Les sixièmes Demeures

2CHAPITRE PREMIER2

3De l’accroissement des épreuves, lorsque le Seigneur commence à accroître ses faveurs. De ces épreuves, et comment ceux qui ont atteint cette Demeure les supportent. Bon chapitre pour ceux qui subissent des épreuves intérieures.3

Parlons maintenant, avec le secours de l’Esprit Saint, de cette sixième demeure. L’âme, blessée de l’amour du divin Époux depuis qu’elle l’a vu, soupire plus que jamais après la solitude, et écarte, autant que son état le lui permet, tous les obstacles qui l’empêchent d’en jouir. Cette première vue de l’Époux est restée tellement peinte en elle, que tout son désir est de jouir encore du bonheur de sa présence. Comme je l’ai dit plus haut, dans cette oraison on ne voit rien, pas même des yeux de l’imagination, à quoi on puisse, à proprement parler, donner le nom de vue ; mais j’emploie ce terme, à, cause de la com­paraison dont je me suis servie. Fermement résolue de n’avoir point d’autre époux que son Dieu, l’âme appelle de tous ses vœux le moment où se célébrera cette bienheureuse alliance. Cependant, malgré toute l’ardeur de son désir, l’Époux veut qu’elle le désire encore davantage, et qu’il lui en coûte quelque chose pour se voir en possession d’un bien qui est le plus grand de tous les biens. Tout ce qu’elle peut avoir à souffrir n’est rien, il est vrai, auprès des avantages que lui assurera le titre d’épouse ; toutefois, mes filles, elle a besoin, je vous assure, de cet avant goût et de ce gage qu’elle a reçu de son bonheur, pour pouvoir supporter les croix qui l’attendent.

Ô mon Dieu, que de peines intérieures et extérieures n’endure-t-on pas avant d’entrer dans la septième demeure ! Il me semble quelquefois que si l’âme les envisageait avant de s’y engager, il y aurait sujet de craindre, vu sa fai­blesse naturelle, qu’elle ne pût se résoudre à les souffrir, quelque grand que soit l’avantage qu’elle en pût retirer. Il n’en est pas ainsi dans la septième demeure : là, elle ne craint plus rien ; elle irait même de grand cœur au­-devant de toutes ces peines pour son Dieu ; un tel cou­rage lui vient de cette union si étroite et presque conti­nuelle où elle vit avec son divin Époux.

Il sera utile, je crois, de vous parler de quelques-unes des peines qu’on endure dans cette demeure et dont j’ai la certitude. Peut-être est-il quelques âmes que Dieu ne conduit point par cette voie ; je doute néanmoins beaucoup qu’il s’en rencontre aucune de celles qui jouissent par intervalles de ces consolations célestes, qui ne sente, d’une manière ou d’une autre, le poids des peines de cet exil. Je n’avais pas dessein de traiter ce sujet ; mais j’ai pensé depuis que celles qui, se trouvant en cet état, s’imaginent que tout est perdu, seront bien aises d’apprendre ce qui se passe dans les âmes que Dieu favorise de semblables grâces.

Je rapporterai ces peines, non point dans l’ordre où elles arrivent , mais comme elles se présenteront à ma mémoire. Je commence par les plus petites. Ce sont les propos et les murmures des personnes avec qui l’on converse d’ordinaire, ou même de celles avec qui on n’a aucun rapport, et qui jamais, ce semble, n’auraient dû penser à nous. Elles disent qu’une telle veut passer pour sainte ; qu’elle ne se porte à ces excès que pour tromper le monde, et paraître l’emporter sur les autres, qui néanmoins valent mieux qu’elle sans toutes ces cérémonies et remarquez qu’elle ne fait rien de singulier, mais qu’elle tâche seulement de bien remplir les devoirs de son état. Ce qui lui est plus sensible, c’est que ses amis s’éloignent d’elle, et sont précisément ceux qui tiennent sur son compte les propos les plus mordants. Cette âme, disent-ils, s’égare et s’abuse grandement ; elle est trompée par le démon ainsi que telle et telle ; elle ne fait que décrier la vertu et elle trompe ses confesseurs. Ce n’est pas tout ; ils vont trouver les confesseurs eux-mêmes, leur tiennent de semblables discours, citent des exemples et n’oublient rien de ce qui peut leur donner de la défiance sur la con­duite de cette âme. Je connais une personne qui se vit réduite à appréhender de n’en trouver aucun qui voulût la confesser, tant on avait dit de choses contre elle, qu’il serait inutile de rapporter. Ce qu’il y a encore de plus fâcheux, c’est que cette peine, au lieu de passer promptement, dure quelquefois toute la vie, parce que les personnes qui por­tent un jugement si désavantageux sur les âmes qui sont dans cet état, ne cessent de rendre toutes leurs actions suspectes. Mais, dira-t-on, il y en a aussi d’autres qui les louent. Ô mes filles, que le nombre en est petit en comparaison de ceux qui les blâment et les condamnent ! D’ailleurs, ces louanges sont pour l’âme une nouvelle peine qui l’afflige bien plus encore. En effet, voyant clai­rement que si elle a quelque bien elle l’a reçu de Dieu, et qu’il ne vient en aucune manière d’elle-même, elle souffre, dans les commencements surtout, un intolérable tourment quand elle s’entend louer. Dans la suite, son déplaisir diminue pour différentes raisons. La première, parce que l’expérience lui démontre que les hommes, se portant avec la même facilité à dire le bien que le mal, et le mal que le bien, on doit mépriser leurs discours. La seconde, parce que découvrant, à une plus vive lumière, que tout le bien qui est en elle est un pur don de Notre Seigneur, elle ne se l’attribue pas plus que si elle le voyait dans une autre personne, et ainsi elle en donne à Dieu toute la gloire. La troisième, parce qu’ayant vu d’autres personnes profiter des grâces qu’elle a reçues de Dieu, elle pense qu’il a voulu se servir de la bonne opinion qu’elles ont d’elle, comme d’un moyen pour faire du bien à leurs âmes. Et la quatrième, parce que, n’ayant devant les yeux que la gloire de son Maître, sans s’occuper de la sienne, elle se trouve délivrée de l’appréhension, ordinaire dans les commencements, que les louanges ne soient pour elle, comme pour tant d’autres, une cause de ruine. Ainsi, elle se soucie très peu que l’on ait de l’estime pour elle, et désire seulement de pouvoir contribuer à faire donner des louanges à Dieu, sans se mettre en peine du reste.

Ces raisons et d’autres encore adoucissent la peine si vive que donnent ces louanges : on en ressent néanmoins toujours une certaine souffrance, si ce n’est quand on n’y fait point attention. Mais l’âme souffre incomparablement plus de se voir sans sujet estimée de tout le monde ; que d’être blâmée par des discours désavantageux. Quand elle est venue à ce point d’être insensible aux louanges qu’on lui donne, elle se soucie encore moins de ce qu’on dit contre elle. Ces discours, au lieu de la contrister et de l’abattre, la réjouissent et la fortifient, parce que l’expérience lui a déjà fait connaître les précieux avantages qu’elle en retire. Il lui semble même que ceux qui la traitent si injustement, n’offensent point Dieu, mais qu’au contraire Dieu le permet ainsi, dans le dessein de l’enrichir. Et comme elle connaît visiblement que ses adversaires la font avancer dans la vertu, elle conçoit une tendresse particulière pour eux, et croit qu’ils l’ai­ment plus véritablement que ceux qui disent du bien d’elle.

Lorsqu’on est dans cet état, Notre Seigneur envoie d’ordinaire de grandes maladies. Si les douleurs qu’on éprouve sont aiguës, et si elles se font sentir dans leur plus grande intensité, je ne crois pas qu’il soit possible d’endurer une plus grande souffrance sur la terre. Dans l’accablement intérieur et extérieur où elles jettent, l’âme ne sait plus que devenir, et elle aimerait beaucoup mieux endurer un prompt martyre, que de se voir en proie à ces excessives douleurs. A la vérité, quand elles arrivent jusqu’à un tel excès, elles ne durent pas longtemps ; d’ail­leurs Dieu, qui ne permet pas que nous ayons plus de mal que nous n’en pouvons porter, commence alors par donner la patience. Mais s’il ne soumet que pour peu de temps à un pareil martyre ; il envoie d’autres douleurs fort grandes qu’on endure habituellement, et il éprouve par des maladies et des infirmités de diverses sortes. Je connais une personne qui depuis quarante ans reçoit de Notre Seigneur les grâces dont j’ai parlé, et qui dans ce long intervalle n’a jamais passé un seul jour saris douleur et sans éprouver diverses souffrances causées par son peu de santé, sans parler de beaucoup d’autres grandes peines qu’elle avait à endurer. Mais elle comptait tout cela pour peu de chose, lorsqu’elle considérait que par ses grandes infidélités elle avait mérité l’enfer. Dieu conduira par d’autres chemins les âmes qui font moins offensé. Pour moi, je choisirais toujours celui de la souf­france, quand il ne s’y rencontrerait d’autre avantage que d’imiter Notre Seigneur Jésus-Christ ; mais à combien plus forte raison le dois-je choisir, quand à ce premier avantage il s’en joint un si grand nombre d’autres.

Si je pouvais maintenant représenter dans toute leur étendue la grandeur des peines intérieures, les précé­dentes paraîtraient bien légères. Je commencerai par le tourment qu’on endure quand on a pour confesseur un homme qui, bien que doué dune certaine prudence, n’a point d’expérience de semblables choses. Comme elles sont extraordinaires, il doute de tout, il appréhende tout, et principalement s’il remarque quelque imperfec­tion dans les personnes à qui elles arrivent. Il s’imagine que celles à qui, Dieu fait de semblables grâces, doivent être des anges, et il ne considère pas que cela est impossible tandis que nous vivons dans un corps mortel. Il attribue donc ce qui se passe en elles au démon ou à la mélancolie. Je ne m’en étonne pas, et je ne saurais condamner ces confesseurs, parce qu’aujourd’hui le monde étant plein de semblables illusions de l’esprit de ténèbres, et des maux causés par cette funeste mélancolie, ils ont raison de s’en défier, et d’y prendre garde de bien près. Cependant ces âmes, qui appréhendent déjà beaucoup par elles-mêmes, vont à leur confesseur comme à un juge qui doit décider de ce qui se passe en elles ; et voyant qu’il les condamne, elles souffrent un trouble et un tour­ment qui ne se peuvent comprendre, à moins de les avoir éprouvés. Ces pauvres âmes, surtout si elles ont été fort imparfaites, s’imaginent alors qu’en punition de leurs péchés, Dieu permet que le démon les trompe. A la vérité, au moment où elles reçoivent ces faveurs, elles sont dans une parfaite assurance, et elles ne peuvent douter qu’elles ne viennent de Dieu ; mais comme cela dure peu, et que le souvenir de leurs offenses leur est toujours présent, il suffit qu’elles tombent dans ces fautes et ces imperfections inévitables en cette vie, pour que leurs peines recommencent. Lorsque les confesseurs les rassurent, ces peines sont adoucies pour un peu de temps, mais elles ne tardent pas à revenir. Quand au contraire les confesseurs eux-mêmes augmentent leurs craintes, ces âmes sont en proie à un tourment presque intolérable, surtout si, en même temps, elles endurent ces grandes sécheresses où l’on perd en quelque sorte jusqu’au souvenir de Dieu, et où l’on n’est pas plus touché d’entendre parler de lui que d’un bruit vague et lointain qui viendrait frapper l’oreille. Mais cette peine, déjà si grande, n’est rien en comparai­son de celle que leur donne la pensée qu’elles ne savent pas se faire connaître des confesseurs et qu’elles les trompent. En vain leur déclarent-elles jusqu’à leurs premiers mouvements, cela est inutile. Leur entendement est si obscurci et si incapable de connaître la vérité, qu’elles se laissent aller à croire tout ce que l’imagination, alors maîtresse, leur représente, et, toutes les extravagances que le démon leur suggère. Dieu permet alors à cet esprit de ténèbres de les tenter, et même de leur faire entendre qu’elles sont réprouvées. Tant de peines réunies leur causent un tourment intérieur si sensible et si insupportable, que je ne saurais le comparer qu’à celui qu’éprouvent les damnés. En effet, durant cette tempête, elles se trouvent sans aucune consolation , et au lieu d’en recevoir de leur confesseur, il semble qu’il s’accorde avec les démons pour les tourmenter encore davantage.

Je connais un confesseur qui, dirigeant une personne livrée à ce tourment, et le trouvant dangereux, lui or­donnait de l’avertir quand elle serait en cet état ; mais il vit que cela était inutile, parce que cette personne était alors si incapable de tout, que si elle voulait lire dans un livre écrit même en langue vulgaire, elle y comprenait aussi peu que si elle n’eût pas connu une lettre. Dans une si grande tempête, il n’y a point d’autre remède que d’espérer en la miséricorde de Dieu qui, à l’heure qu’on y pense le moins, la calme en un instant par une de ses paroles : Il semble qu’il n’y ait jamais eu de nuage dans l’âme, tant ce divin soleil l’inonde de sa lumière, et la laisse remplie de consolation. Sortie victorieuse d’un combat si périlleux, cette âme donne les plus grandes louanges à Notre Seigneur, auquel elle se reconnaît redevable de la victoire ; elle voit clairement qu’elle n’a point combattu, et que même les armes avec lesquelles elle aurait pu se défendre, étaient dans les mains de l’ennemi. Elle découvre la profondeur de sa misère, et combien peu elle pourrait par elle-même, si Dieu venait à retirer sa main .

Elle n’a pas besoin, pour comprendre cette vérité, de faire des réflexions ; elle la connaît par l’expérience qu’elle en a faite. Cette impuissance absolue où elle a été, lui révèle à la fois son néant et sa misère. Sans doute, durant cette tourmente, elle n’est point sans la grâce de Dieu, puisqu’elle ne l’offense point, et que pour rien au monde elle ne voudrait l’offenser ; mais cette grâce est tellement cachée, qu’il lui semble qu’elle ne possède plus, et que même elle ne posséda jamais la plus petite étin­celle d’amour pour son Dieu ; les grâces qu’il lui a faites, et les services qu’elle lui a rendus, ne lui apparaissent que comme des songes. Quant à ses péchés, elle voit avec certitude qu’elle les a commis.

Ô Jésus, qu’une âme ainsi abandonnée est digne de compassion, et combien peu de secours elle tire de toutes les consolations de la terre ! C’est pourquoi, mes sœurs, si vous vous trouvez en cet état, ne pensez pas que la liberté et les richesses des heureux du siècle pourraient tant soit peu alléger votre mal ; non, non. De même que tous les plaisirs du monde offerts à la vue des damnés, au lieu de diminuer leur supplice, ne feraient que l’accroître, ainsi en est-il de l’âme dans cet état ; les maux qu’elle endure venant du Ciel, les choses de la terre ne peuvent y apporter le moindre adoucissement. Ce grand Dieu veut par là nous faire connaître son souverain pouvoir et notre profonde misère : cette connaissance nous est très utile, comme on le verra dans la suite.

Que fera donc une âme quand elle se trouvera plusieurs jours dans cette peine ? Si elle prie, c’est comme si elle ne priait pas ; elle ne saurait tirer la moindre consolation de ses prières même vocales, parce qu’elle n’entend pas ce qu’elle dit. Quant aux mentales, ce n’en est pas alors le temps, les puissances en étant incapables. La solitude, au lieu de lui servir, lui nuit ; elle ne peut cependant souffrir ni d’être en compagnie, ni qu’on lui parle, ce qui est un nouveau tourment pour elle. Ainsi, quelques efforts qu’elle fasse, elle est dans un tel dégoût et dans un tel cha­grin pour ce qui est de l’extérieur, qu’il est facile de s’en apercevoir. Elle chercherait en vain des termes pour exprimer ce qu’elle souffre , ce sont des peines et des tourments spirituels auxquels on ne peut donner de nom qui leur soit propre. Le meilleur remède, selon moi, je ne dis pas pour en être délivré, je n’en connais point pour cela, mais pour pouvoir les supporter, c’est de s’occuper à des œuvres extérieures de charité et d’espérer en la miséricorde de Dieu, qui n’abandonne jamais ceux qui se confient en lui. Qu’il soit béni dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

Je ne dirai rien ici des peines extérieures causées par les démons, parce qu’elles ne sont ni aussi fréquentes, ni, à beaucoup près, aussi pénibles. Quelque effort que fassent ces esprits de ténèbres, ils ne peuvent aller, à mon avis , jusqu’à lier les puissances et troubler l’âme , de la manière que nous venons de voir. La raison lui reste pour lui dire qu’ils ne peuvent aller au delà de ce que Dieu leur permet ; et tant qu’elle conserve cette lumière, tout ce qu’elle peut souffrir n’est rien en comparaison des tourments dont je viens de parler.

En traitant des différentes manières d’oraison et des faveurs que Dieu accorde dans cette demeure, je parlerai de quelques autres peines intérieures. Il est facile de juger, par l’état où elles laissent le corps, qu’elles font beaucoup plus souffrir que celles dont j’ai fait la peinture dans ce chapitre. Cependant elles ne méritent pas le nom de peines, puisque l’âme, en les souffrant, connaît que ce sont de grandes faveurs de Dieu, et qu’elle en est très indigne.

Ces peines arrivent lorsqu’on est prêt à entrer dans la septième demeure. J’en rapporterai quelques unes ; toutes, ce serait impossible. Je ne saurais non plus en donner une notion parfaite, parce qu’elles sont d’une nature beaucoup plus élevée que les précédentes, dont je n’ai pu donner qu’une bien faible idée. Daigne mon Dieu, par les mérites de son Fils, me favoriser de son assistance . Ainsi soit-il.

2CHAPITRE II2

3De certains dont use le Seigneur pour éveiller les ânes ; il semble qu’on n’ait rien à redouter, bien que ce soit chose très élevée, et que ces faveurs soient grandes.3

Il y a longtemps, ce semble, que nous avons perdu de vue notre petite colombe. Il n’en est pourtant pas ainsi ; car ce sont ces peines qui lui font prendre un vol plus élevé. Je vais donc commencer à parler de la manière dont l’Époux se conduit envers elle, et dire comment, avant de la traiter en épouse, il veut qu’elle appelle de ses désirs cette grâce souveraine. Il use dans ce but de moyens si délicats, que l’âme elle-même ne les entend point ; et moi-même je ne saurais les faire comprendre, sinon à ceux qui les ont éprouvés. Ce sont des élans d’amour, partant du plus profond de l’âme, si délicats et si subtils, qu’il n’existe, selon moi, aucune comparaison qui en puisse donner une idée juste. Ils ne ressemblent à rien de ce que nous pouvons acquérir par nos efforts, et ils sont même très différents des goûts de Dieu dont j’ai parlé. Souvent, lorsque l’âme s’y attend le moins, et que même elle ne pense pas à Dieu, Notre Seigneur la réveille tout à coup comme par un rapide éclair. Elle n’aperçoit néanmoins aucune lumière, ni n’entend aucun bruit ; mais elle entend d’une manière très distincte que son Dieu l’appelle ; et elle est tellement saisie, dans les commencements surtout, au son de cette voix, qu’elle tremble et se plaint, quoiqu’elle ne souffre aucune douleur. Elle sent qu’une blessure d’ineffable suavité vient de lui être faite ; par qui, comment, elle l’ignore ; et cette blessure est d’un tel prix à ses yeux, qu’elle n’en voudrait jamais guérir. Connaissant que son divin Époux est près d’elle, quoiqu’il ne la laisse pas jouir de son adorable présence, elle ne peut s’empêcher, même extérieurement, de s’en plaindre à lui avec des paroles toutes d’amour. Si la peine qu’elle éprouve alors est pénétrante, elle est en même temps suave et douce. Elle est indépendante de sa volonté ; mais, fût-il en son pouvoir de s’en délivrer, elle ne le voudrait pas. Elle savoure dans cette peine un plaisir incomparablement plus grand que dans cette délicieuse ivresse de l’oraison de quiétude, où il n’y a aucun mélange de souffrance.

Malgré tous mes efforts pour vous faire entendre cette opération de l’amour, je ne sais, mes sœurs, comment je le pourrai, car il y a, ce semble, ici quelque contradiction. D’un côté, en effet, le Bien-aimé fait clairement connaître à l’âme qu’il est avec elle ; et de l’autre, il l’appelle par un signe si certain qu’elle ne peut en douter, et par un son de voix si pénétrant qu’il lui est impossible de ne pas l’entendre. A mon avis, l’Époux, qui est alors dans la septième demeure, ne veut point encore adresser à l’âme des paroles distinctes, mais il suffit de cette voix mystérieuse pour que tout dans lé château soit saisi de respect, et que rien n’ose remuer, ni les sens, ni l’imagi­nation, ni les puissances.

