner à manger ? et qui aurait préparé son repas, si Marthe fût toujours restée, comme Madeleine, assise à ses pieds pour écouter sa parole ? Mais savez-vous quelle est sa nourri­ture de prédilection ? C’est que notre zèle, par tous les moyens qu’il peut inventer, lui ramène des âmes, afin que ces âmes se sauvent et chantent ensuite ses louanges pendant l’éternité.

Peut-être m’objecterez-vous ici deux choses : la première, que Notre Seigneur dit que Madeleine avait choisi la meilleure part ? Je réponds à cela qu’elle avait déjà fait l’office de Marthe, quand elle lui avait lavé les pieds et les avait essuyés avec ses cheveux. Et pensez-vous que ce fût une petite mortification pour une personne de qualité comme elle, d’aller ainsi par les rues et peut-être seule tant sa ferveur la transportait, d’entrer dans une maison inconnue, de souffrir le mépris du pharisien, et tout ce qu’on devait dire contre elle ? Ne suffisait-il pas à ces méchants qui abhorraient Notre Seigneur, de voir l’affection qu’elle lui témoignait, pour la haïr et lui reprocher sa vie passée ? Témoins de la modestie qui brillait dans ses habits et dans toute sa personne, ne devaient-ils pas dire, pour se moquer de son changement, qu’elle voulait faire la sainte, comme on le dit encore aujourd’hui des personnes qui se donnent à Dieu, quoiqu’elles soient moins célèbres que cette admirable pénitente ? Je ne crains pas de vous dire, mes sœurs, qu’elle a eu la meilleure part, parce que ses angoisses et ses mortifications ont été extrêmes ; car outre la peine intolérable qu’elle endurait en voyant la haine implacable de ce malheureux peuple pour son Sauveur, quelles douleurs ont été égales à celles qu’elle a ressenties à la mort de ce divin Maître ? Je tiens, quant à moi, que si elle n’a pas fini ses jours par le martyre, cela vient de ce qu’elle l’endura alors en voyant mourir Jésus-Christ sur la croix, et de ce qu’elle a continué de l’endurer tout le reste de sa vie par le terrible tourment qu’elle éprouvait d’être séparée de son divin Maître. On voit par là que cette sainte amante n’était pas toujours dans les délices de la contemplation, aux pieds de Notre Seigneur.

Vous me direz, en second lieu, que très volontiers vous travailleriez à gagner des âmes à Dieu, mais que vous ne savez comment faire, étant incapables d’enseigner et de prêcher comme faisaient les apôtres ? J’ai répondu à cela dans quelque autre traité ; et quand ce serait dans celui-ci, je ne laisserai pas de le redire, parce que dans les bons désirs que Notre Seigneur vous donne, cette pensée peut vous venir à l’esprit.

J’ai donc dit que quelquefois le démon nous inspire des desseins qui sont au-dessus de nos forces, afin de nous faire abandonner ce qu’il est en notre pouvoir de faire pour le service de Dieu, et afin de nous bercer dans la pensée que nous avons satisfait à tout quand nous avons désiré des choses impossibles. Sachez, mes sœurs, que dans l’oraison vous pouvez faire le plus grand bien aux âmes, et que votre zèle apostolique peut embrasser le monde ; mais ce n’est pas à vous à le convertir, contentez-vous d’être utiles aux personnes dans la société desquelles vous vivez. Comme vous êtes plus strictement obligées de travailler à leur bien spirituel qu’à celui des autres, ce que vous ferez pour elles sera d’un plus grand prix auprès de Dieu. Croyez-vous que ce soit peu faire, que d’avoir une humilité si profonde, d’être tellement mortifiées, de servir si bien toutes vos sœurs ; d’avoir tant de charité envers elles, de pratiquer si constamment toutes les vertus, qu’elles se sentent sans cesse comme entraînées à imiter vos exemples ; enfin de brûler d’un tel amour pour Notre Seigneur, que ce feu qui vous consume vienne à les embraser toutes ? Rien ne peut plaire davantage à Notre Seigneur, ni vous être plus utile : le divin Maître vous voyant ainsi faire ce qui dépend de vous, connaîtra que vous feriez beaucoup plus encore si vous en aviez le pour voir, et il ne vous récompensera pas moins que si vous lui aviez gagné un très grand nombre d’âmes. Vous me direz peut-être : Ce n’est pas là convertir ; car toutes nos sœurs sont déjà vertueuses. Quelle raison ! N’est-il pas évident que plus elles seront parfaites, plus leurs louanges seront agréables au Seigneur, et leurs prières utiles au prochain ?

Enfin, mes sœurs, pour conclure, ne prétendons point élever la tour de la perfection évangélique sans lui donner de fondement. Notre Seigneur ne considère pas tant la grandeur de nos œuvres que l’amour avec lequel nous les faisons. Pourvu que nous fassions toujours ce qui est en notre pouvoir, ce divin Maître, de son côté, nous donnera des forces de jour en jour plus grandes pour le servir. Gardons-nous de perdre cœur, après quelque temps d’efforts et de fidélité ; mais durant le peu qui nous reste à vivre, espace plus court peut-être que chacune de nous ne le pense, offrons-nous sans réserve à notre divin Époux, et faisons-lui un continuel sacrifice de notre corps et de notre âme. Dans son infinie bonté il unira ce sacrifice à celui qu’il offrit pour nous à son Père sur la croix, et il le récompensera, non selon la petitesse de nos œuvres, mais selon le prix que lui donne l’amour avec lequel nous nous serons consacrées à lui.

Plaise au Seigneur, mes sœurs et mes filles bien-aimées , qu’il nous soit donné de nous voir un jour toutes ensemble dans cette demeure bienheureuse où l’on ne cesse jamais de chanter ses louanges ! Et daigne ce Dieu de bonté me faire la grâce de retracer un peu dans ma vie ce que je vous ai dit dans cet écrit : je le lui demande par les mérites de son Fils, qui vit et règne dans les siècles dés siècles. Ainsi soit-il. J’éprouve, je vous l’a­voue, une bien grande confusion de me voir si imparfaite ; c’est pourquoi je vous supplie, au nom même de Notre Seigneur, de ne pas oublier dans vos prières cette pauvre misérable.