Ô Dieu tout-puissant, que vos secrets sont impénétrables ! et quelle différence n’y a-t-il pas entre les choses purement spirituelles et tout ce qu’il nous est donné ici-bas de voir et de comprendre ; puisque je ne trouve point de termes pour faire entendre cette faveur dont je viens de parler, si petite cependant en comparaison de tant d’autres merveilles de grâce que vous opérez dans les âmes ! Cette voix du Bien-aimé cause dans l’âme un tel transport, qu’elle se consume de désirs, et ne sait néanmoins que demander, parce qu’elle voit clairement que son Dieu est avec elle. Mais, direz-vous peut-être, si l’âme a cette vue, que peut-elle désirer ? quelle peine peut-elle avoir ? et quel bonheur plus grand peut-elle souhaiter ? A cela je ne sais que répondre ; mais ce dont je suis assurée, c’est que cette peine pénètre jusque dans le fond de ses entrailles, et qu’il lui semble qu’on les lui arrache, lorsque le céleste Époux retire la flèche dont il l’a percée, tant est grand le sentiment de l’amour qu’elle lui porte.

Ne serait-ce pas une étincelle échappée de l’éternel brasier d’amour qui est mon Dieu , laquelle tombant dans l’âme, lui fait sentir l’ardeur de cet incendie, mais qui, n’étant pas capable de la consumer, tout entière, la laisse dans cette peine si agréable ? Je ne saurais, ce me semble, en donner une meilleure comparaison. Cette douleur délicieuse, qui ne mérite pas le nom de douleur, n’est pas toujours égale ; tantôt elle dure longtemps et tantôt peu, selon qu’il plaît à Notre Seigneur de se communiquer, sans que l’âme puisse y contribuer par aucun effort ni par aucune industrie, parce que cette opération est toute divine. Si quelquefois elle dure assez longtemps, c’est toujours en augmentant ou en diminuant ; enfin, elle ne persévère jamais dans le même état. De là vient que l’âme n’en est jamais entièrement embrasée ; car au mo­ment où elle commence à s’enflammer, l’étincelle s’éteint, et l’âme sent un désir plus ardent que jamais de souf­frir encore cette peine toute d’amour qu’elle vient d’éprouver.

Il n’y a point ici sujet de rechercher si cela procède de la nature, ou de, la mélancolie, ou d’un artifice du démon, ou de l’imagination ; car cette opération de l’amour fait assez connaître qu’elle vient de cette immuable demeure où Dieu habite. D’ailleurs les effets qu’elle produit sont fort différents de ceux que produisent d’autres manières d’oraison, où la grandeur du plaisir qu’éprouvent les puissances peut nous causer quelque, doute. Ici les puissances et les sens eux-mêmes demeurent libres ; ils considèrent avec étonnement ce qui se passe, mais ils ne troublent en rien l’application de l’âme à son divin Époux ; ils sont, à mon avis, dans une égale impuissance d’augmenter ou de diminuer la délicieuse peine qu’elle souffre.

Celui à qui Notre Seigneur a fait cette grâce, n’aura pas de peine à comprendre ce que je dis. Qu’il remercie beaucoup le divin Maître d’une faveur qui est à l’abri de toute illusion. L’unique chose qu’il a à craindre, c’est de ne pas en témoigner assez de reconnaissance. Mais s’il s’efforce de servir Dieu avec toute la fidélité dont il est capable, et de rendre en tout sa vie meilleure, il verra de quelle manière Dieu agira à son égard, et comment il se plaira à l’enrichir de plus en plus de ses dons. J’ai connu une personne qui, pendant quelques années, fut favorisée de cette grâce. La satisfaction qu’elle goûtait était inexprimable ; et quand il lui eût fallu porter pendant un très grand nombre d’années les croix les plus pesantes pour l’amour de son Dieu, elle se serait crue très bien payée par la jouissance d’un tel bien. Bénédiction et louange à ce Dieu de bonté dans les siècles des siècles !

Mais pourquoi, me demanderez-vous peut-être, y a-t-il plus de sûreté en cet état que dans d’autres ? Pour les raisons suivantes, à mon avis. La première, parce que les peines dont le démon est l’auteur ne sont jamais agréables comme celle dont je viens de parler. Il peut bien y mêler quelque satisfaction qui paraît spirituelle ; mais joindre à la peine ; et à une si grande peine, la tranquillité et le plaisir, cela surprise son pouvoir, qui ne s’étend qu à l’extérieur : et ainsi lès peines qui viennent de lui ne seront jamais douces et paisibles , mais inquiètes et pleines de trouble. La seconde raison est que cette tempête qui remplit l’âme de suavité vient d’une région autre que celles où ce malheureux esprit peut exercer son empire. Enfin, la troisième raison est que l’âme retire de cette peine de grands avantages ; et entre autres, une réso­lution habituelle de souffrir pour Dieu , le désir des croix , une volonté plus déterminée de s’éloigner des contentements et des conversations du inonde.

Que ce ne soit pas l’effet d’une illusion, cela est très clair ; car quand cette peine est passée, l’âme aurait beau vouloir la sentir de nouveau, tous ses efforts sont inutiles. Cette peine est d’ailleurs si manifeste, que l’illusion est impossible ; je veux dire qu’on ne peut croire l’éprouver quand on ne l’éprouve pas, ni en douter quand réellement on l’éprouve. Et si l’on avait là-dessus quelque doute, ce serait une marque qu’on n’aurait point ressenti ces véritables élans d’amour de Dieu dont je parle ; car ils se font sentir à l’âme avec non moins de force qu’une voix puissante se fait entendre à nos oreilles.

De dire que ces élans d’amour procèdent de la mélancolie, il n’y a nulle apparence ; car cette humeur forme toutes ses chimères dans l’imagination, tandis que ces élans naissent de l’intérieur de l’âme. Il peut se faire que je me trompe ; mais jusqu’à ce que des personnes enten­dues en cette matière m’aient donné d’autres raisons, je demeurerai dans ce sentiment. Je connais une personne d’oraison qui appréhendait extrêmement d’être trompée, et qui cependant ne put jamais concevoir la moindre crainte sur la faveur dont je parle.

Notre Seigneur a d’autres moyens de faire sentir à l’âme sa divine présence. Quelquefois, au milieu dune prière vocale, et tandis qu’elle ne pense à rien d’intérieur, elle sent tout à coup une flamme qui la pénètre délicieusement, comme si soudain on répandait en elle un très suave parfum dont l’odeur se communiquerait à tous les sens. Je ne dis pas néanmoins que ce soit une odeur ; mais je me sers de cette comparaison pour montrer que c’est quelque chose de semblable qui fait connaître à l’âme que l’Époux est là. A sa douce présence, elle sent un si ardent désir de continuer à le posséder, qu’elle ne trouve rien de difficile pour son service et qu’il n’y a point de louanges qu’elle ne lui donne. Cette grâce vient de la même source que ces élans d’amour dont j’ai parlé ; mais elle n’est d’ordinaire accompagnée d’aucune peine, non plus que cet ardent désir de continuer à jouir de la présence de Dieu. Dans cette grâce , comme dans la précédente, l’âme n’a rien à craindre, pour les raisons indi­quées plus haut. Ainsi, qu’elle songe uniquement à la recevoir avec de grandes actions de grâces.

2CHAPITRE III2

3Suite du même sujet. Comment Dieu parle a l’âme quand il le veut ; ce qu’il faut faire en cette circonstance, et ne pas suivre son propre sentiment. A quels signes l’âme peut constater que ce n’est pas un leurre, et quand c’en est un. Chapitre fort utile.3

Dieu fait sentir à l’âme sa présence par un autre moyen. En apparence, cette grâce l’emporte sur les précédentes, mais il peut s’y rencontrer plus de périls ; c’est pourquoi je m’arrêterai quelque temps sur ce sujet. Ce sont des paroles que Dieu fait entendre à l’âme de différentes manières : les unes paraissent extérieures, les autres très intérieures ; les unes semblent venir de la partie supérieure de l’âme, et les autres être tellement extérieures qu’on les entend de ses oreilles comme l’on entend une voix articulée.

Or, l’illusion sur ce point peut être fréquente, surtout chez les personnes faibles d’imagination ou notablement mélancoliques. C’est pourquoi il ne faut point , à mon avis, s’arrêter à ce qu’elles disent, quoiqu’elles assurent l’avoir vu ou entendu ; ni non plus les jeter dans le trouble en leur disant que le démon les trompe ; mais simplement les écouter et les traiter comme des personnes malades. La prieure et le confesseur, à qui elles rendront compte de ce qui se sera passé en elles, se contenteront de leur dire de ne pas faire grand cas de choses sem­blables, que ce n’est pas là l’essentiel dans le service de Dieu, et que le démon en a trompé plusieurs de cette manière ; mais, ajouteront-ils pour ne pas les affliger, ils espèrent qu’elles ne seront pas de ce nombre. Si on leur disait que ce qu’elles croient avoir vu ou entendu n’est qu’un effet de la mélancolie, elles n’auraient jamais l’esprit en repos, étant si persuadées de ce qu’elles rap­portent, qu’elles jureraient qu’elles l’ont vu et entendu. Mais on doit leur faire discontinuer l’oraison et employer toutes sortes d’industries pour leur persuader de ne pas tenir compte de ce qui se passe en elles. Car le démon, alors même qu’il ne nuirait point à ces âmes malades, a coutume de se servir d’elles pour nuire à d’autres. Il y a toujours sujet de craindre en semblables choses, jusqu’à ce que l’on soit assuré qu’elles procèdent de l’esprit de Dieu ; c’est pourquoi je dis que dans les commencements le meilleur est toujours de les combattre. Si c’est Dieu qui agit, cette humilité de l’âme à se défendre de ses faveurs ne fera que la mieux disposer à les recevoir, et plus elle les mettra à l’épreuve, plus elles augmenteront. Mais il faut se garder de trop contraindre et d’inquiéter ces personnes, parce qu’il n’est pas en leur pouvoir de faire davantage.

Pour revenir aux paroles, je dis que, de quelque manière que l’âme les entende, elles peuvent venir ou de Dieu, ou du démon, ou de l’imagination. Avec l’aide du Seigneur, j’indiquerai, je l’espère, les marques aux­quelles on les distingue et auxquelles on reconnaît celles qui sont dangereuses. Ceci ne sera pas sans utilité, attendu que parmi les personnes d’oraison il se trouve plusieurs âmes qui entendent ces paroles. Je souhaite, mes sœurs, que vous sachiez que s’il n’y a pas de mal à ne pas croire de semblables chose, il n’y en a pas non plus à y ajouter foi.

Lorsque ces paroles ne tendent qu’à vous consoler ou à vous avertir de vos défauts, quel qu’en soit l’auteur, ne fussent-elles même qu’une illusion, elles ne sauraient vous nuire. Mais quand même elles viendraient de Dieu, ne pensez pas que vous en êtes meilleures ; souvenez-vous que Notre Seigneur a parlé bien des fois aux Pharisiens, et que tout consiste à faire son profit de ses paroles. Si vous en entendiez quelques-unes tant soit peu contraires à l’Écriture sainte, considérez-les comme si elles sortaient de la bouche même du démon ; et quand elles ne vien­draient que de la faiblesse de votre imagination, vous devez les regarder comme une tentation contre la foi. Ainsi donc, résistez-leur toujours afin de les mettre en fuite, ce qui vous est d’autant plus facile que ces tentations ont peu de force.

Soit que ces paroles viennent ou de votre intérieur, ou de la partie supérieure de l’âme, ou de l’extérieur, elles peuvent toutes procéder de Dieu ; et les marques auxquelles on peut connaître qu’elles sont de lui, sont celles-ci : La première et la plus certaine est que ces paroles sont toujours accompagnées des effets, parce qu’elles portent avec elles une autorité et un pouvoir auxquels rien ne résiste. Je veux m’expliquer davantage. Une âme se trouve dans la peine, dans le trouble, dans la sécheresse, et dans cet obscurcissement d’esprit dont j’ai parlé plus haut ; et ce peu de paroles : Ne t’afflige point ; la mettent dans le calme , la remplissent de lumière, et dissipent toutes ces peines dont elle n’aurait pas cru, l’instant d’auparavant , que tous les plus savants hommes du monde réunis fussent capables de la délivrer. Une autre personne est dans l’affliction et agitée de mille craintes, parce que son confesseur ou quelque autre lui a dit que ce qui se passe en elle vient du démon ; elle entend seulement ces mots : C’est moi, ne crains point, et soudain toutes ses appréhensions s’évanouissent, et elle demeure si consolée, que rien ne serait capable de lui faire croire le contraire. Une autre est dans l’inquiétude du succès de quelque affaire très importante ; elle entend ces paroles Sois en repos, elle réussira, et elle y ajoute une telle foi qu’elle n’en saurait douter, et voit ainsi cesser sa peine. Il en arrive de même en plusieurs autres occasions.

La seconde marque à laquelle on peut connaître que ces paroles sont de Dieu, c’est qu’elles laissent l’âme dans une grande tranquillité, dans un paisible et pieux recueil­lement, et toujours prête à louer Dieu. Ô mon Seigneur et mon Maître, si une seule de vos paroles que vous ne transmettez, à ce que j’ai ouï dire, que par le ministère de quelque ange, aux âmes admises dans cette sixième demeure , a tant de pouvoir et de force ; quand c’est vous-même qui parlez, de quel bonheur ne comblerez-­vous pas celles qui déjà sont unies à vous, comme vous à elles, par l’adorable lien de votre divin amour !

Enfin, la troisième marque à laquelle on reconnaît les paroles de Dieu, c’est qu’elles demeurent très longtemps gravées dans la mémoire, et que même quelques-unes ne s’en effacent jamais. Il n’en est pas ainsi de celles que nous entendons ici-bas, même de la bouche des hommes les plus vertueux et les plus savants ; laissant dans la mémoire une trace bien moins profonde, elles s’en effacent. De plus, si ces paroles qui viennent de Dieu regardent l’avenir, l’âme y ajoute une foi absolue, ce qu’elle ne fait point pour des paroles humaines ; et bien qu’il se passe plusieurs années sans qu’elle en voie l’effet, elle se tient assurée que Dieu trouvera des moyens d’en amener l’accomplissement, ainsi qu’enfin il arrive. Cela n’empêche pas néanmoins que l’âme n’ait de la peine de voir les obstacles et les impossibilités apparentes qui s’y rencontrent ; et bien qu’elle soit assurée que ces paroles venaient de Dieu, néanmoins, quand il s’écoule un long intervalle avant qu’elle en voie l’accomplissement , elle hésite un peu, et doute si elles ne procédaient point du démon ou de son imagination. Mais dans le temps qu’elle entend ces paroles, quelques efforts que fasse le démon pour lui donner de la peine ou la décourager, et quoi que son imagination lui représente, elle demeure ferme dans la créance que Dieu en est l’auteur, principalement quand elles regardent son service et le bien des âmes, et qu’il paraît difficile que les choses réussissent. Ainsi, tout ce que l’ennemi du salut peut faire, c’est d’affaiblir un peu la foi : ce qui n’est qu’un trop grand mal, puisque nous sommes obligés de croire que le pouvoir de Dieu s’étend infiniment au delà de tout ce que notre esprit est capable de concevoir.

Mais malgré tous ces combats , quoique ces paroles soient traitées de rêveries par les confesseurs à qui on les communique, et quels que soient les mauvais succès qui fassent juger qu’elles n’auront point leur effet, il reste toujours une étincelle d’espérance si vive, que rien n’est capable de l’éteindre, et enfin on voit l’accomplissement de ces paroles. L’âme en éprouve une telle joie et une telle allégresse, qu’elle ne voudrait plus faire autre chose que d’en rendre à Dieu de vives actions de grâces ; et elle s’y sent beaucoup plus portée par le plaisir de voir l’exécution de ses promesses, que par l’avantage qu’elle en reçoit.

Je ne sais d’où vient que l’âme désire avec tant d’ardeur que ces paroles de Dieu se trouvent véritables ; elle éprouverait, je crois, moins de douleur d’être surprise en quelque mensonge que si elles ne s’accomplissaient pas ; comme si, par rapport à ces paroles, elle pouvait autre chose que de rapporter ce qui lui a été dit. Je connais une personne qui, à ce sujet, se rappelait très souvent le prophète Jonas lorsqu’il appréhendait que Ninive ne fût point détruite. Mais comme c’est l’esprit de Dieu qui a parlé à l’âme, il est bien juste que son respect et son amour pour lui, lui fassent désirer qu’on ne puisse douter de l’effet de ses paroles, attendu qu’il est la vérité suprême. Aussi, quelle n’est pas sa joie quand, après mille difficultés, elle les voit enfin accomplies ! Lui fallût-il endurer pour cela les plus grandes peines et les plus grands tra­vaux , elle aimerait mieux les souffrir que de voir sans effet ce qu’elle tient avec certitude pour la parole de Dieu. Mais peut-être toutes les personnes ne tomberont pas dans cette faiblesse, si toutefois c’en est une, car pour moi je n’ose la condamner.

Lorsque les paroles viennent de l’imagination, elles n’ont aucun des caractères que nous venons de remarquer dans les paroles de Dieu, ni cette certitude, ni cette paix, ni cette joie intérieure. Voici ce que j’ai vu arriver à quelques personnes faibles de tempérament ou d’imagi­nation. Étant dans l’oraison de quiétude et dans le som­meil spirituel, elles se trouvaient dans un si grand recueillement, et tellement hors d’elles-mêmes , qu’elles ne sentaient rien à l’extérieur ; tous leurs sens étaient tellement. endormis (et peut-être sommeillaient-elles en effet), qu’il leur semblait, comme dans un songe, qu’on leur parlait ; elles se persuadaient voir ainsi des choses qu’elles croyaient procéder de l’esprit de Dieu. Mais tout cela, n’étant que songé ou qu’imaginé, ne produit pas plus d’effet qu’un songe. Il arrive aussi quelquefois que ces âmes, demandant avec amour une chose à Notre Seigneur, se persuadent qu’il leur dit qu’il la leur accordera ; mais je ne saurais croire que ceux qui ont vérita­blement entendu plusieurs fois ces paroles de Dieu, puissent s’y tromper.

Il y a sans doute grand sujet de craindre que ces paroles qu’on entend, ne viennent du démon ou de notre imagination ; mais si elles sont accompagnées des marques dont j’ai parlé, on peut s’assurer qu’elles procèdent de Dieu. Cependant, s’il s’agit pour vous d’une chose importante, ou bien de quelque affaire du prochain, non seulement ne faites rien, mais ne vous arrêtez pas même à la pensée de rien entreprendre, sans l’avis d’un con­fesseur savant, prudent et vertueux ; et cela quoique vous entendiez plusieurs fois les mêmes paroles, et qu’il soit clair pour vous qu’elles viennent de Dieu. Telle est, mes filles, la volonté de Notre Seigneur ; et loin de manquer à ce qu’il nous commande, nous sommes sûres de l’ac­complir, puisqu’il nous a dit de regarder notre confesseur comme tenant sa place. Une si sage manière d’agir nous encouragera, et nous aidera à surmonter les difficultés qui se rencontreraient dans l’exécution de ce que ces paroles nous ordonnent ; et Notre Seigneur inspirera au confesseur la même assurance, et la ferme conviction que ces paroles viennent de son esprit. S’il ne le fait point, nous ne sommes obligées à rien de plus. Quant à moi, je trouve un tel péril à s’écarter de cette règle pour suivre son propre sentiment, que je vous avertis, mes sœurs, et vous conjure, au nom de Notre Seigneur, de ne jamais commettre une telle faute.

Dieu parle encore à l’âme d’une autre manière très sûre, selon moi, dans une vision intellectuelle dont je trai­terai dans la suite. C’est au plus intime de l’âme que Dieu parle ; et l’âme entend ses paroles d’une manière si distincte et dans un si profond secret, que le mode même d’entendre et les effets produits par la vision rassurent pleinement, et donnent la certitude que le démon ne saurait y avoir aucune part. L’admirable impression que ces paroles produisent sur l’âme, l’affermit dans la croyance qu’elles viennent de Dieu ; au moins est-elle bien sûre qu’elles ne procèdent pas de l’imagination ; et si l’on veut y réfléchir, on aura toujours celte assurance, pour les raisons que je vais dire.

La première raison est qu’il y a une grande différence entre les paroles formées par notre imagination, et ces paroles divines. Car bien qu’elles n’aient qu’un même sens , celles-ci l’expriment d’une manière si claire, et s’impriment tellement dans notre mémoire, que nous ne saurions en oublier la moindre syllabe ; au lieu que celles qui viennent de notre imagination sont loin de cette clarté, et ressemblent en quelque sorte à des paroles entendues au milieu d’un songe.

Seconde raison : ces paroles s’entendent souvent lorsque nous ne pensons point du tout au sujet auquel elles ont rapport, et quelquefois même quand nous sommes en conversation ; en outre, elles répondent à des pensées qui ne font que passer dans notre esprit. ou à des pen­sées que nous n’avons plus, ou à des choses auxquelles nous n’avions jamais pensé. Or, comment l’imagination pourrait-elle inventer des paroles qui ont rapport. à ce que l’âme n’a jamais ni désiré, ni aimé, ni même connu ?

Troisième raison : l’âme ne fait qu’écouter ces paroles qui viennent de Dieu, au lieu que c’est elle qui forme celles qui viennent de l’imagination.

Quatrième raison : une seule de ces paroles divines comprend en peu de mots ce que notre esprit ne saurait exprimer qu’en plusieurs.

Cinquième raison enfin : souvent, par une manière que je ne saurais expliquer, ces paroles divines comprennent plusieurs sens outre celui qu’elles expriment par le son. Je parlerai ailleurs de ce mode d’entendre, qui est si déli­cat et si admirable, qu’on ne saurait assez en bénir le Seigneur.

Comme quelques personnes, et une en particulier bien connue de moi, ont été en de grands doutes sur ce mode d’entendre, et sur la différence qui se trouve entre les paroles de Dieu et celles qui viennent de l’imagination, je suis persuadée que plusieurs autres sont dans la même peine. Cette personne, à laquelle Dieu daignait très souvent parler, avait considéré fort attentivement ce qui se passait alors en elle ; et sa plus grande crainte, dans les commencements, était que ces paroles ne fussent un jeu de son imagination. Quant à celles qui viennent du démon, on les reconnaît plus vite. Se transformant en ange de lumière, il peut bien, à force de subtilité, faire entendre ses paroles d’une manière aussi distincte que l’esprit de vérité ; mais ce qui n’est pas en son pouvoir, c’est de contrefaire les effets des paroles divines , ni de laisser dans l’âme la paix et la lumière dont elles la remplissent. Cet esprit de ténèbres la remplit au contraire d’inquiétude et de trouble. Mais il ne peut faire aucun mal à l’âme , pourvu qu’elle soit humble, et que, fidèle à l’avis donné plus haut , elle ne fasse rien par elle-même, quelques paroles qu’elle entende.

L’âme reçoit-elle des faveurs et des caresses, elle doit examiner attentivement si elle en conçoit quelque sentiment de propre estime ; et si elle ne se confond pas d’au­tant plus que les paroles qu’elle entend sont plus tendres, elle doit être assurée qu’elles ne viennent point de l’esprit de Dieu. Car il est certain que quand Dieu parle, plus les faveurs dont il comble l’âme sont grandes, moins l’âme fait cas d’elle-même ; elle demeure pénétrée d’un plus vif sentiment de ses péchés, et oublie ce qu’elle peut avoir fait de bien ; son unique pensée et son unique désir, c’est la gloire de Dieu, sans songer à sole intérêt propre ; elle appréhende plus que jamais de s’écarter en quoi que ce soit de sa volonté ; enfin, elle est intimement convaincue qu’au lieu de mériter tant de grâces, elle ne mérite que l’enfer.

Lorsque l’oraison et les faveurs qu’on y reçoit pro­duisent de tels effets, l’âme n’a rien à appréhender. Qu’elle se confie en la miséricorde de Dieu, qui, étant fidèle en ses promesses, ne permettra pas qu’elle soit trompée par le démon. Il est bon néanmoins qu’elle marche toujours avec quelque crainte.

Mais, diront peut-être ceux que Notre Seigneur ne conduit pas par ce chemin, ces âmes ne pourraient-elles pas, pour éviter tout péril, ne pas écouter ces paroles ; et si elles sont intérieures, en détourner leur pensée de telle sorte qu’elles ne les entendraient pas ? Non, cela ne leur est point possible. Nous pouvons en quelque manière, j’en conviens, ne pas entendre les paroles de l’imagination, en les laissant tomber et n’en tenant aucun compte ; mais il n’en est pas de même des paroles divines. Lorsque c’est Dieu qui nous parle, soudain il fait taire en nous toutes les autres pensées pour nous rendre attentifs à ce qu’il nous dit et il est moins en notre pouvoir de ne pas l’entendre, qu’il n’est au pouvoir d’une personne dune ouïe très subtile de ne pas entendre ce qu’on lui dirait à haute voix. Car cette personne peut ne pas prêter son attention, et occuper son esprit d’autre chose. Main quand Dieu parle, il est de toute impossibilité à l’âme de boucher ses oreilles, et de penser à autre chose qu’à ce qu’elle entend. Celui qui, à la prière de Josué, put arrêter le soleil, arrête aussi, quand il lui plaît, les puissances de l’âme et tout l’intérieur. L’âme voit que c’est un autre Maître tout autrement puissant qu’elle, qui gouverne alors ce château ; ce qui imprime en elle un grand respect et une humilité profonde. Ainsi donc, quand Dieu parle à l’âme, il ne lui est possible en aucune façon de ne pas l’entendre. Je prie Notre Seigneur de nous faire la grâce de nous oublier nous-même pour ne penser qu’à lui plaire : puissé-je avoir expliqué ce qui regarde ces divines paroles, et donné quelques avis utiles aux âmes que le divin Maître hono­rera d’une aussi grande faveur.

2CHAPITRE IV2

3De l’état d’oraison où Dieu suspend l’âme dans le ravissement, ou l’extase, ou le rapt, qui sont, à son avis, une seule et même chose. Du grand courage qui lui est nécessaire pour recevoir de hautes faveurs de Sa Majesté.3

Quel repos peut goûter la pauvre petite colombe au milieu de ces peines, et d’autres encore ? Toutes ces peines allument en elle un plus ardent désir de posséder son Époux. Le divin Maître, qui connaît notre faiblesse, se sert de ce moyen et de plusieurs autres pour fortifier cette âme, afin qu’elle ait le courage de s’unir à un Souverain tel que lui, et de le prendre pour Époux.

Vous rirez peut-être de m’entendre ici parler de cou­rage, et il vous semblera qu’il n’est nullement nécessaire à cette âme, attendu qu’il n’y a point de femme, de si basse condition qu’elle soit, qui n’en ait assez pour épouser un roi. Cela est vrai à l’égard des princes de la terre, mais non pas à l’égard de ce Roi du ciel. Il y a tant de disproportion entre sa grandeur infinie et notre extrême bassesse, qu’il faut, pour surmonter l’effroi qu’on éprouve plus, de courage que vous ne pensez ; et il nous serait impossible de l’avoir, si lui-même ne nous le donnait. Aussi, que fait-il pour conclure ce céleste mariage ? Il met l’âme dans des ravissements qui la dégagent des sens, parce qu’elle ne pourrait, en leur demeurant unie, se voir si proche de cette suprême Majesté sans entrer dans une frayeur qui lui coûterait peut-être la vie. Je parle ici de véritables ravissements ; et non de ces prétendus ravissements ou extases qui ne sont que des imaginations et des effets de la faiblesse de notre sexe, qui est telle qu’une seule oraison de quiétude est capable, comme je crois l’avoir dit, de mettre quelques-unes de ces âmes dans l’agonie.

Comme j’ai communiqué avec plusieurs personnes spi­rituelles, je veux rapporter ici ce que j’ai appris des différentes sortes de ravissements. Je ne sais si j’y réussirai comme je l’ai fait ailleurs. Si je répète ici ce que j’ai dit sur certains sujets, c’est, entre autres raisons, pour mettre sous les yeux l’ensemble et la suite des grâces que Dieu accorde dans les diverses demeures de ce château.

L’une de ces. sortes de ravissements arrive sans même que l’âme soit en oraison : une parole de Dieu qu’elle en­tend, ou qui revient à son souvenir, la touche d’une ma­nière si vive, qu’elle est ravie hors d’elle-même. Il semble que Notre Seigneur, ayant compassion de ce qu’elle souffre depuis si longtemps par le désir de le posséder, fait naître du plus profond de son intérieur cette étincelle dont j’ai parlé plus haut, qui l’embrase de telle façon, qu’elle se renouvelle comme un phénix au milieu des flammes : elle peut croire pieusement que ses offenses lui sont pardonnées ; bien entendu qu’auparavant elle a satis­fait à tout ce qu’ordonne l’Église pour se purifier de ses taches, et se trouve ainsi disposée à recevoir une telle grâce. Lorsque l’âme est en cet état, Notre Seigneur l’unit à lui d’une manière ineffable. Seuls, Notre Seigneur et l’âme ont le secret de cette union ; encore l’âme ne l’entend pas de telle sorte qu’elle puisse ensuite l’expliquer, quoiqu’elle la connaisse par un sentiment intérieur ; car ceci n’est pas comme un évanouissement dans lequel on est privé de toute connaissance, tant intérieure qu’extérieure.

Ce que j’ai remarqué en cette sorte de ravissement, c’est que l’âme n’a jamais plus de lumière qu’alors pour comprendre les choses de Dieu. Si l’on me demande comment il peut se faire que toutes nos puissances et tous nos sens étant tellement suspendus qu’ils sont comme morts, nous entendions et comprenions quelque chose, je réponds que c’est un secret que nulle créature peut-être n’entend, et que Dieu s’est réservé ainsi que tant d’autres qui se passent dans cette sixième demeure et dans la septième. J’aurais pu joindre ensemble ces deux dernières demeures, parce que, pour aller de l’une à l’autre, l’âme ne rencontre point de porte fermée ; mais comme il y a des choses dans la dernière qui ne sont connues que de ceux qui y sont entrés, j’ai jugé à propos de les diviser.

Quand l’âme est dans cette extase, Notre Seigneur lui fait la grâce de lui découvrir quelques secrets des choses célestes, et de lui donner des visions imaginaires qu’elle peut rapporter, et qui demeurent tellement gravées dans sa mémoire qu’elle ne saurait jamais les oublier. Le divin Maître lui accorde aussi des visions intellectuelles, dont quelques-unes sont si élevées, que l’âme manque de termes pour les exprimer, Dieu le permettant sans doute ainsi, parce qu’il ne convient pas que les créatures qui sont encore sur la terre, en aient connaissance ; quant à la plupart des autres, elle les peut rapporter quand elle est revenue du ravissement. Comme il peut se faire, mes sœurs, que ces visions, et particulièrement les intellec­tuelles, ne soient pas connues de quelques-unes d’entre vous, j’en parlerai en son lieu, attendu que mes supérieurs m’ont ordonné de le faire. Il paraîtra peut-être déplacé que je m’occupe d’un tel sujet, mais ce ne sera pas, je l’espère, sans utilité pour quelques âmes.

Mais, direz-vous, si l’âme ne peut dans la suite rendre compte de ces faveurs si sublimes dont je viens de parler, quel avantage en retire-t-elle ? Ô mes filles, il est si grand que l’on ne saurait assez l’estimer ; car bien que ces visions ne puissent se rapporter, elles demeurent tellement gravées dans le fond de l’âme, qu’elles ne s’en effacent jamais. Mais comment peut-on s’en souvenir, puisqu’elles n’ont aucune image qui les représente, et que les puissances de l’âme n’en ont point l’intelligence ? C’est là encore une chose que je ne comprends pas. Je sais seulement qu’elles impriment si profondément dans l’âme certaines vérités fur la grandeur de Dieu, que quand la foi n’existerait pas pour lui dire qui il est, et lui imposer la loi de le reconnaître pour son Dieu, dès ce moment elle l’adorerait en cette qualité , comme le fit Jacob après la vision. de l’échelle mystérieuse. Ce patriarche connut alors des secrets qu’il ne fut pas ensuite en son pouvoir de déclarer ; s’il n’eût vu que des anges monter ou descendre, et s’il n’eût pas été en même temps éclairé d’une lumière intérieure, il n’eût pas compris les grands mystères qui lui étaient montrés dans cette vision. Je ne sais si je m’explique bien, et si je rapporte fidèlement ce que j’ai entendu dire sur ce sujet. Moïse ne put non plus dire tout ce qu’il avait vu dans le buisson, il dit seulement ce que Dieu lui permit d’en rapporter. Si Dieu, par les merveilles qu’il révélait alors à son âme, ne lui eût donné la claire vue et la certitude qu’il lui parlait, Moïse n’aurait jamais osé s’engager dans tant de périls et de travaux ; il dut donc voir, au milieu des épines de ce buisson, tant et de si grandes choses, qu’il se sentit assez de courage pour entreprendre de délivrer son peuple. Vous voyez par là, mes sœurs, qu’il ne nous appartient pas de pénétrer les secrets de Dieu , ni de chercher des raisons qui nous en donnent l’intelligence. Croyons, comme nous y sommes obligées, qu’il est tout-puissant, et que des vers de terre tels que nous sommes ne doivent pas pré­tendre à connaître ses infinies grandeurs ; et ne cessons de le bénir de ce que, dans sa bonté, il daigne nous donner la connaissance de quelques-unes.

Je souhaiterais pouvoir tant soit peu expliquer, à l’aide d’une comparaison, ce qui se passe dans le ravissement dont je traite, mais je ne crois pas qu’il y en ait qui puisse bien l’exprimer. Je me servirai de celle-ci, faute d’autre. Représentez-vous, dans le palais d’un roi ou d’un grand seigneur, une de ces salles magnifiques qui renferment des cristaux, des vases de toute espèce , et une infinité d’autres objets rares et précieux, disposés de telle manière qu’on les voit presque tous en entrant. J’ai eu une fois ce spectacle sous les yeux : c’était dans le palais de la duchesse d’Albe, où, dans un de mes voyages, mes supé­rieurs, sur les instantes prières de cette dame, m’obligèrent de passer deux jours. Dès l’entrée, je demeurai toute surprise ; et pensant en moi-même à quoi pouvait servir ce grand amas de curiosité, je trouvai que la beauté et la variété de tant de créatures pouvait me porter à louer le Créateur ; et maintenant j’admire comment cela me sert pour le sujet que je traite. Je restai un certain temps dans ce cabinet ; mais cette grande multitude d’objets si différents fit qu’à peine sortie j’oubliai tout ce qui avait frappé mes yeux , et il ne m’en resta qu’un souvenir général et confus.

Voilà une faible idée de ce qui se passe dans le ravisse­ment dont je parle. Lorsque dans ces deux dernières demeures Dieu est dans une âme comme dans le ciel empyrée, et tellement uni à elle qu’elle n’est plus qu’une même chose avec lui, cette âme est ravie hors d’elle-même, et se trouve si abîmée dans la joie de le posséder, qu’elle est incapable de comprendre les secrets qu’il expose à sa vue. Mais lorsqu’il lui plaît quelquefois de la tirer de l’ivresse de cette extase pour lui faire voir comme en un clin d’œil les merveilles de ce cabinet céleste, elle se souvient, après être entièrement revenue à elle, qu’elle les a vues. Elle ne saurait néanmoins rien dire en parti­culier de chacune d’elles, attendu que, par sa nature, elle ne peut rien comprendre au delà de ce que Dieu a voulu, par une manière surnaturelle, lui faire voir de surnaturel. D’après cette manière de m’exprimer, il semblerait que l’âme voit quelque chose par vision imaginaire ; cependant ce n’est point cela que je veux dire, je ne parle ici que de vision intellectuelle. Mais non ignorance et mon peu d’esprit font que je ne puis rien dire comme il le faudrait ; et si j’ai rencontré juste dans ce que j’ai dit sur ce ravissement, il m’est bien démontré que cela ne vient pas de moi.

Pour moi, je suis persuadée que si l’âme, dans les ravissements qu’elle croit avoir, n’entend point de ces secrets du ciel, ce ne sont point des ravissements véritables, mais des effets de la faible complexion des femmes, qui, après avoir fait de grands efforts d’esprit, tombent dans une défaillance qui suspend l’usage de leurs sens, ainsi que je l’ai dit dans l’oraison de quiétude. Or, cela n’a rien de commun avec un véritable ravissement ; car lorsque c’en est un, je tiens pour certain que Notre Seigneur attire toute l’âme à lui, et que, la traitant comme son épouse, il lui fait voir une petite partie du royaume qu’il a acquis ; et pour peu qu’un Dieu si grand se révèle à l’âme, elle voit d’admirables choses. Or, comme il veut que rien alors ne détourne l’âme de jouir du bonheur de sa présence, il fait fermer à ses sens et à ses puissances toutes les portes de ces demeures, et ne laisse ouverte que celle par où elle est entrée pour aller à lui. Qu’il soit loué à jamais d’un tel excès de miséricorde, et que malheureux sont ceux qui, pour ne pas vouloir en profiter, rendent inutile l’amour qu’un si bon Maître leur témoigne !

Ô mes sœurs, combien peu considérable est tout ce que nous avons quitté en renonçant au monde, et tout ce que nous faisons et pouvons faire pour un Dieu qui veut bien ainsi se communiquer à de petits vers de terre comme nous ! Or, puisqu’il nous est permis d’espérer même dès cette vie de jouir d’un aussi grand bonheur, que faisons-nous ? à quoi nous arrêtons-nous ? qui peut nous empêcher un seul moment de chercher par les rues et les places publiques notre divin Époux, à l’exemple de l’épouse des Cantiques ? Oh ! que tout ce qui est sur la terre est inutile, s’il ne nous sert à acquérir un si grand bien ! Et quand nous pourrions posséder à jamais tous les plaisirs, toutes les richesses, toutes les joies imaginables du monde, que tout cela est vil et dégoûtant en comparaison des saintes délices et des trésors de gloire dont nous jouirons pendant l’éternité ! Et ces trésors de gloire eux-mêmes ; que sont-ils, comparés au bonheur de posséder sans fin, comme nôtre, le Créateur et le Maître de tout ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre ?

Ô aveuglement humain, jusqu’à quand obscurciras-tu nos yeux ! Sans doute, mes sœurs, cet aveuglement n’est pas tel en nous qu’il nous empêche de voir tout à fait ; j’aperçois néanmoins dans nos yeux de petits grains de sable, dont le nombre pourrait, en s’augmentant, nous nuire beaucoup. C’est pourquoi, je vous en conjure, au nom de Dieu, faisons tourner à notre profit nos fautes mêmes par une connaissance plus intime de notre misère ; et qu’elles servent à rendre notre vue plus pénétrante ; de même que la boue, entre les mains de Notre Seigneur, servit à guérir l’aveugle né. Ainsi, en nous voyant si imparfaits, redoublons d’ardeur pour supplier notre divin Époux de tirer du bien de nos misères, afin que nous puissions lui plaire en toutes choses.

J’ai fait, sans m’en apercevoir, une grande digression.

Pardonnez le moi, mes sœurs ; mais je n’ai pu, en trai­tant de ces grandes grâces de Dieu, m’empêcher de témoi­gner ma douleur à la vue de ce que les âmes perdent par leur faute. Il est vrai, ce sont là des faveurs insignes que Notre Seigneur fait à qui il veut ; cependant, si nous aimions cet adorable Époux comme il nous aime, il nous les accorderait à toutes ; car il ne désire rien tant que de trouver à qui donner, et ses dons ne diminuent point ses richesses, parce qu’elles sont infinies.

Je reviens à mon sujet. Quand le divin Époux veut ravir l’âme, il commande que l’on ferme les portes de ces deux dernières demeures, et même celles du château et de son enceinte. En effet, à peine entre-t-on dans le ravissement, que l’on cesse de respirer ; et si quelquefois on garde encore durant quelques moments l’usage des autres sens, on ne peut néanmoins proférer une seule parole. Mais souvent tous les sens sont suspendus à l’in­stant même ; un tel froid gagne les mains et tout le corps, que l’âme semble en être séparée ; parfois il est impossible de distinguer si l’on respire encore. Le ravissement, dans un si haut degré, est de courte durée ; cette grande suspension ne tarde pas à diminuer, et le corps parait alors reprendre quelque vie pour mourir de nouveau de la même manière, et rendre l’âme plus vivante qu’auparavant. Mais cette grande extase passe vite.

Souvent, après cette extase, durant le reste du jour et quelquefois durant plusieurs jours, la volonté reste comme enivrée, et l’entendement tout occupé de ce qu’il a vu : l’âme est, ce semble, incapable de s’appliquer à autre chose qu’à aimer Dieu ; et elle s’y porte avec d’autant plus d’ardeur, qu’elle n’a que du dégoût pour les créatures. Mais lorsque cette âme est entièrement revenue à elle, quelle n’est pas sa confusion de se voir si indigne d’une telle faveur ! Quels désirs n’éprouve-t-elle pas de s’employer au service de Dieu de toutes les manières qu’il lui plaira ! Car si les faveurs précédentes produisent de si grands effets, quel doit être celui d’un ravissement si sublime ! Cette âme voudrait avoir mille vies pour les sacrifier à Dieu ; elle souhaiterait que toutes les créatures fussent changées en autant de langues pour l’aider à louer Celui qu’elle aime ; elle a soif de pénitence ; mais tout ce qu’elle peut faire d’austérités lui semble peu de chose, parce que la force de son amour l’empêche en quelque sorte de les sentir. Elle voit clairement que les tourments étaient légers aux martyrs, à cause de l’assistance qu’ils recevaient de Celui pour l’amour duquel ils les enduraient. Ainsi, ces âmes se plaignent à Notre Seigneur lorsqu’il ne leur présente pas des occasions de souffrir.

Elles considèrent comme une grâce très particulière du divin Maître qu’il leur envoie ces ravissements en secret ; si cela leur arrive en présence de quelques personnes, la confusion qu’elles en éprouvent est si grande, qu’elle les arrache en quelque sorte à cette délicieuse ivresse qu’on goûte après une si haute faveur. Connaissant la malice du monde, elles craignent que ceux qui les ont vues en cet état ; au lieu de reconnaître une grâce si insigne et d’en louer le. Seigneur, n’en portent des jugements téméraires, et n’en parlent d’une manière désavantageuse.

Cette peine et cette confusion dont ces âmes ne peuvent se défendre, procèdent, en quelque sorte, d’un défaut d’humilité. En effet, si elles souhaitent d’être méprisées, pourquoi se mettre en peine de ce qu’on peut dire ? C’est ce que Notre Seigneur fit entendre à une personne qui se trouvait dans cette peine : Ne t’afflige point, lui dit-il, car ceux qui t’ont vue en cet état me donneront des louanges, ou ils en parleront à ton désavantage ; et ainsi, d’une manière ou d’une autre, tu y gagneras. J’ai su depuis que ces paroles consolèrent et encouragèrent extrêmement cette personne ; et je les rapporte ici, afin que si quel­qu’une d’entre vous se voyait dans la même affliction, elle se les rappelle et en fasse son profit.

Notre Seigneur veut, ce me semble, que le monde sache que ces personnes sont à lui, et que nul autre n’a droit d’y prétendre. Pour le corps, l’honneur, les biens, il permet qu’on les attaque, parce qu’il en tirera sa gloire ; mais pour l’âme, il ne permet point qu’on y touche. Ainsi, pourvu qu’elles soient fidèles à leur divin Époux, et qu’elles n’aient pas le malheur de s’éloigner de lui, il les protégera contre toutes les puissances du monde et contre toutes les forces de l’enfer.

Je ne sais si j’ai donné quelque intelligence de ce qui regarde les ravissements. Je dis quelque intelligence ; car de la donner tout entière, c’est une chose impossible ; et si j’y ai réussi en quelque sorte, je ne croirai pas mon temps mal employé. A l’aide de ce que j’ai dit, on pourra discerner les véritables ravissements de ceux qui sont faux, et connaître la différence de leurs effets. Je dis ravissements faux, et non pas feints, parce que je suppose que ceux qui les ont, n’ont pas dessein de tromper, mais sont trompés. Comme chez eux les effets ne répondent pas à la faveur qu’ils croient avoir reçue, leurs prétendus ravissements deviennent un sujet de risée ; ce qui fait qu’ensuite on a de la peine à ajouter foi même aux ravis­sements véritables dont Notre Seigneur favorise les âmes. Qu’il soit loué et béni à jamais ! Ainsi soit-il.

2CHAPITRE V2

3Suite du même sujet. Comment Dieu élève l’âme, par un rapt de l’esprit différent de ce qui a été décrit. Pourquoi le courage est nécessaire. De cette savoureuse faveur qu’accorde le Seigneur. Enseignement fort profitable3.

Il y a une autre sorte de ravissement auquel je donne le nom de vol de l’esprit. S’il est le même, quant à la substance, que le précédent , il en diffère néanmoins beaucoup par la manière dont il agit sur l’intérieur. Quel­quefois, en effet, l’âme est ravie par un mouvement si prompt, et l’esprit est emporté avec tant de vitesse, qu’on en éprouve un grand effroi, surtout dans les commencements. C’est ce qui m’a fait dire que ceux à qui Notre Seigneur accorde ces grâces, ont besoin de beaucoup de courage, de foi, de confiance, d’abandon à sa volonté, afin qu’il fasse de l’âme ce qu’il voudra. Pensez-vous ; mes filles, qu’une personne qui jouit pleinement de sa raison et de ses sens, n’éprouve qu’un léger trouble lorsqu’elle sent ainsi enlever son âme, et quelquefois son corps avec elle, comme nous le lisons de quelques saints, sans savoir ni où elle va, ni qui l’enlève, ni comment cela se fait ? Car au moment où se déclare ce mouvement instantané, on n’est pas encore bien assuré qu’il vient de Dieu. Mais, direz-vous, ne peut-on pas y résister ? Non, en aucune manière ; et c’est même pis quand on le tente, ainsi que je l’ai appris d’une personne à qui cela est arrivé. Dieu vent alors faire connaître à l’âme qu’après s’être tant de fois pleinement remise entre ses mains, et s’être offerte à lui tout entière, elle ne peut plus en nulle façon disposer d’elle-même. Cette personne ayant reconnu que la résistance ne servait qu’à accroître de beaucoup l’impétuosité du mouvement qui l’enlevait, résolut de ne pas plus résister au ravissement que la paille à l’ambre qui l’attire. Elle s’abandonnait aux mains de Celui qui est tout-puissant, comprenant bien que le mieux pour elle alors était de faire de nécessité vertu : En effet, avec la même facilité qu’un géant enlève une paille, le Fort des forts, notre grand Dieu, enlève l’esprit.

Si ma mémoire est fidèle , j’ai dit, en traitant des goûts spirituels dans la quatrième demeure, que l’âme, dans cette oraison, est comme un bassin de fontaine qui se remplit d’eau d’une manière si douce et si tranquille, qu’on n’y remarque aucun mouvement. Mais ici ce grand Dieu, qui donne un frein aux eaux et qui défend à la mer de franchir ses limites, ouvre les sources de l’eau de la grâce, et en déchaîne le cours impétueux sur cette âme, qui, en un instant, semblable à la nacelle flottant sur la cime des ondes, est emportée jusqu’au ciel. De même qu’au milieu de la tempête tous les efforts du pilote et des matelots ne sauraient empêcher un vaisseau d’aller où le poussent les vagues en furie, de même l’âme ne peut rien contre cet irrésistible mouvement des flots qui l’emportent ; tout en elle, les sens, les puissances, et ce qu’il peut y avoir d’extérieur, se trouve contraint de céder.

Ô mes sœurs, si en écrivant seulement ceci je suis épouvantée de voir la puissance de ce Souverain et de ce Maître absolu, combien le devront être ceux qui font éprouvée ! Je n’en doute point, s’il plaisait à ce grand Dieu de se montrer avec cette majesté aux personnes du monde les plus abandonnées au péché, elles n’auraient pas la hardiesse de l’offenser ; et si elles n’étaient pas arrêtées par l’amour, elles le seraient du moins par la crainte. Quelle obligation n’ont donc pas les âmes qu’il daigne conduire par une voie si sublime, de faire tous leurs efforts pour plaire à ce Maître adorable ! C’est pourquoi, je vous en conjure en son nom, vous, mes filles, à qui il accorde de pareilles faveurs, redoublez de fidélité dans son service, et souvenez-vous que plus vous recevez de sa main, plus la dette que vous contractez est grande. L’immensité de cette dette effraye ; pour en soutenir la vue, il faut à l’âme un grand courage ; et si Notre Seigneur ne le lui donnait, elle serait dans une affliction continuelle. En effet, comment ne serait-elle pas accablée en voyant d’un côté ce que cet adorable Maître fait pour elle, et de l’autre, le faible retour dont elle paye des faveurs si extraordinaires ? Liée à son divin Époux par des obligations extrêmes, elle gémit de pouvoir si peu de chose pour lui. Si elle lui rend quelque service, il est si peu digne de lui et accompagné de tant de défauts, d’imperfections, de lâcheté, que le mieux qu’elle puisse faire est de ne point s’en souvenir, et d’avoir seulement devant les yeux la grandeur de ses péchés, de s’abandonner à sa miséricorde, et de demander avec larmes qu’il daigne, vu qu’elle n’a point de quoi acquitter sa dette, y suppléer lui-même, et user envers elle de cette inépuisable bonté dont il use toujours à l’égard des pécheurs. Peut-être cette âme entendra-t-elle de la bouche du Sauveur les paroles qu’il adressa à une personne qui, prosternée devant un crucifix, était en proie à une amère affliction. Comme elle se désolait de n’avoir jamais eu rien à offrir à Dieu, ni à quitter pour l’amour de lui, le même Seigneur crucifié lui dit, pour la consoler, qu’il lui donnait toutes les peines et toutes les douleurs qu’il avait sou souffertes dans sa passion ; qu’elle les regardât désormais comme siennes, et les offrît à son Père. Cette personne fut inondée d’une telle joie, et se trouva si riche, ainsi que je l’ai appris d’elle-même, qu’elle ne put jamais oublier cette faveur signalée. Au contraire, toutes les fois qu’elle faisait réflexion sur sa misère, ce souvenir relevait son courage, et la remplissait de consolation. Je pourrais rapporter plusieurs choses particulières sur ce sujet ; car ayant communiqué avec diverses personnes d’oraison et fort saintes, j’ai été à même de les connaître. Mais craignant que vous ne pensiez que je parle de moi, je n’en dirai pas davantage. Le trait que je viens de rapporter suffit, mes filles, pour vous montrer quel plaisir cause à Notre Seigneur cet exercice de la connaissance de nous-même la vue constante de notre pauvreté et de notre misère, enfin la conviction profonde que nous n’avons rien que nous ne tenions de lui.

Ainsi, mes sœurs, si dans ces ravissements il faut à une âme beaucoup de courage pour soutenir la vue de la majesté de Dieu, il lui en faut plus encore, quand elle est humble, pour soutenir la vue de son impuissance à reconnaître de si sublimes faveurs. Daigne le Seigneur, dans son infinie bonté, nous faire don de ce courage !

Je reviens à ce ravissement si impétueux. Il est tel qu’il semble que véritablement il sépare l’esprit du corps. Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus haut n’en est pas morte ; mais elle ne sait, durant quelques instants, si son âme anime ou n’anime plus son corps. Il lui semble qu’elle est dans une autre région entièrement différente de celle où nous sommes ; elle y voit une lumière incomparablement plus brillante que toutes celles d’ici-bas ; et elle se trouve instruite en un instant de tant de choses merveilleuses, qu’elle n’aurait pu, avec tous ses efforts, s’en imaginer, en plusieurs années, la millième partie. Cela n’est point une vision intellectuelle, mais imaginaire, dans laquelle on voit plus clairement des yeux de l’âme que l’on ne voit des yeux du corps. On comprend aussi alors certaines choses sans qu’il soit besoin de paroles pour les faire entendre ; et si l’on voit quelques saints, on les reconnaît comme si l’on avait eu avec eux des rapports intimes dans le monde.

Souvent, outre ce que l’on voit des yeux de l’âme en la manière que je viens de dire, on voit aussi d’autres choses par une vision intellectuelle, et en particulier une grande multitude d’anges qui accompagnent leur Maître. Beaucoup d’autres choses encore que je ne saurais dire, sont représentées à l’âme par une connaissance admirable à laquelle les yeux du corps n’ont point de part. Ceux qui en auront l’expérience et qui seront plus habiles que moi, pourront peut-être les expliquer, mais cela me semble bien difficile. Pendant que tout cela se passe, l’âme est-elle unie au corps ou en est-elle séparée ? Je ne sais, je ne voudrais affirmer ni l’un ni l’autre. Voici, à ce sujet, la pensée qui m’est souvent venue : Si le soleil, sans changer de place, envoie en un moment ses rayons sur la terre, pourquoi l’âme, qui n’est qu’une même chose avec l’esprit comme le soleil avec ses rayons, ne pourrait-elle point ; sans quitter sa demeure ordinaire, et par la force de cette chaleur qui lui vient du vrai Soleil de justice, sortir de soi et s’élever vers Dieu par quelque partie supérieure d’elle-même ?

Je ne sais peut-être ce que je dis ; ce qui, est vrai, c’est que ce mouvement qui s’élève alors de l’intérieur, et que j’appelle un vol de l’esprit , ne sachant quel nom plus propre lui donner, n’est pas moins prompt que celui d’une balle de mousquet. Ce vol est sans bruit, mais il se fait sentir à l’âme d’une manière si manifeste, que l’illusion sur ce point lui est absolument impossible. Autant que j’en puis juger, l’âme en est entièrement hors d’elle-même, et Dieu lui découvre alors des choses admirables. Revenue à soi, elle tire tant d’avantages des choses si merveilleuses qu’elle a vues, que toutes celles de la terre ne lui paraissent que de la boue. Ainsi elle conçoit un tel mépris de ce qu’elle estimait auparavant, qu’elle ne souffre plus la vie qu’avec peine. Il semble que Dieu ait voulu lui faire connaître quelque chose de la beauté et des richesses de ce fortuné pays qu’elle doit habiter un jour, ainsi que, par les députés qu’envoyèrent les Israélites, il fit connaître à son peuple la fécondité de la terre promise. Il agit de la sorte envers cette âme ; afin qu’elle supporte avec joie les fatigues d’un si pénible voyage, par la vue de ce terme heureux où l’attend un éternel repos. Qu’on ne croie pas qu’on ne tire que peu de profit d’un ravissement qui passe si vite ; il produit de si grands avantages, qu’il faut pour le comprendre l’avoir éprouvé. Il est donc clair qu’un tel ravissement ne peut procéder ni de l’imagination, ni du démon ; car de cet esprit de ténèbres il ne saurait rien venir qui opère dans l’âme une si grande paix, un calme si pur, ni surtout qui lui donne les trois choses que je vais dire, en un aussi haut degré qu’elle les possède au sortir de ce ravissement.

La première, une admirable connaissance de Dieu qui, à mesure qu’il se découvre à nous, nous donne une idée plus haute de son incompréhensible grandeur. La seconde, la connaissance de nous-même, et un sentiment profond d’humilité, à la seule pensée qu’une créature qui n’est que bassesse et néant en comparaison de l’au­teur de tant de merveilles, ait osé l’offenser, et soit encore assez hardie pour le .regarder. La troisième, un souverain mépris pour toutes les choses de la terre, hormis pour celles qui peuvent être utiles pour le service d’un si grand Dieu.

Voilà les joyaux que l’Époux donne d’abord à son épouse ; elle y est d’autant plus sensible, qu’ils sont d’une plus grande valeur. Ces visions où il s’est montré à elle demeurent profondément gravées dans sa mémoire, et elles ne cesseront de lui être présentes jusqu’au jour où elle contemplera son Époux dans la gloire. Une grande faute pourrait seule lui faire perdre un tel bonheur ; mais ce divin Époux qui lui donne ces joyaux, lui donner a encore le secours de sa grâce, afin qu’elle les garde précieusement, et n’ait pas le malheur de les perdre.

Encore une fois, mes sœurs, ne pensez pas qu’il faille peu de courage lorsque l’âme, tout à coup ravie, se voit privée de tous ses sens et se croit séparée de son corps, sans pouvoir comprendre de quelle sorte cela lui arrive. Veuillez m’en croire, il faut que ce grand Dieu qui a accordé à l’âme une si haute faveur, lui donne encore le courage qui lui est alors nécessaire. Vous me direz peut-être qu’elle est bien récompensée de cet effroi qu’elle éprouve ; et j’en demeure d’accord. Que Celui qui a le pouvoir de faire de si grands dons, soit loué à jamais, et nous rende dignes de le servir ! Ainsi soit-il.

2CHAPITRE VI2

3D’un autre effet de l’oraison évoquée dans le chapitre précèdent qui prouve que cet état est véritable, et pas un leurre. D’une autre faveur que le Seigneur accorde à l’âme pour l’inciter à le louer.3

De si grandes grâces allument dans l’âme le plus ardent désir de posséder entièrement l’Époux divin qui les lui accorde. Sa vie n’est plus qu’un tourment, quoique mêlé de délices, et elle soupire avec une ineffable ardeur après la mort. Aussi ne cesse-t-elle de demander avec larmes à son Dieu de la retirer de cet exil. Tout ce qu’elle y voit, la fatigue ; elle ne trouve quelque soulagement que dans la solitude. Mais cette peine revient aussitôt troubler sa joie ; et ainsi elle n’est jamais en repos. Enfin, notre mystique papillon ne trouve point de lieu où il puisse s’arrêter. Cette âme brûle d’un amour si tendre, qu’à la moindre occasion qui augmente ce feu, elle prend soudain son vol. Ainsi, les ravissements sont très fréquents dans cette demeure, sans qu’on y puisse résister, lors même qu’ils arrivent en public. A peine ces faveurs sont-elles connues, qu’on parle contre cette âme et qu’on la persécute ; tant de personnes, et les confesseurs en particulier, cherchent à lui inspirer des craintes, qu’elle ne peut s’empêcher d’en être émue. Pleine de sécurité à l’intérieur, surtout quand elle est seule avec Dieu, elle ne laisse pas de s’affliger à la pensée que ce n’est peut-être là qu’un artifice du démon pour la porter à offenser son saint Époux. Les murmures l’inquiètent peu ; ce qui la peine, c’est quand son confesseur la blâme comme s’il y avait de sa faute. En cet état, elle demande des prières à tout le monde ; et sur ce qu’on lui dit que le chemin par où elle marche est plein de dangers, elle conjure Notre Seigneur de la conduire par un autre. Néanmoins, voyant qu’elle avance beaucoup par celui-là ; convaincue par ce qu’elle lit, ce qu’elle entend, ce qu’elle connaît, que ce chemin la conduit au ciel par l’observation de la loi de Dieu, elle ne saurait, quelques efforts qu’elle fasse, ne pas désirer de continuer toujours d’y marcher. Tout ce qu’elle peut, c’est de s’abandonner entre les mains de Dieu. Cette impuissance de désirer ce qu’on lui commande, lui cause de la peine, parce qu’il lui semble que c’est désobéir à son confesseur, et qu’elle croit que le seul moyen pour n’être point trompée est de lui obéir, et de ne point offenser Dieu. Elle sent que pour rien au monde elle ne voudrait commettre un péché véniel de propos délibéré, et elle s’afflige extrêmement de ce qu’elle ne peut s’empêcher d’en commettre plusieurs sans s’en apercevoir.

Dieu donne à ces âmes un si ardent désir de lui plaire, et une si vive appréhension de tomber dans les moindres imperfections, que cette seule raison est capable de les porter à fuir le commerce des créatures, et à envier le bonheur de ceux qui passent leur vie dans les déserts. Mais d’un autre côté elles voudraient être au milieu des personnes du siècle pour les exciter à servir Dieu, et leur zèle ne gagnât-il qu’une âme, elles s’estimeraient heureuses. Si c’est une femme , elle s’afflige de ce que son sexe ne lui laisse pas cette liberté, et elle envie aux hommes celle qu’ils ont de publier à haute voix la grandeur du Dieu des batailles.

Ô mystique papillon, lié par tant de chaînes, tu ne peux voler au gré de tes désirs. Ayez compassion de lui, ô mon Dieu ! Donnez en ‑fin à cette âme qui ne respire que votre honneur et votre gloire, la liberté de faire quelque chose pour vous. Ne vous souvenez point de son peu de mérite, ni de la bassesse de sa nature. Seigneur, vous êtes tout-puissant ; commandez à la mer de se retirer, et au Jourdain d’écarter ses ondes pour laisser passer les enfants d’Israël. N’écoutez pas un sentiment de tendre compassion pour cette âme à la vue de ce qu’elle aura à souffrir, c’est assez qu’elle soit soutenue par vous : avec cet invincible appui, elle est capable de supporter de grandes croix ; elle y est résolue, elle les appelle de toute l’ardeur de ses désirs. Déployez la puissance de votre bras, et ne permettez point qu’elle consume sa vie en des choses si petites. Une faible femme est devant vous, malgré toute sa bassesse faites resplendir en elle le pouvoir de votre grâce, afin que le monde, voyant qu’elle n’est pour rien dans ses œuvres, vous en donne toute la louange jamais, jamais pour elle trop de sacrifices à ce prix. Qu’on vous adore et qu’on vous aime, voilà, Seigneur, son unique désir. Mille vies, si elle les avait, elle vous les immo­lerait pour obtenir qu’une seule âme, cédant à la voix de son zèle , vous donnât seulement quelques louanges de plus. Oh ! qu’à ses yeux ces mille vies ainsi offertes en sacrifice seraient bien employées ! Mais hélas ! ne méritant pas même d’endurer la plus légère souffrance pour votre service, à combien plus forte raison n’est-elle pas indigne du bonheur de mourir pour vous !

Mais où étais-je, et à quel propos ai-je dit ceci ? Je ne sais. Ce qui est certain, mes sœurs, c’est que ces suspen­sions ou extases allument dans l’âme les désirs que je viens de décrire. Ce ne sont point des désirs qui passent , ils subsistent toujours ; et l’âme fait bien voir en toute occa­sion qu’ils sont sincères. Mais pourquoi dire que ces désirs sont continuels, puisque l’âme se sent quelquefois si lâche et si destituée de courage dans les moindres choses, qu’elle se croit incapable de rien entreprendre. A mon avis, Dieu l’abandonne alors à elle même, pour son plus grand bien ; elle reconnaît que si elle a eu quelque courage, c’était lui seul qui le lui donnait ; elle le voit à une clarté si vive, qu’elle en demeure anéantie, et elle découvre comme dans un nouveau jour la grandeur de son Dieu et cette miséricorde infinie qu’il a déployée à l’égard de la plus misérable des créatures : Cependant l’état ordinaire de l’âme, après ces extases, est celui que j’ai dit.

Remarquez ici une chose, mes sœurs : Lorsque vous sentez ces grands désirs, quelquefois si impétueux, de jouir de la vue de Notre Seigneur, vous ne devez point vous y laisser aller, mais plutôt, si vous le pouvez, en détourner votre pensée. Je dis si vous le pouvez, parce qu’il est d’autres désirs, comme vous le verrez dans la suite, auxquels il est de toute impossibilité de résister. Dans ceux dont je traite maintenant, la résistance est possible , parce que la raison, demeurant libre , l’âme peut, comme l’exemple de saint Martin nous l’apprend, se conformer à la volonté de Dieu. Elle pourra faire diversion à leur violence en considérant que ces désirs étant le partage de personnes très avancées dans l’amour de Dieu, le démon pourrait les exciter en elle pour la porter à croire qu’elle est de ce nombre ; car il est toujours bon de marcher avec crainte. Je suis néanmoins convaincue que cet esprit de ténèbres ne peut répandre dans l’âme le repos et la paix que lui fait goûter cette peine causée par le désir de voir Dieu. Il excitera seulement, à mon avis, quelque mouvement de passion pareil à celui qu’on éprouve pour les choses du siècle. Mais ceux qui n’ont d’expérience ni de l’un ni de l’autre ne sauraient faire ce discernement ; et comme ils se persuadent que ce désir de voir Dieu est d’un très grand prix, ils feront tout ce qu’ils pourront pour l’accroître, et cela au grand préjudice de leur santé, parce que la peine qu’il donne est continuelle ; ou du moins fort ordinaire.

Remarquez aussi, mes sœurs, que la faiblesse de la complexion est souvent la cause de ces peines, surtout dans les personnes d’un naturel si tendre que la moindre chose les fait pleurer. Elles s’imaginent alors que les larmes qu’elles répandent coulent pour Dieu, quoiqu’il n’en soit point la cause. Et si déjà depuis quelque temps à la moindre pensée de Dieu ou à la moindre parole qu’elles, en entendent dire, elles versent des larmes en abondance sans les pouvoir retenir, il peut arriver que ces larmes procèdent moins de leur amour pour Dieu que de quelque humeur amassée autour du cœur. Ainsi elles ne cessent en quelque sorte de pleurer. Se souvenant de ce qu’elles ont entendu dire sur le prix des larmes, elles ne voudraient faire autre chose que d’en répandre ; et loin de les arrêter elles les provoquent de tout leur pouvoir. Le démon, de son côté, les y excite, parce qu’il espère que l’état de faiblesse où elles tomberont les rendra incapables de s’appliquer à l’oraison et d’observer leur règle.

Il me semble que je vous entends me demander avec étonnement ce que vous pouvez donc faire, puisqu’il n’est rien ou je ne trouve du danger, et qu’une chose aussi bonne que les larmes est, selon moi, sujette à l’illusion ; ne serais-je pas moi-même dans l’illusion sur ce point ? Je puis me tromper, je l’avoue ; mais croyez que je ne m’exprime point de la sorte sans avoir vu plusieurs personnes se tromper au sujet de ces larmes. Je ne parle pas de moi, cependant, car je ne suis point tendre, et j’ai, au contraire le cœur si dur, que cela me cause quelquefois de la peine : Sa dureté n’empêche pas néanmoins que lorsque Dieu l’embrase de son amour, il ne distille comme un alambic. Vous n’aurez point de peine à connaître quand vos larmes viendront de cette source divine, parce qu’au lieu de vous mettre dans l’inquiétude et le trouble, elles vous laisseront dans une grande tranquillité et une grande paix, vous donneront de la force, et rarement vous feront mal. Au reste, il y a ceci de bien dans l’illusion par rap­port aux larmes, qu’elle nuit au corps seulement, et non à l’âme, pourvu qu’elle soit vraiment humble ; mais quand bien même ces larmes ne causeraient aucun dommage, il serait toujours salutaire de craindre l’illusion. Gardons-nous bien de croire que tout est fait lorsqu’on pleure beaucoup. Il faut mettre la main à l’œuvre, et avancer dans la pratique des vertus. Que si après cela, sans effort de notre part, Dieu nous favorise du don des larmes, nous pouvons les recevoir avec joie. Mais moins nous travaillerons à les attirer, plus elles arroseront et rendront fertile la terre aride de notre cœur ; parce que ces larmes sont une eau qui tombe du ciel. Il n’y a nulle comparaison à établir entre cette eau céleste et celle que nos efforts peuvent obtenir ; car souvent après nous être bien tourmen­tées à creuser la terre, loin de trouver une source abondante, nous ne trouvons pas même un petit filet d’eau. Ainsi, mes filles, j’estime que le meilleur est de vous mettre en la présence de Dieu, de vous représenter sa miséricorde ; et de considérer quelle est sa grandeur et notre bassesse. Qu’il nous donne ensuite ce qu’il lui plaira, de l’eau ou de la sécheresse ; il sait mieux que nous ce qui nous est le plus utile. Par ce moyen, nous jouirons d’un doux repos, et il sera plus difficile au démon de nous tromper.

Parmi ces sentiments pénibles et agréables tout ensemble qu’éprouve l’âme, il faut compter une jubilation excessive que Dieu lui envoie de temps en temps, et dont elle ne peut comprendre les étranges transports. Je vous en parle ici afin que vous sachiez que cela arrive de la sorte, et que si Dieu vous fait cette grâce, vous lui en rendiez mille louanges. C’est, à mon avis, une union très intime des puissances de l’âme à Notre Seigneur, durant laquelle elles conservent, ainsi que les sens, une pleine liberté pour savourer le bonheur qui les inonde, sans comprendre néanmoins ni la nature de ce bonheur, ni la manière dont elles en jouissent. Ceci paraît incroyable, et c’est pourtant la pure vérité. Cette joie que l’âme ressent est si excessive, que ne se contentant pas d’en jouir seule, elle voudrait pouvoir la dire et en faire part à tout le monde, afin qu’on l’aidât à en donner à Notre Seigneur des remerciements et des louanges ; car c’est là, que tendent tous ses désirs. Oh ! si c’était en son pouvoir, que de fêtes elle célébrerait, que de marques de réjouissance elle donnerait, pour faire comprendre au monde entier l’excès du bonheur qui la transporte ! Il lui semble qu’elle s’est retrouvée elle-même, et, à l’exemple du père de l’enfant prodigue, elle voudrait convier tout le monde à partager sa joie, et célébrer par de grandes réjouissances l’heureux état où elle se trouve. Elle ne saurait, en effet , douter qu’elle ne soit alors en assurance ; et, selon moi, elle a raison de juger de la sorte ; car une si grande joie, si intérieure, accompagnée d’une si grande paix, et qui n’aspire qu’à exciter toutes les créatures à louer Dieu, ne saurait venir du démon. En vérité, c’est beaucoup que cette âme, quand elle est saisie par ces impétueux transports d’allégresse, se taise et puisse cacher ce qu’elle ressent ; l’effort qu’elle a à faire pour cela ne lui coûte pas une petite peine.

C’est cette jubilation que saint François devait sentir, lorsque jetant de grands cris au milieu de la campagne, et rencontré par des voleurs qui lui en demandaient la raison, il leur répondit qu’il était le héraut du grand Roi. Telle devait être encore la joie intérieure de tant d’autres saints qui s’en allaient dans les déserts, pour pouvoir, comme saint François, publier les louanges de leur Dieu. J’ai connu moi-même un de ces hommes possédé de ces bienheureux transports, un véritable saint, selon moi, si j’en juge par sa vie : c’était le père Pierre d’Alcantara. Il cherchait, lui aussi, les endroits solitaires pour y publier à haute voix les louanges de son Dieu, et plus d’une fois il fut pris pour un insensé par ceux qui l’entendirent. 0 mes sœurs, que souhaitable est cette folie ! et que nous serions heureuses s’il plaisait à Dieu de nous la donner à toutes ! Que de grâces sont renfermées dans la grâce qu’il vous a faite de vous mettre dans un asile où, s’il vous fait part de ce saint délire, vous pouvez impunément en donner des marques. Que dis-je ? ici l’on secondera une si pré­cieuse faveur, tandis que dans le monde vous verriez toutes les langues se déchaîner contre vous. Hélas ! de tels cris y sont si rares, qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne pour des marques de folie.

Ô malheureux temps ! ô que misérable est la vie de ceux qui se trouvent aujourd’hui engagés dans le siècle ! et qu’heureuses sont les âmes qui out pu abandonner le monde pour une retraite si désirable ! Qu’il m’est doux, mes sœurs, quand nous sommes ensemble, d’être témoin de votre jubilation intérieure, et de vous voir toutes à l’envi bénir Notre Seigneur de ce qu’il a daigné vous admettre dans sa sainte maison ! Je vois clairement que ces actions de grâces partent du fond de votre cœur ; ainsi je souhaiterais que cela vous arrivât souvent. Il suffit qu’une de vous commence, pour que toutes les autres suivent. A quoi votre langue peut-elle être mieux employée, quand vous êtes ensemble , qu’à publier les louanges de Dieu , puisque nous avons tant de sujet de le louer ? Daigne ce Dieu d’amour nous favoriser souvent de cette sorte d’oraison si avantageuse et si assurée ! Je dis nous favoriser ; car, comme elle est une faveur très surnaturelle, il n’est pas en notre pouvoir de l’acquérir. Elle dure quelquefois un jour tout entier. L’âme est alors comme une personne qui a beaucoup bu, mais qui néanmoins n’est pas ivre, ou comme une personne mélancolique qui, sans avoir entièrement perdu le sens, a l’imagination tellement frappée d’une idée fixe, qu’il est impossible de l’en tirer. Sans doute, ces comparaisons sont bien grossières pour exprimer une faveur d’un tel prix, mais mon peu de lumière ne m’en fournit point d’autres. Toujours est-il vrai que, par un effet qui procède de l’excès de sa joie, l’âme ou­blie le reste, s’oublie elle-même, et ne saurait ni s’occuper, ni parler que des louanges de Dieu. 0 mes filles, toutes à l’envi secondons cette âme. Pourquoi voudrions-nous être plus sages qu’elle ? Est-il pour nous de plus grand bonheur que de donner des louanges à notre Dieu ? Que toutes les créatures unissent leur voix à la nôtre pour l’exalter et le bénir dans les siècles des siècles ! Amen, amen, amen.

2CHAPITRE VII2

3De la peine que les âmes à qui Dieu accorde lesdites grâces ressentent le leurs péchés. De la grande erreur que ce serait de ne pas chercher à évoquer l’humanité de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, sa Sainte Passion, sa vie, sa glorieuse Mère et ses saints, si grande que soit notre spiritualité. Chapitre fort profitable.3

Celles de vous, mes sœurs, que Notre Seigneur n’a pas favorisées des grandes grâces dont je viens de parler, pourront s’imaginer que les âmes auxquelles le divin Époux se communique d’une manière si intime, sont tellement sûres de le posséder désormais, qu’elles n’ont plus sujet de rien craindre, ni de pleurer leurs péchés. Ce serait une grande erreur, puisqu’au contraire, plus elles se voient enrichies des dons de Dieu ; plus elles sont vivement touchées de la douleur de leurs fautes ; et je suis persuadée que l’on n’est délivré de cette peine que lorsque l’on est arrivé dans ce bienheureux séjour où rien n’est capable d’en donner. A la vérité cette douleur est plus vive en certains temps qu’en d’autres ; j’ajoute qu’elle se fait sentir dune manière qui n’est pas ordinaire. En effet, l’âme, au lieu de penser au châtiment dû à ses péchés, se représente la grandeur de son in gratitude en­vers un Dieu à qui elle est si redevable et qui mérite tant d’être servi ; et elle ressent un regret d’autant plus tendre, que les grâces insignes qu’elle reçoit de lui la ren­dent plus capable de connaître son adorable grandeur. Elle déplore son aveuglement d’avoir manqué de respect à ce Dieu de majesté ; elle ne peut comprendre comment elle a eu la hardiesse de l’offenser ; et elle ne saurait se consoler de lui avoir préféré des choses si méprisables. Ainsi, la vue de ses péchés lui est beaucoup plus présente que la vue des faveurs dont je viens de parler, et de celles dont il me reste à parler encore. Ces faveurs, si je puis m’exprimer de la sorte, ne lui sont apportées par le grand fleuve de la grâce qu’à des temps marqués ; tandis que ses péchés, pareils à une fange toujours présente à ses regards, se ravivent sans cesse dans son souvenir, ce qui ne lui est pas une petite croix.

Je connais une personne qui soupirait après la mort, non seulement afin de voir Dieu, mais pour être délivrée de la peine presque continuelle qu’elle éprouvait au souvenir de son peu de reconnaissance envers Celui qui l’avait toujours comblée et devait la combler encore de bienfaits. Elle se considérait comme la plus grande pécheresse du monde, parce qu’à ses yeux il n’y avait aucune créature envers laquelle Dieu se fût montré à la fois si patient et si prodigue de faveurs.

Quant à la crainte de l’enfer, les personnes qui sont en cet état n’en ont point. Quelquefois, rarement cependant, l’appréhension de perdre Dieu leur cause une peine très vive. Toute leur crainte est que Dieu ne retire sa main, qu’elles ne l’offensent , et ne retombent ainsi dans le misérable état où elles ont été pendant un temps. Pour ce qui regarde leur propre peine ou leur propre gloire dans l’autre vie, elles n’y pensent point ; et si elles désirent de sortir promptement du purgatoire, c’est beaucoup moins pour être délivrées des peines qu’on y endure, que pour n’être pas privées de la présence de leur Dieu.

Quelque favorisée qu’une âme soit de Dieu, je crois qu’elle ne pourrait sans péril oublier l’état misérable où elle s’est vue ; ce souvenir, qui donne sans doute de la peine, est profitable sous bien des rapports. Cela me paraît peut-être ainsi parce qu’ayant été très infidèle, je ne puis écarter de ma vue le triste tableau de mes péchés. Celles qui ont mené une vie irréprochable n’éprouveront point cette peine, bien qu’à dire vrai il échappe toujours des fautes tant que nous vivons dans ce corps mortel.

Cette peine causée par le souvenir des péchés n’est point adoucie par la pensée que Notre Seigneur les a déjà pardonnés et mis en oubli. Elle s’accroît au contraire à la vue de cette ineffable bonté qui répand ses faveurs sur ceux qui ne méritent que l’enfer. Je pense que ce fut là un grand martyre pour saint Pierre et pour sainte Made­leine. Embrasés l’un et l’autre d’un si ardent amour, comblés de tant de faveurs, connaissant si bien la gran­deur et la majesté de Dieu, quelle ne devait point être et leur douleur de l’avoir offensé, et la tendresse de leur repentir !

Il vous semblera peut-être, mes filles, que lorsqu’une âme est favorisée de ces grâces si sublimes, elle ne s’occupe plus à méditer les mystères de la très sainte huma­nité de Notre Seigneur Jésus Christ, parce que dans cet état elle s’exerce tout entière à l’aimer. J’ai traité ample­ment ce sujet en un autre endroit. Quoique l’on ne soit pas demeuré d’accord sur ce que j’en ai dit, mais qu’on ait voulu me faire croire qu’après qu’une âme est déjà avancée, il lui est plus avantageux de ne s’occuper que de ce qui regarde la divinité sans plus penser à rien de corporel, on ne me fera jamais avouer que ce chemin soit bon. Il peut se faire que je me trompe, et qu’au fond nous disions tous la même chose. Mais j’ai éprouvé que le démon voulait me tromper par cette voie ; ainsi donc, instruite par ma propre expérience, je répéterai ici, mes filles, ce que je vous ai souvent dit sur ce sujet, afin que vous vous teniez extrêmement sur vos gardes. J’ose même ajouter que qui que ce soit qui vous dise le contraire, vous ne devez point le croire. Je tâcherai de me faire mieux entendre ici que je n’ai fait ailleurs. Au reste, celui qui promit d’écrire sur cette matière aurait eu raison peut-être, s’il eût expliqué ses pensées avec plus d’éten­due ; mais ne dire que quelques mots sur un sujet si relevé à des personnes aussi peu instruites que nous, c’est s’exposer à nous faire beaucoup de mal.

D’autres personnes s’imagineront qu’il ne faut point. penser à la passion de Notre Seigneur, et encore moins à la très sainte Vierge et à la vie des saints, dont le sou­venir néanmoins nous est si utile, et nous anime tant à servir Dieu. Je ne comprends pas, je l’avoue, à quoi pensent ces personnes. Car détourner ainsi la vue de tout ce qui est corporel, c’est le partage des anges toujours embrasés d’amour, mais non celui de créatures qui vivent dans un corps mortel. Pour nous, nous avons besoin de penser aux saints, et de nous représenter les actions héroïques qu’ils ont faites pour Dieu tandis qu’ils étaient encore, comme nous sur la terre ; nous devons, autant qu’il dépen­dra de nous, vivre dans un intime commerce avec eux, et rechercher leur compagnie. Mais s’il en est ainsi des saints, combien plus nous est-il important de ne pas nous éloigner, de nous-même, de la très sainte humanité de Jésus Christ qui est la source de tous les biens et le remède de tous nos maux ! En vérité, je ne saurais croire que ces personnes s’entendent elles-mêmes. Ainsi, elles peuvent beaucoup se nuire, et nuire encore à d’autres au moins puis-je hardiment assurer qu’elles n’entreront jamais dans ces dernières demeures, parce que n’ayant plus pour guide Jésus Christ, qui seul peut les y conduire, elles n’en sauraient trouver le chemin ; ce sera beaucoup si elles vivent en sûreté dans les autres demeures. Cet adorable Sauveur n’a-t-il pas dit de sa bouche qu’il est le chemin et la lumière ; que nul ne peut aller à son Père que par lui ; et que celui qui le voit, voit aussi son Père ? Si l’on dit que ces paroles ne doivent pas s’entendre de la sorte, je réponds que pour moi je n’y ai jamais compris d’autre sens, que celui-là me paraît le véritable, et que je me suis très bien trouvée de l’avoir suivi.

Il est des âmes qui, après que Notre Seigneur les a élevées à la contemplation parfaite, voudraient toujours y demeurer ; mais cela ne se peut. Il est cependant vrai de dire que par suite de cette faveur elles ne peuvent plus méditer, comme elles le faisaient auparavant, sur les mystères dé la vie et de la passion de Jésus Christ. Je n’en sais point la cause ; je sais seulement que d’ordinaire l’entendement, après avoir été élevé à la contemplation parfaite, est moins capable de la méditation proprement dite. Voici peut-être d’où cela peut venir. Le but qu’on se propose dans la méditation étant de chercher Dieu, lorsque l’âme l’a une fois trouvé, et qu’elle s’est accoutumée à ne le chercher que par l’opération de la volonté, elle ne veut plus se fatiguer en faisant agir l’entendement ; et peut-être aussi que la volonté étant déjà enflammée, cette généreuse puissance voudrait, si c’était possible, se passer du concours de l’entendement. On ne peut dire que l’âme fasse mal en cela, mais il lui sera impossible d’en venir à bout, particulièrement avant qu’elle soit arrivée à ces dernières demeures. Elle perdra même du temps en ces inutiles efforts, parce que souvent elle a besoin des considérations de l’entendement pour enflammer la volonté.

Comme ce point de la vie spirituelle est important, je veux, mes sœurs, l’expliquer davantage. L’âme voudrait ne s’occuper toujours qu’à aimer, sans penser à autre chose ; mais quelque désir qu’elle en ait, cela n’est point en sa puissance. En voici la raison : quoique la volonté ne soit pas morte, le feu dont elle a coutume de brûler est amorti ; ainsi il est nécessaire que quelqu’un le souffle pour qu’il jette de nouveau des flammes. Or, lorsque l’âme est dans cet état de sécheresse, doit-elle attendre que le feu descende du ciel pour consumer le sacrifice qu’elle fait d’elle-même à Dieu, comme il consuma celui de notre père Élie ? Non certes : il ne faut pas attendre des miracles. Notre Seigneur, comme je l’ai déjà dit et le dirai dans la. suite, en fera quand il lui plaira en faveur de cette âme. Mais il veut que nous nous croyions indignes d’une telle grâce, sans manquer néanmoins de faire tout ce qui peut dépendre de nous ; et quant à moi je suis persuadée que quelque sublime que soit notre orai­son, nous devons demeurer jusqu’à la mort dans cette humilité et ce mépris de nous-même. A la vérité, ceux qui ont le bonheur d’entrer dans la septième demeure, n’ont besoin que très rarement de faire ces réflexions, pour la raison que j’en dirai en son lieu, si je m’en souviens. Ils marchent presque toujours en la compagnie de Jésus Christ d’une manière admirable dans laquelle la divinité et l’humanité apparaissent ensemble. Ainsi, je le répète, quand le feu dont la volonté brûle d’ordinaire ri est pas allumé, et qu’on ne sent pas Dieu présent, on doit faire tout ce qui dépend de soi pour le chercher, à l’exemple de l’Épouse dans les Cantiques, et, comme saint Augustin dans ses Confessions, demander aux créatures Celui qui les a faites. Voilà ce que Notre Seigneur veut de nous , et non pas que nous demeurions comme des stupides, et que nous perdions le temps à attendre cette contemplation parfaite à laquelle il a daigné nous élever une fois ; car dans les commencements il pourra se faire qu’il s’écoule une année et même plusieurs, sans qu’il nous accorde de nouveau cette faveur. Le divin Maître en sait la raison, et il ne nous convient pas de chercher à la connaître. Nous savons que le moyen sûr de plaire à Dieu est d’observer ses commandements et ses conseils, cela doit nous suffire. Marchons fidèlement dans cette voie, et méditons avec tout le soin dont nous serons capables sur la vie, la mort et les immenses bienfaits de notre adorable Sauveur ; le reste viendra quand il lui plaira. Que si ces personnes répondent que ces méditations ne peuvent arrêter leur esprit, ce que j’ai dit fait voir que peut-être elles ont raison sous un certain rapport.

Vous savez déjà que discourir avec l’entendement n’est pas la même chose que de voir simplement les vérités présentées à l’entendement par la mémoire. Vous me dites peut-être que vous ne comprenez pas ce langage ; il peut se faire que je n’aie pas assez de lumière pour vous le rendre intelligible ; je tâcherai néanmoins de m’expliquer de mon mieux. J’appelle méditation le discours que fait l’entendement de cette manière : nous commençons par penser à la grâce que Dieu nous a faite en nous donnant son Fils unique, et, sans nous arrêter là, nous passons aux mystères de toute sa glorieuse vie ; ou bien nous commençons par la prière du jardin, et, l’entendement, sans s’arrêter à ce mystère, suit pas à pas le divin Maître et considère ses douleurs jusqu’à ce qu’il, le contemple attaché à la croix, ou bien encore, nous prenons un point particulier de la passion , par exemple, la prise de Notre Seigneur par ses ennemis, et, pour approfondir ce mystère, nous considérons en détail tout ce qui peut frapper l’esprit et toucher le cœur, comme la trahison de Judas, la fuite des apôtres, et ainsi des autres circonstances. Et cette sorte d’oraison est admirable et d’un très grand mérite. Toutefois, ce n’est pas sans fondement, je l’avoue, que les âmes à qui Dieu a fait des faveurs surnaturelles et qu’il a élevées à la contemplation parfaite , disent qu’elles ne peuvent s’exercer dans une semblable oraison. Quelle est la cause de cette impuissance ? Je déclare encore une fois que je l’ignore ; le fait est que d’ordinaire ces âmes ne peuvent méditer en discourant de la sorte. Ce en quoi ces âmes n’auraient point raison, ce serait de dire qu’elles ne peuvent s’arrêter aux mystères de la vie et de la passion de Notre Seigneur, ni en occuper souvent leur pensée, surtout aux époques où l’Église catholique les célèbre ; car il n’est pas possible qu’elles perdent alors le souvenir de ces gages si précieux d’amour que Jésus-Christ leur a donnés dans ces mystères, gages qui, comme autant de vives étincelles, augmentent encore le feu de l’amour dont elles brûlent pour lui. A la vérité, elles entendent ces mystères d’une manière plus parfaite ; ils sont tellement gravés dans leur mémoire et présents à leur esprit, qu’une simple vue de cette épouvantable sueur de sang de Notre Seigneur au jardin des Olives suffit pour les occuper non seulement durant une heure, mais durant plusieurs jours. Car l’âme voit alors d’un seul regard combien grand et adorable est ce divin Sauveur, et quelle est notre ingratitude de reconnaître si mal tant de douleurs ; aussitôt la volonté, quoique sans tendresse sensible , commence à désirer de souffrir quelque chose pour Celui qui a tant souffert pour nous, et elle forme d’au­tres pieux désirs dont elle occupe la mémoire et l’enten­dement. Voilà, à mon avis, la cause pour laquelle ces âmes ne peuvent s’occuper à discourir sur la passion. Cette impuissance de discourir leur fait croire qu’elles ne peuvent pas même penser aux souffrances du Sauveur, ce en quoi elles se trompent. Ainsi donc, si elles n’y pensent pas souvent, qu’elles s’efforcent de le faire ; je sais que la plus sublime oraison ne les en empêchera point, et je crois qu’elles feraient une grande faute de ne pas s’occuper souvent à ce saint exercice. Si, pendant qu’elles pensent à un mystère de la vie ou de la passion de Notre Seigneur, le divin Maître, malgré elles, les fait entrer en extase, à la bonne heure, qu’elles cèdent ; cette manière de procéder, loin de leur nuire, les dispose, au contraire, pour toute sorte de bien. Ce qui leur nuirait en pareil cas, ce seraient les efforts qu’elles feraient pour continuer de discourir avec l’entendement ; je tiens même pour certain qu’une fois arrivées à un état si élevé, elles ne le pourraient, quand elles le voudraient. Mais il peut se faire que je me trompe, car Dieu conduit les âmes par diverses voies. Je me contenterai donc de dire qu’on ne doit point condamner les âmes qui ne peuvent discourir dans l’oraison, ni les juger incapables de jouir des grands biens renfermés dans les mystères de la vie et de la passion de Notre Seigneur Jésus Christ ; et nul, tant spirituel qu’il soit, ne me persuadera jamais le contraire.

Il est certaines âmes qui , parvenues à l’oraison de quiétude et commençant à en goûter les délices, s’imaginent qu’il est très avantageux d’en jouir toujours ; mais je les prie, ainsi que je l’ai dit ailleurs, de ne pas se mettre cela dans l’esprit. Cette vie est longue, et pour supporter avec perfection tant de peines qui s’y rencontrent, nous avons besoin de considérer de quelle manière Jésus Christ, notre divin modèle, a enduré celles dont il s’est vu accablé, et comment les apôtres et les saints ont agi pour l’imiter. Gardons-nous de nous éloigner d’une aussi parfaite compagnie que celle de notre bon Jésus et de sa très sainte Mère. Cet adorable Sauveur prend plaisir à nous voir renoncer quelquefois à nos consolations et à nos contentements pour compatir à ses peines et à ses souffrances : à plus forte raison devons-nous donc le faire, puisque ces consolations ne sont pas si ordinaires dans l’oraison qu’il n’y ait du temps pour tout. Que si une personne me disait qu’elle les a toujours, et qu’ainsi il rie lui reste jamais de loisir pour considérer ces mystères de notre salut, son état me serait suspect ; et vous devez aussi, mes sœurs, le regarder comme tel. C’est pourquoi, si quelqu’une d’entre vous en était là, qu’elle se détrompe de cette erreur et travaille de toutes ses forces à s’arracher à cette fausse ivresse. Si elle ne peut en venir à bout, qu’elle le dise à la prieure ; et la prieure devra alors l’employer à quelque office dont les occupations la tirent de ce péril dans lequel elle ne pourrait demeurer longtemps sans en recevoir un très grand dommage.

Je crois avoir assez fait connaître combien il importe, quelque spirituel que l’on soit, de ne pas s’éloigner tellement de tous les objets corporels, qu’on s’imagine n’en devoir pas même excepter la très sainte humanité de Notre Seigneur. On nous allègue ici ces paroles du divin Maître à ses disciples : Il vous est avantageux que je m’en aille ; j’avoue que je ne saurais le souffrir. J’oserais assurer qu’il ne dit point cela à sa très sainte Mère ; elle était trop ferme dans sa foi ; elle voyait qu’il était Dieu et homme tout ensemble, et quoiqu’elle l’aimât plus qu’eux tous, la manière dont elle l’aimait était si parfaite ; que sa divine présence ne pouvait que lui être avantageuse. Mais les apôtres n’étaient pas alors aussi affermis dans la foi qu’ils le furent depuis, et que nous sommes maintenant obligés de l’être : Veuillez m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre ainsi la très sainte humanité de Notre Seigneur au rang des obstacles ; par ce moyen le démon pourrait en venir jusqu’à nous faire perdre la dévotion envers le très saint sacrement. L’erreur où j’étais ne me conduisit point, il est vrai, jusque-là ; seulement je ne prenais plus tant de plaisir à penser à Notre Seigneur, et je tâchais de m’entretenir dans ce transport intérieur, en attendant que je fusse favorisée de ces grâces qui m’étaient si agréables. Mais je connus clairement que je n’étais pas dans une bonne voie ; car comme je ne pouvais toujours jouir de ces délices, mon esprit allait errant çà et là, et mon âme ressemblait à un oiseau qui voltige de tous côtés sans savoir où s’arrêter. Ainsi je perdais beaucoup de temps, je n’avançais point dans les vertus, et je ne profitais point de l’oraison. Je n’en pénétrais point la cause, et probablement je ne l’aurais jamais sue, tant je croyais ne pas mal faire, si une personne de très grande piété avec qui je traitai de mon oraison, ne me l’avait fait clairement connaître. Je vis depuis combien grande était mon erreur ; et je ne saurais penser sans en être très sensiblement touchée, qu’il y ait eu dans ma vie un temps où j’ignorais qu’il n’y avait qu’à perdre et rien à gagner par cette voie. Mais quand bien même on pourrait en tirer quelque avantage, je n’en désirerais jamais aucun, s’il ne devait me venir par cet adorable Sauveur qui est la source de tous les biens. Qu’il soit béni à jamais ! Ainsi soit-il.

2CHAPITRE VIII2

3Comment Dieu se communique à l’âme par la vision intellectuelle, et donne quelques avis. Des effets de cette vision quand elle est vraie, et du secret qu’il faut garder sur ces faveurs.3

Afin de vous faire encore mieux comprendre, mes sœurs, combien ce que je viens de dire est véritable, et que plus une âme est avancée dans les voies spirituelles, plus elle vit dans la compagnie de Jésus Christ notre bon Maître, il sera utile de vous montrer comment, quand il plaît à cet adorable Sauveur, il n’est pas en notre pouvoir de n’être point toujours avec lui. L’âme voit clairement alors qu’elle est en sa présence, par la manière dont il se communique à elle, et par les témoignages qu’il lui donne de son amour dans des apparitions et des visions admi­rables. Je vais donc vous les rapporter, afin que s’il vous fait de si grandes grâces, vous n’en soyez point étonnées, et que s’il me fait celle de me bien expliquer, nous l’en remerciions toutes ensemble. Mais quand ce serait à d’autres qu’à nous qu’il accorderait ces faveurs extraordinaires, nous ne devrions pas laisser de le louer de ce qu’il daigne ainsi se communiquer à ses créatures ; lui dont la majesté est si haute, et le pouvoir si grand.

Voici donc ce qui arrive : alors qu’on ne pense nullement à une pareille faveur, que même jamais il n’est venu en pensée qu’on ait pu la mériter, on sent tout à coup près de soi Jésus Christ Notre Seigneur, bien qu’on ne le voie ni des yeux du corps ni de ceux de l’âme. Cette sorte de vision s’appelle intellectuelle ; je ne sais pas pourquoi. Je connais une personne à qui Notre Seigneur accorda cette faveur avec quelques autres dont je parlerai dans la suite. Dans les commencements elle était fort en peine, parce que, ne voyant rien, elle ne pouvait comprendre ce que c’était. Cependant elle était si assurée que c’était Notre Seigneur Jésus Christ qui se montrait ainsi à elle, qu’elle n’en pouvait douter ; les admirables effets de cette faveur la confirmaient encore dans sa pensée ; toutefois elle ne laissait pas de craindre, ne sachant si cette vision venait de Dieu ou d’ailleurs. Il faut dire que jamais elle n’avait entendu parler de visions intellectuelles, ni pensé qu’il y en eût. Elle comprit alors clairement que c’était Notre Seigneur qui lui parlait souvent, de la manière que j’ai dite, tandis qu’antérieurement à cette faveur, quoiqu’elle entendît distinctement les paroles, elle ne savait pas qui était celui qui lui parlait.

Je sais que cette personne s’alarmait encore de la durée de cette faveur ; car les visions intellectuelles, au lieu de passer promptement comme les imaginaires, durent plusieurs jours, et quelquefois plus d’un an. Elle s’en alla donc un jour fort affligée trouver son confesseur pour lui faire part de ce qui se passait en elle. Son confesseur lui demanda comment elle pouvait être assurée que c’était Notre Seigneur qui se montrait à elle et lui parlait, puisqu’elle ne voyait rien ; il lui demanda ensuite quel était le visage du divin Maître. Elle répondit qu’elle ne pouvait le lui dépeindre, ne l’ayant pas vu ; et qu’elle ne pouvait rien ajouter à ce qu’elle avait dit.

Souvent, dans la suite, on voulut inspirer des craintes à cette personne sur cette vision ; mais il n’était pas en son pouvoir de douter de la présence de Notre Seigneur, surtout quand il lui disait : Ne crains point, c’est moi. Ces paroles avaient une force telle, qu’elle ne pouvait en révoquer la vérité en doute. Elle se sentait animée d’un nouveau courage pour servir le divin Maître, et tressaillait d’allégresse d’être en si bonne compagnie. Ayant son Dieu à côté d’elle, il lui était facile de penser habituellement à lui, et voyant qu’il avait constamment les yeux sur elle, elle prenait un soin extrême de ne rien faire qui pût lui déplaire. Lorsqu’elle voulait lui parler, soit dans l’oraison, soit hors de l’oraison, elle le trouvait si près d’elle qu’il ne pouvait pas ne point l’entendre ; quant aux paroles du divin Maître, elle ne les entendait pas toutes les fois qu’elle l’aurait souhaité, mais seulement quand c’était nécessaire, et quand elle y pensait le moins. Elle sentait qu’il était à son côté droit, mais par un sentiment bien différent de celui qui nous fait connaître qu’une personne est près de nous. Ce sentiment est si délicat qu’on manque de termes pour l’exprimer ; j’ajoute qu’il est beaucoup plus certain que l’autre ; les sens peuvent nous tromper lorsqu’ils nous disent qu’une personne est près de nous, mais ce sentiment ne nous trompe point. Les effets qu’il opère dans l’âme, et les trésors dont il l’enrichit sont tels, qu’ils ne sauraient provenir de la mélancolie. La paix dont l’âme jouit est si profonde, son désir de plaire à Dieu, si constant, et son mépris de tout ce qui ne la conduit point à lui, si absolu, que le démon ne peut être l’auteur de si grands biens. La personne dont je parle connut clairement dans la suite que cette vision n’était pas l’ouvrage de l’ennemi du salut, parce que Notre Seigneur se fit connaître à elle plus particulièrement. Parfois, néanmoins, elle éprouvait encore des craintes, et souvent elle se sentait pénétrée de confusion, parce qu’elle ne pouvait comprendre d’où lui arrivait un si grand bonheur. Nous étions tellement unies elle et moi, ou, pour mieux dire, une même chose, qu’il ne se passait rien dans son âme dont je n’eusse connaissance. Ainsi j’en puis parler avec certitude ; et vous pouvez croire que tout ce que je vous dirai d’elle est très véritable.

Cette faveur du divin Maître met l’âme dans une grande confusion et une grande humilité, tandis que si c’était un ouvrage du démon, il produirait des effets contraires. L’âme voyant clairement que cette grâce lui vient de Dieu, et qu’aucun effort humain ne pourrait la lui procurer, ne la considère point comme un bien propre, mais uniquement comme un présent de la main du Seigneur. Cette faveur, quoique inférieure à quelques-unes de celles dont j’ai déjà parlé, a ceci de propre : elle donne à l’âme une connaissance particulière de Dieu ; le bonheur d’être continuellement dans la compagnie du divin Maître ajoute une extrême tendresse à l’amour qu’elle a pour lui ; le désir de s’employer tout entière à son service surpasse celui qui est excité par les autres faveurs ; enfin le privilège de le sentir si près d’elle la rend si attentive à lui plaire, qu’elle vit dans une plus grande pureté de conscience. Nous savons sans doute que Dieu est présent à toutes nos actions ; mais telle est l’infirmité de notre nature que sou­vent nous perdons cette vérité de vue. Ici cet oubli est impossible, parce que Notre Seigneur, qui est auprès de l’âme, la rend sans cesse attentive à sa présence ; et comme l’âme a presque continuellement un amour actuel pour Celui qu’elle voit ou qu’elle sent près d’elle, elle reçoit beaucoup plus fréquemment les faveurs dont nous avons parlé.

Enfin, les trésors dont cette vision enrichit l’âme montrent l’inestimable prix d’une telle faveur ; l’âme en témoigne la plus vive reconnaissance au divin Maître, qui la lui accorde sans qu’elle l’ait pu mériter, et elle ne l’échangerait point contre tous les biens et tous les plaisirs de la terre. Lorsque Notre Seigneur vient à la lui retirer, elle demeure dans une extrême solitude ; et quelques efforts qu’elle fasse, elle ne peut recouvrer cette adorable compagnie dont il ne la favorise que quand il lui plaît. Quelquefois aussi dans cette vision intellectuelle l’âme jouit de la présence de quelques saints, et en retire un grand fruit. Que si vous me demandez, mes sœurs, comment, puisque l’on ne voit personne, on sait que c’est Jésus Christ, ou sa glorieuse Mère, ou quelqu’un des saints : je réponds qu’on ne saurait dire ni comprendre de quelle manière on le sait, quoiqu’on ne laisse pas de le savoir très certainement. Quand c’est Dieu lui-même qui nous parle, cela ne paraît pas si étrange ; mais de voir un saint qui ne parle point, et que Notre Seigneur n’a, ce me semble, rendu présent à l’âme que pour lui tenir compagnie et l’assister, cela paraît plus merveilleux. Il est d’autres choses spirituelles qu’il n’est pas au pouvoir de l’âme de dire, et par lesquelles elle voit com­bien notre faiblesse et notre bassesse nous rendent inca­pables de comprendre les grandeurs de Dieu. Ainsi, les âmes en qui Dieu opère ces grandes merveilles de sa grâce, ne sauraient trop les admirer ni en rendre d’assez vives actions de grâce à Notre Seigneur. Qu’elles le remercient de cet inestimable présent qu’il ne fait point à tout le monde ; et qu’elles s’efforcent de rendre à Dieu des services d’autant plus signalés, qu’il leur donne pour cela des secours plus admirables.

L’âme favorisée de cette vision, loin de s’en estimer davantage, croit au contraire qu’il n’est personne au monde dont Dieu ne soit mieux servi , parce qu’à ses yeux nul autre n’est plus obligé qu’elle à s’immoler sans réserve à son service. Ainsi la moindre faute qu’elle commet est un glaive de douleur qui la transperce, et elle a très grande raison de s’affliger de la sorte. Celles d’entre vous, mes filles, que Notre Seigneur conduirait par cette voie, pourront connaître à ces marques que ce n’est ni une tromperie du démon ni un jeu de l’imagination. Comme je l’ai dit plus haut, si ce sentiment de la présence de Notre Seigneur était l’ouvrage de l’imagination, il ne durerait pas si longtemps ; et s’il venait du démon, il ne laisserait point l’âme dans une si grande paix : cet ennemi de notre salut ne veut ni ne peut nous procurer de si pré­cieux avantages ; il ne pense au contraire qu’à exciter dans notre cœur ces dangereuses vapeurs qui nous rempliraient de l’estime de nous-même et de l’opinion que nous valons mieux que les autres. En outre, cette grande union de l’âme avec Dieu, cette application à penser à lui sont si contraires à l’esprit du démon, et lui causeraient un tel dépit, que s’il eût essayé de la tromper par là, il n y reviendrait pas souvent. Enfin, Dieu est trop fidèle pour permettre au démon de tromper une âme dont l’unique désir est de plaire à son Époux, et qui serait prête à donner sa vie pour son honneur et pour sa gloire ; il se hâterait de lui découvrir les artifices de l’ennemi.

Mon thème est et sera toujours que pourvu qu’une âme soit pénétrée des sentiments dont je viens de parler, et qui sont un effet de ces grandes faveurs de Dieu, elle est en sûreté ; et si Notre Seigneur permet que le démon ose quelquefois la tenter, elle en recevra de l’avantage, et cet esprit malheureux, de la confusion et de la honte. C’est pourquoi, mes filles, si quelqu’une d’entre vous est con­duite par cette voie, qu’elle n’ait point de peur. Ce n’est pas qu’il ne soit toujours bon de marcher dans la crainte et de se tenir sur ses gardes. Il ne faut pas non plus que les faveurs que vous recevez vous donnent une si grande confiance en vous-même, que vous veniez à vous négliger ; car si elles ne produisaient pas en vous les effets dont j’ai parlé, ce serait un signe qu’elles ne viendraient pas de Dieu.

Il sera bon, dans les commencements, de parler de cette faveur, sous le secret de la confession, à un homme très docte, capable de vous éclairer, ou bien avec un homme éminent dans la spiritualité. S’il faut opter entre un homme médiocrement spirituel et un savant, préférez ce dernier ; mais le plus sûr sera de consulter et un théologien très savant, et un homme très spirituel, si vous pouvez le faire. Si l’on vous dit que ce sentiment de la présence de Notre Seigneur n’est qu’un effet de l’imagination, ne vous en troublez pas ; car l’imagination ne peut faire ici ni grand bien ni grand mal à votre âme ; seulement recommandez-vous à Notre Seigneur, et suppliez-le de ne pas permettre que vous soyez trompée. Si l’on vous dit que c’est un artifice du démon, ce sera pour vous un plus grand sujet de peine ; mais je ne pense pas qu’un homme vraiment savant puisse vous le dire, lorsqu’il verra en vous les effets dont j’ai parlé ; et quand il vous le dirait, je tiens pour certain que Notre Seigneur, qui marche à côté de vous, vous consolera, vous rassurera, et qu’il éclairera même ce savant, afin qu’il vous fasse part de ses lumières. Si celui que vous consultez est homme d’oraison, mais étranger à ces faveurs, il s’effrayera soudain de ce que vous lui direz, et il ne manquera pas de le condamner. C’est pourquoi le meilleur, à mon avis, est de vous adresser à quelque homme très savant, et tout ensemble, s’il se peut, très versé dans les choses spirituelles. Et bien que la vertu de la personne qui reçoit ces grâces fasse juger à la prieure qu’il n’y a rien à appréhender, elle sera néanmoins obligée en conscience, tant pour la sûreté de cette sœur que pour la sienne propre, de lui permettre cette communication. Mais après avoir pris l’avis d’hommes si capables, cette âme doit se tenir en repos, et n’en plus parler à qui que ce soit. Car quelquefois il arrive que, sans qu’il y ait sujet de craindre, le démon inspire des appréhensions si vives, que l’on voudrait, pour se soulager de ses peines, les communiquer encore. Et s’il se rencontre que le confesseur soit un homme timide et de peu d’expérience, lui-même y portera cette personne. Et qu’en résultera-t-il c’est que des choses qui doivent être tenues secrètes venant à être connues du public, cette pauvre âme se voit persécutée et tourmentée de bien des manières ; et dans les temps où nous vivons, cela pourrait nuire beaucoup à tout l’ordre.

Voilà pourquoi l’on doit en ceci se conduire avec beaucoup de prudence ; je fais surtout cette recommandation aux prieures. J’ajoute qu’elles ne doivent point s’imaginer qu’une sœur, par cela même qu’elle est favorisée de ces grâces, soit meilleure que les autres ; Notre Seigneur conduit chaque âme selon son besoin particulier. Ces grâces, j’en conviens, peuvent porter les personnes à une très grande perfection si elles y répondent par leurs œuvres ; mais comme il arrive quelquefois que Dieu conduit les plus faibles par ce chemin, c’est principalement la vertu qu’il faut considérer, et tenir pour les plus saintes celles qui sont les plus mortifiées, les plus humbles, et qui servent Dieu avec une plus grande pureté de conscience. Cela ne suffit pas néanmoins pour porter un jugement assuré sur les âmes ; il ne nous sera donné de les connaître à fond qu’au jour où le Juge, qui est la vérité même, donnera à chacun selon ses mérites ; et nous verrons alors avec étonnement combien ses jugements sont différents des nôtres ici-bas. Qu’il soit loué dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

2CHAPITRE IX2

3De la façon dont le Seigneur se communique à l’âme dans la vision imaginaire. Mise en garde, appuyée de raisons, contre le désir d’emprunter cette voie. Chapitre fort profitable.3

Je viens maintenant aux visions que l’on appelle ima­ginaires. On dit qu’elles sont plus exposées que les intellectuelles aux artifices du démon, et je pense qu’il en est ainsi. Toutefois, lorsqu’elles viennent de Notre Seigneur, elles me semblent sous quelque rapport plus profitables, parce qu’elles sont plus en harmonie avec notre nature. J’excepte cependant celles que le divin Maître accorde dans la dernière demeure, parce qu’il n’y en a point qui en approchent.

J’ai dit au précédent chapitre comment, dans les visions intellectuelles, l’âme sent Notre Seigneur près d’elle ; je vais essayer de donner une idée de la manière dont le divin Maître se montre à elle dans les visions imaginaires. Supposez, mes filles, que nous avons dans une boîte d’or une pierre précieuse d’une valeur et d’une vertu admirable. Nous savons avec certitude qu’elle est là, quoique nous ne l’ayons jamais vue. Tout invisible qu’elle est, nous ne laissons pas de sentir son pouvoir lorsque nous la portons sur nous ; et nous connaissons par expérience quelle estime nous devons en faire, parce qu’elle nous a délivrées de certains maux qu’elle a la propriété dé guérir. Il est vrai, nous n’oserions la regarder ; ni ouvrir la boîte, et quand nous voudrions l’ouvrir nous ne le pourrions pas. Le Maître en a seul le secret. Il nous a prêté ce précieux joyau pour notre utilité, mais il en a gardé la clef. Disposant à son gré de ce qui lui appartient, il n’ouvrira que quand il lui plaira de nous montrer le trésor caché, et il nous le reprendra quand il le jugera à propos, comme en effet cela arrive. J’ajoute maintenant que quelquefois, lorsque nous l’espérons le moins, il nous fait la faveur d’ouvrir la boîte, et fait briller à nos regards cette pierre merveilleuse. L’éclat dont son incom­parable beauté frappe alors nos yeux, fait que dans la suite nous comprenons mieux son prix, et que sa forme demeure gravée dans notre souvenir. Ceci, mes filles, est une image de ce qui se passe dans les visions dont je parle. Lorsque Notre Seigneur veut donner à une âme un gage tout particulier de son amour, il lui fait voir clai­rement sa très sainte humanité, en se montrant à elle de la manière qu’il veut, ou tel qu’il était quand il conversait dans ce monde, ou tel qu’il apparaissait après sa résurrection. Et quoique cette vision passe, pour ainsi dire, avec la rapidité de l’éclair, néanmoins la glorieuse image de l’Homme-Dieu demeure si vivement empreinte dans l’imagination, qu’il me paraît impossible qu’elle s’en efface jusqu’au jour où l’âme lui sera éternellement unie dans la gloire. En me servant ici du nom d’image, je ne veux pas dire que ce soit comme un tableau que l’on présenterait à nos yeux ; c’est une image véritablement vivante, et qui quelquefois parle à l’âme et lui montre de grands secrets. Je dois dire, mes filles, que pendant la durée toujours très courte de cette grâce, il n’est pas plus possible à l’âme de regarder Notre Seigneur que de regarder le soleil. Ce n’est pas néanmoins que l’éclat qui jaillit de sa personne adorable fatigue les yeux de l’âme, comme le soleil fatigue les yeux du corps. Je dis les yeux de l’âme, parce que c’est ici la vue intérieure qui voit tout. Arrive-t-il que quelquefois l’on voie même des yeux du corps ? je l’ignore, parce que la personne dont j’ai parlé, et dont l’intérieur m’est si connu, n’a jamais eu de vision de cette sorte. La splendeur du Fils de Dieu est comme une lumière infuse, et semblable à celle du soleil s’il était couvert d’un voile aussi transparent que le diamant. Son vêtement est comme d’une toile très fine de Hollande. Lorsque cet adorable Maître accorde cette faveur à une âme, elle tombe presque toujours en extase, parce que sa bassesse ne peut soutenir une vue qui inspire tant d’effroi. Sans doute elle se trouve en face de la Beauté souveraine, et goûte, en la contemplant, un ineffable plaisir. Ni l’imagination en mille années, ni l’entendement avec tous ses efforts ne sauraient nous donner une idée de cette beauté et de ce plaisir, et toutefois l’âme est saisie d’une sainte terreur en présence de la majesté de son Dieu. Elle n’a pas besoin de demander ni qu’on lui dise quel est Celui qu’elle contemple, il se fait trop bien connaître à elle comme le Maître absolu du ciel et de la terre ; au lieu que les monarques d’ici-bas, pour être reconnus pour tels, ont besoin ou qu’on le dise, ou de paraître avec leur suite.

Ô Seigneur, que les chrétiens vous connaissent peu ! Si, lorsque vous venez avec tant de bonté vous communi­quer à une âme que vous avez choisie pour épouse, votre vue lui cause néanmoins tant d’effroi, que sera-ce quand au dernier jour vous viendrez juger le monde, et que d’une voix si sévère vous prononcerez ces paroles : Allez, maudits de mon Père ? Ô mes filles, que la pensée de ce grand jour nous demeure présente ; quand ces apparitions de Notre Seigneur dont je parle ne produiraient en nous d’autre fruit, ce ne serait pas un petit bien. Un saint Jérôme, tout saint qu’il était, n’éloignait jamais de son souvenir cette image du jugement dernier. Pensons-y à son exemple, et nous trouverons légères toutes les souffrances et toutes les austérités de notre genre de vie et quand elles dureraient longues années, ce n’est qu’un moment, comparé à l’éternité. Quant à moi, je vous le dis avec vérité, malgré l’excès de mes misères, jamais la crainte que j’ai éprouvée en me représentant les tourments de l’enfer, n’a approché de celle dont j’étais saisie à la seule pensée qu’un jour ces yeux si beaux, si doux ; si cléments de Notre Seigneur, ne laisseraient tomber que des regards de courroux sur les réprouvés ; mon cœur se brisait, et il en a été ainsi toute ma vie. Jugez maintenant du saint effroi que devait éprouver la personne à qui Notre Seigneur daignait si souvent accorder la faveur des apparitions dont je parle ; l’impression que lui cau­sait cette vue était telle, qu’elle perdait tout sentiment : C’est sans doute à cause de cela que le divin Maître suspend toutes les puissances de l’âme, aidant ainsi sa faiblesse, afin que, ravie hors d’elle-même, elle puisse s’unir à son Dieu dans cette communication si élevée.

Si l’âme est capable de considérer longtemps Notre Seigneur, je ne crois pas que ce soit une vision, mais plutôt l’effet d’un grand effort d’imagination : et cette figure qu’elle croira voir sera comme inanimée et comme morte, en comparaison de celle que l’âme voit dans ces heureux moments où cet adorable Maître se montre véritablement à elle.

Il est des personnes, et j’en connais plusieurs, dont l’imagination est si vive, et dont l’esprit travaille de telle sorte, qu’elles croient voir clairement tout ce qu’elles pensent. Mais si elles avaient eu de véritables visions ; elles reconnaîtraient sans ombre de doute que les leurs ne sont que des chimères. Comme elles sont un pur travail de leur imagination, non seulement elles ne produisent aucun bon effet, mais elles les laissent beaucoup plus froides que ne ferait la vue de quelque dévote image ; en outre, elles s’effacent de l’esprit beaucoup plus vite qu’un songe, ce qui achève de prouver le mépris qu’on en doit faire. Dans les vraies apparitions de Notre Seigneur dont je parle, c’est tout le contraire. Car lorsque l’âme ne pense à rien moins qu’à voir quelque chose d’extraordinaire, cet adorable Maître se présente à elle tout à coup, remue tous ses sens et ses puissances, et après l’avoir agitée de trouble et de crainte, la fait jouir d’une heureuse paix. De même que, quand saint. Paul fut renversé sur la route, il y eut en l’air, une violente tempête, de même il se fait un grand mouvement dans le fond de l’âme qui est comme un monde intérieur ; mais un moment après, comme je l’ai dit , tout est dans un calme divin. L’âme est alors instruite des plus grandes vérités d’une manière si admirable, qu’elle n’a plus besoin de maître qui lui en donne l’intelligence ; Celui qui est la véritable sagesse l’a rendue capable, sans aucun effort de sa part, de les saisir et de les comprendre. Elle garde pendant quelque temps une telle certitude que cette vision vient de Dieu, que, quoi qu’on puisse lui dire de contraire, on ne saurait lui faire appréhender d’être trompée. Si le confesseur lui dit ensuite que Dieu a peut-être permis qu’en punition de ses péchés elle ait été trompée par le démon , elle pourra bien d’abord en être un peu ébranlée ; mais de même que, dans les tentations de la foi, l’âme s’affermit d’autant plus qu’elle a été plus combattue, de même ici elle s’affermit dans la certitude que l’esprit ennemi ne saurait lui procurer les avantages qu’elle tire de ces heureuses visions. Son pouvoir sur l’intérieur de l’âme ne s’étend pas jusque-là, il ne va qu’à lui représenter quelques images qui n’ont ni la vérité, ni la majesté, ni les effets qui se rencontrent dans les visions qui viennent de Dieu. Cependant, comme les confesseurs ne peuvent voir le fond de l’âme, et que peut-être la personne qui est favorisée de ces apparitions ne saura pas leur en rendre compte, ils ont sujet de craindre, et ils doivent marcher avec grande retenue jusqu’à ce que le temps fasse juger de ces visions par les effets qu’elles produisent. Ainsi, ils ne sauraient trop observer si cette personne avance de plus en plus dans l’humilité, et se fortifie dans les autres vertus. Quand c’est le démon qui est l’auteur de ces visions , ils le reconnaîtront bientôt, parce qu’ils le surprendront en mille mensonges.

Un confesseur qui a une connaissance expérimentale de ces choses, verra bien vite si ce qu’on lui rapporte vient de Dieu, ou de l’ennemi du salut, ou de l’imagination, principalement s’il a le don du discernement des esprits ; et pourvu qu’il l’ait et qu’il soit savant, quand même il n’aurait point d’expérience de ces faveurs surnaturelles, il ne laissera pas d’en bien juger. Mais il importe extrêmement, mes sœurs, que vous agissiez envers vos confesseurs avec grande sincérité et vérité, je ne dis pas en ce qui regarde la déclaration de vos péchés, car qui en doute ? mais dans le compte que vous leur rendez de votre oraison. Sans cela, je ne voudrais pas assurer que vous êtes en bon chemin, ni que c’est Dieu qui vous conduit ; car il se plaît beaucoup à voir que nous traitons avec ceux qui nous tiennent sa place avec autant de clarté et de vérité qu’avec lui-même, et que nous avons un sincère désir qu’ils connaissent non seulement nos actions, mais jusqu’à nos moindres pensées. Pourvu que vous vous conduisiez de la sorte, ne vous inquiétez et ne vous troublez de rien ; quand bien même ces visions ne viendraient pas de Dieu, si vous avez de l’humilité et une bonne conscience, elles ne vous nuiront pas. Notre Seigneur saura tirer le bien du mal , et il fera tourner à votre profit les moyens employés par le démon pour vous perdre. Dans la pensée où vous serez que ce sont des faveurs du divin Maître, vous vous efforcerez de le mieux contenter, et d’avoir toujours devant les yeux la figure qui vous le représente. C’est ce qui faisait dire à un très savant homme que si le démon, qui est un si grand peintre, lui représentait une image de Notre Seigneur qui parût vivante, il n’en serait pas fâché, parce qu’il la considérerait pour croître en dévotion, et aurait ainsi un moyen de battre l’ennemi avec ses propres armes. Quoiqu’un peintre soit un méchant homme, ajoutait-il, il ne faut pas laisser d’avoir du respect pour le tableau qu’il fait de Celui qui est pour nous la source de tous les biens. C’est pourquoi il approuvait le conseil donné par quelques-uns d’accueillir par des signes de mépris les visions qui mettraient devant les yeux l’image de Notre Seigneur, parce que, disait-il , nous devons révérer l’image de notre Roi partout où elle se présente à nos regards. Je trouve qu’en cela il parlait d’une manière très juste ; car si ici bas un ami ne peut voir sans déplaisir qu’on outrage le portrait de son ami, à combien plus forte raison devons-nous toujours vénérer l’image de Notre Seigneur crucifié, et tout tableau qui nous représente ce souverain Maître du ciel et de la terre. Je me plais à répéter ici ce que j’ai dit ailleurs sur ce point, parce que j’ai connu une personne à qui l’on avait commandé d’accueillir ces visions avec des signes de mépris. Je ne sais qui a inventé un tel remède. II n’est bon qu’à tourmenter une âme à qui un confesseur donne un si mauvais conseil, et qui se croit perdue si elle ne le suit pas. Je pense au contraire que si cela arrive, on doit lui représenter ces raisons avec humilité, et s’il insiste, ne point lui obéir en cette circonstance.

L’âme tire ce précieux avantage de ces apparitions de Notre Seigneur, que lorsqu’elle pense à sa vie et à sa passion, le souvenir de son visage si doux et si beau lui donne une très grande consolation : de même qu’ici-bas, quand on a vu une personne à qui l’on est très obligé, on éprouve plus de bonheur à penser à elle que si on ne l’avait jamais connue. On tire aussi d’autres avantages du souvenir si agréable et si consolant de ces visions. Mais comme j’ai déjà tant parlé des excellents effets qu’elles produisent, et que j’en parlerai encore dans la suite , je me contenterai de vous donner ici un avis, selon moi, très important. Lorsque vous savez ou que vous entendez dire que Dieu accorde ces faveurs à quelques âmes, ne lui demandez jamais, et ne souhaitez jamais qu’il vous conduise par la même voie. Cette voie est bonne sans doute, et vous devez en faire grande estime, et la respecter beaucoup ; mais il ne vous convient ni de la demander ni de la désirer, pour plusieurs raisons. La première, parce que c’est un défaut d’humilité que de souhaiter qu’on nous accorde ce que nous n’avons jamais mérité ; former un tel désir, c’est montrer, selon moi, qu’on est bien peu avancé dans cette vertu. Car de même que la pensée d’être roi ne saurait entrer dans l’esprit d’un pauvre habitant de la campagne, tant la bassesse de sa condition le lui fait paraître impossible, de même une âme véritablement humble ne prétendra jamais à de semblables faveurs. Notre Seigneur ne les accorde, à mon avis, qu’à ceux qui sont affermis dans cette vertu par la connaissance qu’il leur a donnée du peu qu’ils sont par eux-mêmes. Or, comment une personne qui a cette vue de sa misère et de son néant, pourrait-elle, au lieu de porter si haut ses désirs, n’être pas sincèrement convaincue que Dieu lui a déjà fait une grâce bien grande en la préservant des peines de l’enfer ? La seconde raison est que, lorsqu’on ose former l’idée de tels souhaits, on est déjà trompé ou en grand danger de l’être, parce que la moindre petite porte ouverte suffit au démon pour nous tendre mille piéges. La troisième raison est que, lorsque le désir est violent, il entraîne avec lui l’imagination, et qu’ainsi l’on se figure voir et entendre ce qu’on ne voit et qu’on n’entend point, de même que l’on songe la nuit à ce que l’on a vivement désiré durant le jour. La quatrième raison est qu’il y a une étrange témérité à vouloir soi-même choisir son chemin sans savoir s’il est le plus sûr, au lieu de s’abandonner à la conduite de Notre Seigneur qui nous connaît mieux que nous ne nous connaissons, afin qu’il nous mène par la voie qui nous convient, et qu’ainsi sa sainte volonté se fasse en toutes choses. La cinquième raison est que ce serait montrer qu’on n’a aucune idée des croix que Dieu envoie aux âmes qu’il favorise de ces grâces : or, ces croix sont très grandes, et de diverses espèces , et sait-on si l’on aurait la force de les porter ? La sixième raison est qu’on ignore si l’on ne trouvera pas une perte là où l’on croit rencontrer un profit, ainsi qu’il arriva au roi Saül. A ces raisons je pourrais en ajouter d’autres. Ainsi, mes sœurs, croyez bien que le plus sûr est de ne vouloir que ce que Dieu veut ; il nous connaît, et il nous aime. Remettons-nous entre ses mains, afin que sa volonté soit faite en nous. Nous ne pourrons jamais nous tromper, si notre volonté demeure toujours bien déterminée à ne vouloir que ce qu’il veut. Remarquez d’ailleurs que pour être fréquemment favorisée de ces apparitions, une âme n’en mérite pas plus de gloire, mais qu’elle en contracte une plus étroite obligation de servir Dieu, parce qu’elle a plus reçu de lui.

Quant à ce qui est de mériter davantage, Notre Seigneur ne le fait point dépendre de ces sortes de grâces, puisqu’il y a plusieurs personnes saintes qui n’en ont jamais reçu aucune, et d’autres qui ne sont pas saintes qui en ont reçu. D’ailleurs il ne faut pas croire qu’elles soient continuelles ; souvent une seule de ces faveurs coûte bien des croix à une âme ; et cette âme, sans songer si elle recevra de Notre Seigneur une semblable grâce, ne s’occupe qu’à lui en témoigner sa reconnaissance par une parfaite fidélité à le servir. Ces apparitions du divin Maître doivent sans doute singulièrement aider une âme à avancer dans les vertus ; mais celui qui les acquiert par son travail méritera beaucoup davantage. Notre Seigneur, à ma connaissance, favorisait de ces apparitions deux personnes dont l’une était un homme. Elles avoient un désir si ardent de servir le divin Maître à leurs dépens et sans ces grandes délices , elles avaient une telle soif de souffrir pour son divin amour, qu’elles se plaignaient à lui de ce qu’il les leur accordait ; et s’il eût été en leur pouvoir de les refuser, elles l’auraient fait. Je ne parle ici que des délices qu’elles goûtaient dans la contemplation et non des visions elles-mêmes ; car elles voyaient trop bien les grands avantages qu’elles en retiraient et l’estime qu’elles en devaient faire. A la vérité, de tels désirs sont également surnaturels ; ils sont le partage d’âmes embrasées d’un très grand amour, et jalouses de montrer à Notre Seigneur qu’elles ne le servent point par intérêt. Ces grandes âmes, comme je l’ai déjà dit, ne s’arrêtent point à la pensée de la gloire pour s’exciter à servir Dieu, elles ne songent qu’à contenter cet amour qui les enflamme, et dont la nature est d’agir sans cesse de mille manières. Si elles le pouvaient, elles souhaiteraient inventer des moyens de se consumer dans le feu dont elles brûlent ; et s’il était nécessaire pour la plus grande gloire de Dieu qu’elles restassent éternellement anéanties, elles s’y dévoueraient de très grand cœur. Louange, et louange sans fin à ce Dieu qui, en s’abaissant jusqu’à ces communications intimes avec de si misérables créatures, se plaît à nous révéler les adorables trésors de son amour.! Ainsi soit-il !

2CHAPITRE X2

3De plusieurs autres faveurs que Dieu accorde à l’âme par des moyens différents des précédents, et des grands avantages qu’elle en retire.3

Notre Seigneur se communique à l’âme de bien des manières par ces apparitions : il se montre à elle tantôt pour la consoler dans ses peines, tantôt pour la préparer à quelque grande croix ; ou bien, quand il veut prendre ses délices auprès d’elle, et qu’elle les prenne auprès de lui. Je ne m’arrêterai point à particulariser quelqu’une de ces choses. Mon dessein est seulement d’indiquer de mon mieux en quoi diffèrent ces visions, et de vous faire connaître la nature et les effets de chacune. A l’aide de cette connaissance, vous ne prendrez pas pour des visions les chimères que l’imagination pourrait vous représenter ; et si Dieu daigne se montrer à vous, sachant à l’avance que c’est possible, vous n’en serez ni troublées, ni affligées. Car le démon a grand intérêt et prend un singulier plaisir à jeter une âme dans la tristesse et l’inquiétude, pour l’empêcher de s’occuper tout entière à aimer et à louer Dieu .

Notre Seigneur se communique à l’âme par d’autres voies beaucoup plus élevées que celles dont je viens de parler, et, à mon avis, moins dangereuses, parce que le démon ne saurait les contrefaire. Mais ces visions sont si cachées ; qu’il est beaucoup plus difficile d’en donner une idée que des précédentes.

Il arrive que l’âme étant en oraison, et avec une entière liberté de ses sens, Notre Seigneur la fait entrer tout à coup dans une extase où il lui découvre de grands secrets qu’elle croit voir en Dieu même. Quoique j’use de ce terme de voir, l’âme cependant ne voit rien, parce que ce n’est pas ici une vision imaginaire où la très sainte humanité de Jésus Christ lui soit représentée. C’est une vision intellectuelle qui fait connaître à l’âme de quelle manière toutes les choses se voient en Dieu, et comment elles sont toutes en lui. Cette vision est très utile : malgré sa courte durée, qui n’est que d’un moment, elle demeure profondément gravée dans l’esprit, et donne une très grande confusion à l’âme par la manière si claire dont elle lui fait voir la grandeur du péché, puisque étant en Dieu ainsi que nous y sommes, ce n’est pas seulement en sa présence, mais en lui-même que nous le commettons.

Je veux me servir d’une comparaison pour rendre cette vérité plus sensible. On entend souvent parler de la malice du péché, mais hélas ! ou l’on n’y réfléchit point, ou l’on ne veut pas comprendre ; car si l’on voyait clairement l’acte du péché tel qu’il est, il ne serait pas, ce semble, possible de se porter à cet excès d’audace. Supposons que Dieu soit un immense et superbe palais qui enferme le monde. Cela étant, un pécheur peut-il commettre quel­que crime hors de ce palais ? Non certes. C’est donc en Dieu même que se commettent les abominations , les turpitudes et les iniquités de tous les pécheurs de la terre. Quel effroi cette pensée ne doit-elle pas nous inspirer ! qu’elle est digne de nos méditations ! quelle vive lumière elle nous donnera sur l’énormité du péché, à nous surtout pauvres ignorants qui la comprenons si peu ! Car si cette vérité était connue de nous, il ne nous serait pas possible de porter la hardiesse et la démence jusqu’à offenser la majesté adorable de notre Dieu.

Considérons, mes sœurs, de quelle ineffable miséricorde et de quelle patience il use envers nous, en ne nous précipitant pas dans l’abîme à l’instant même où nous l’offensons. Rendons-lui-en de très vives actions de grâces, et ayons honte désormais d’être sensibles à ce que l’on fait ou que l’on dit contre nous. Car est-il au monde iniquité plus grande que de voir que Dieu notre Créateur souffre que nous commettions dans lui-même tant d’offenses, et que nous ne puissions endurer quelques paroles dites contre nous en notre absence, et peut-être sans mauvaise intention ? Ô misère humaine ! et quand donc, mes filles, imiterons-nous en quelque chose ce grand Dieu ? Ne nous persuadons pas, je vous prie, que nous ayons beaucoup de mérite à souffrir des injures, mais disposons-nous à les endurer avec joie, et aimons ceux de qui nous les recevons, puisque Notre Seigneur ne laisse pas de nous aimer, quoique nous l’ayons tant offensé. Après l’exemple que donne cet adorable Modèle, quel droit n’a-t-il pas de vouloir que tous pardonnent, quelque grandes que soient les offenses qu’ils aient reçues ! Je dis donc, mes filles, que cette vision, quoiqu’elle ne dure qu’un moment, elle est une faveur insigne que l’âme reçoit de Notre Seigneur, pourvu qu’elle veuille en profiter en se la représentant souvent.

Il arrive aussi que Dieu, en très peu de temps et d’une manière qui ne se peut exprimer, montre en lui-même à l’âme une vérité qui, par son éclat, obscurcit en quelque sorte toutes celles qui sont dans les créatures ; et il fait connaître clairement à l’âme que lui seul est la vérité, et qu’il ne peut mentir. Ces paroles du Psaume : Tout homme est menteur, sont alors bien entendues d’elle ; elle en a une intelligence plus parfaite que si elle les eût entendu répéter mille fois, et elle voit que Dieu seul est la vérité infaillible. Cela me fait souvenir de Pilate, lors­qu il demandait à Notre Seigneur ce que c’était que la vérité, et montre combien peu nous connaissons cette suprême vérité. Je désirerais l’expliquer plus clairement, mais ce n’est pas en mon pouvoir.

Apprenons par là, mes sœurs, que pour nous confor­mer en quelque chose à notre Dieu et à notre Époux, nous devons sans cesse nous efforcer de marcher selon la vérité devant lui et devant les hommes ; je ne dis pas seulement dans nos paroles, car par la grâce de Dieu je ne vois personne dans nos monastères qui, pour quoi que ce soit, voulût dire un mensonge, mais encore dans toutes nos œuvres. Loin de nous le désir qu’on nous croie meil­leures que nous ne sommes ; mais en tout donnons à Dieu ce qui lui appartient, et rendons-nous justice à nous-mêmes par respect et par amour pour la vérité. Et ainsi nous viendrons à faire peu de cas de ce monde où tout est mensonge et fausseté, et qui par là même n’est point durable.

Pensant un jour en moi-même pour quelle raison Notre Seigneur aime tant la vertu d’humilité et nous recommande tant de l’aimer, il me vint tout à coup dans l’esprit, sans y faire plus de réflexion, que c’est parce que Dieu est la suprême vérité, et que l’humilité n’est autre chose que de marcher selon la vérité. Or, c’est une grande vérité que, loin de rien posséder de bon par nous-mêmes, nous n’avons au contraire en partage que la misère, et que nous ne sommes que néant. Quiconque n’entend pas cela, marche dans le mensonge ; et plus on l’entend, plus on se rend agréable à la souveraine vérité, parce qu’on marche dans la vérité. Daigne le Seigneur, mes filles, nous faire la grâce de ne jamais perdre cette connaissance de nous-même !

Notre Seigneur favorise l’âme des communications dont je viens de parler, lorsque, la voyant résolue d’accomplir en toutes choses sa volonté, et la considérant comme sa véritable épouse, il veut lui donner quelque connaissance de ses divines grandeurs , et de ce qu’elle doit faire pour se rendre agréable à ses yeux. Je n’en dis pas davantage sur ce sujet, et si j’ai parlé de ces deux insignes faveurs en particulier, c’est que j’ai cru qu’il était très utile de les faire connaître. Il n’y a rien à appréhender dans de telles visions, mais seulement à en remercier Dieu de qui elles procèdent ; et comme ni le démon ni notre imagina­tion n’y peuvent avoir de part, elles laissent l’âme dans une grande joie et un grand repos.

2CHAPITRE XI2

3Du désir que Dieu donne à l’âme de jouir de Lui, désir si puissant, si impétueux, qu’on est en danger de perdre la vie. Du profit que l’âme tire de cette faveur du Seigneur.3

Après tant de faveurs accordées à l’âme par l’Époux, notre petite colombe (car ne pensez pas que je l’oublie) n’est-elle pas enfin satisfaite, et notre mystique papillon ne va-t-il pas enfin s’arrêter là où il doit mourir ? Non certes ; son état, au contraire, est pire qu’auparavant. Quoiqu’il y ait plusieurs années que cette colombe jouisse de ces faveurs, elle gémit néanmoins toujours, et chaque faveur nouvelle augmente sa douleur. Comme de jour en jour elle a une connaissance plus claire des grandeurs de son Dieu, et qu’elle se voit séparée de lui et loin encore de le posséder, elle brûle d’un désir beaucoup plus ardent de lui être unie. Découvrant à une lumière de plus en plus vive combien ce grand Dieu, cet adorable Maître mérite d’être aimé, elle s’enflamme de plus en plus d’amour pour lui ; et quand ce désir de se voir unie à Dieu dure depuis quelques années, il s’accroît à un degré tel qu’il cause à l’âme cette grande peine dont je vais parler. Je dis quel­ques années, parce qu’il en a été ainsi pour la personne dont j’ai fait mention dans cet écrit ; car je sais bien que pour Dieu, il n’y a point de limites ; il peut en un moment élever une âme aux grâces les plus sublimes dont je traite en cet ouvrage. Notre Seigneur est tout-puissant ; il peut tout ce qu’il veut, et la pente comme le désir de son cœur c’est de faire beaucoup pour nous.

Sans doute, ces grands désirs de voir Dieu, ces larmes, ces soupirs, ces impétueux transports dont nous avons parlé, procédant de l’amour, causent à l’âme une vive souffrance ; mais tout cela n’est que comme un feu mêlé de fumée qui, n’étant pas encore bien allumé, peut se souffrir en quelque sorte, et ainsi n’est presque rien en comparaison de cet autre feu dont j’ai à parler. Ici, l’âme se trouve embrasée d’un tel amour, que très souvent à la moindre pensée, à la moindre parole qui lui rappelle que la mort peut tarder encore à l’unir à son divin Époux, soudain, sans qu’elle sache ni d’où ni comment, elle se sent frappée comme d’un coup de foudre, eu comme transpercée par une flèche de feu. Je ne dis pas que ce soit une flèche ; mais, quoi que ce puisse être, on voit clairement que ce n’est pas une chose qui procède de notre nature ; je ne dis pas non plus que ce soit un coup de foudre car la blessure qu’on reçoit est plus pénétrante encore. Et cette blessure, à mon avis, n’est point faite à l’endroit où nous ressentons les douleurs ordinaires, mais au plus profond et au plus intime de l’âme, dans cet endroit où ce rayon de feu, en un instant, réduit en poudre tout ce qu’il rencontre de notre terrestre nature. Tant que l’âme est en cet état, il lui est impossible de penser à rien de ce qui tient à son être ; dès le premier instant, ses puissances sont suspendues à l’égard de toutes les choses de ce monde, et elles ne conservent d’activité que pour augmenter son martyre en augmentant son amour pour Celui dont elle ne peut souffrir d’être plus longtemps séparée.

Gardez-vous de croire, mes sœurs, que j’exagère en parlant de la sorte. Je suis très assurée au contraire, que je n’en dis pas assez, parce que les termes manquent pour peindre un tel martyre. C’est, je le répète, un ravissement des sens et des puissances à l’égard de tout ce qui ne contribue point à faire sentir cette peine. Car l’enten­dement voit à une très vive lumière avec quelle raison l’âme s’afflige d’être absente de son Dieu ; et Notre Seigneur augmente encore sa peine par une claire et vive connaissance qu’il lui donne de ses amabilités souveraines et de ses perfections infinies. Par cette vue, la peine croît jusqu’à un tel degré d’intensité, que malgré soi l’on jette de grands cris. C’est ce qui arrivait à la personne dont j’ai parlé, lorsqu’elle était dans cet état ; quoiqu’elle fût patiente et accoutumée à supporter de grands maux, elle ne pouvait se défendre de ces cris, parce que, comme je l’ai dit, cette douleur ne se fait point sentir dans le corps, mais dans l’intérieur de l’âme. Cette personne apprit alors combien les douleurs de l’âme l’emportent en intensité sur celles du corps ; elle connut que les peines du purgatoire étaient de la nature de ce martyre, et que la séparation du corps n’empêchait pas les âmes d’y endurer des souffrances, beaucoup plus grandes que toutes celles que l’on peut endurer avec le corps dans cette vie. J’ai vu une personne réduite à cette extrémité, et je croyais qu’elle allait mourir. Il n’y aurait eu rien d’étonnant, car la vie est réellement alors en grand danger. Ainsi, quoique cette extase de douleur et d’amour dure peu, les os du corps en demeurent déboîtés. Le pouls est aussi faible que si l’on était sur le point de rendre l’âme à Dieu, parce que la chaleur naturelle manque et s’éteint. L’âme, au contraire, se sent tellement embrasée par le feu de l’amour, qu’avec le moindre degré d’ardeur de plus, elle briserait sa chaîne selon ses désirs, et se verrait dans les bras de Dieu. Tant que dure ce martyre, elle ne sent aucune douleur dans le corps, bien que les os, comme j’ai dit, en soient déboîtés ; qu’ensuite, durant deux à trois jours, il soit en proie à de telles douleurs qu’on n’a pas même la force d’écrire, et qu’enfin il reste toujours plus faible qu’il n’était auparavant. Cela vient, à mon avis, de ce que ces souffrances intérieures de l’âme sont si vives et surpassent tellement celles du corps, que, quand on le mettrait en pièces, elle ne le sentirait pas. Il nous arrive à nous-même quelque chose de semblable ; avons-­nous quelque part une douleur aiguë, nous sentons peu les autres ; quoiqu’elles soient en grand nombre ; c’est ce que j’ai souvent éprouvé.

Vous me direz peut-être qu’il y a de l’imperfection dans ce grand désir de voir Dieu, et que cette âme qui lui est si soumise devrait se conformer à sa volonté qui la retient encore dans cet exil. Je réponds qu’auparavant elle pouvait le faire, et que cette considération l’aidait à supporter la vie. Mais sous l’empire de cette peine, cela n’est plus en son pouvoir, parce qu’elle n’est plus maîtresse de sa raison, et qu’elle ne peut penser qu’aux motifs qu’elle a de s’affliger. Étant absente de son souverain Bien, comment pourrait-elle désirer de vivre ? Elle se sent dans une solitude si extraordinaire, que ni toutes les créatures d’ici-bas, ni même tous les habitants du ciel ne lui pourraient être de quelque compagnie, si Celui qu’elle aime n’y était pas. Loin de trouver quelque allégement en ce monde, tout au contraire la tourmente. Elle est comme une personne suspendue en l’air qui ne peut poser le pied sur la terre, ni s’élever vers le ciel. Elle brûle d’une soif qui la consume, et elle ne peut boire à la source désirée. Rien dans ce monde ne saurait calmer les ardeurs de cette soif ; d’ailleurs l’âme ne veut l’étancher qu’avec l’eau dont Notre Seigneur parla à la Samaritaine, et cette eau lui est refusée.

Ô mon adorable Maître, à quelle extrémité vous réduisez vos amants ! Que c’est peu néanmoins en comparaison de ce que vous leur donnez ensuite ! N’est-il pas juste que les grandes faveurs coûtent beaucoup ? et l’âme pourrait-elle jamais acheter trop cher une grâce où elle se purifie pour entrer dans la septième demeure, comme on se purifie dans le purgatoire pour entrer au ciel ? Qu’est-ce que sa souffrance auprès d’une telle faveur, sinon une goutte d’eau en comparaison de l’Océan ? C’est trop dire encore. Quand à ce tourment et à cette affliction qui sont, selon moi, la plus grande souffrance qu’on puisse endurer dans ce monde, viendraient se joindre, comme dans la personne dont j’ai parlé, beaucoup d’autres douleurs spirituelles et corporelles, l’âme compterait tout cela pour rien auprès de la sublime faveur que Dieu lui accorde. L’âme comprend que cette peine est d’un prix inestimable , et qu’elle n’aurait jamais pu la mériter : Elle voit clairement que ce martyre est d’une nature telle que rien en ce monde ne saurait l’adoucir, et néanmoins elle le souffre avec bonheur, et serait prête à l’endurer toute sa vie si Dieu le voulait ainsi : ce qui serait se dévouer non à mourir une fois, mais à être toujours mourante ; car ce martyre n’est rien moins qu’une agonie.

Quels doivent donc être les tourments des réprouvés dans l’enfer ! Ils ne sont adoucis ni par cette conformité à la volonté de Dieu, ni par ce contentement et cette joie qu’éprouve l’âme à la vue des récompenses dont ses peines seront suivies ; ils vont au contraire toujours en augmentant , j’entends quant aux peines accidentelles. S’il est vrai que les souffrances de l’âme l’emportent de beaucoup sur celles du corps, et que les tourments qu’endurent ces malheureux sont incomparablement plus terribles que ce martyre de l’âme dont j’ai parlé, de quel désespoir ne seront-ils pas saisis en voyant que leur supplice n’aura jamais de fin ! Ah ! tout ce que nous pouvons faire ou souffrir dans une vie si courte, ne nous doit-il pas paraître un atome, quand c’est pour échapper durant l’éternité à de si épouvantables tourments ? Je le répète, mes sœurs, il est impossible d’exprimer combien les souffrances de l’âme sont terribles et différentes de celles du corps. Il faut l’avoir éprouvé pour le comprendre, ou que Dieu lui-même nous le montre, afin de nous faire connaître combien nous lui sommes redevables de nous avoir appelées à un état où nous espérons de sa miséricorde qu’il nous délivrera d’un tel malheur, et nous pardonnera nos péchés.

Revenons à notre sujet. Dans une si grande intensité, cette peine ne dure pas, ce me semble, plus de trois à quatre heures chez la personne dont j’ai parlé ; et si elle durait plus longtemps, je ne pense pas que notre faible nature pût la supporter sans un miracle. Une fois même cette personne, ne l’ayant soufferte que durant un quart d’heure, perdit entièrement le sentiment, et demeura comme toute brisée ; à la vérité, cette peine fondit sur elle avec une extrême rigueur. Cela lui arriva la dernière fête de Pâques, au milieu d’une conversation, et après avoir passé tous les jours précédents dans une telle sécheresse, qu’à peine sentait-elle qu’on était à ces saintes solennités ; il ne fallut pour la faire tomber en extase qu’une seule parole sur la prolongation de cet exil. Il n’est pas plus possible de résister à l’impétuosité de ce ravissement, que de ne point brûler dans un grand feu. J’ajoute que cela ne peut être caché à ceux qui se trouvent présents. Ils ne sont pas témoins, il est vrai, des peines intérieures de cette personne, mais ils ne peuvent s’empêcher de voir, par ce qu’elle souffre extérieurement, que sa vie est en grand péril. Quant à elle, si elle trouve en eux une sorte de compagnie, elle n’en tire néanmoins aucun secours, parce qu’ils ne lui apparaissent, ainsi que le reste des créatures, que comme des ombres.

Comme vous pourriez vous voir dans cet état, il est bon, mes filles, de connaître comment notre faible nature peut s’y mêler. Lorsque l’âme, embrasée du désir d’être unie à Dieu, se meurt de ne point mourir, au moment où il lui semble qu’elle est sur le point de se séparer du corps, elle éprouve néanmoins une véritable crainte, et elle voudrait voir son martyre diminuer, afin de ne pas mourir. Il est évident que cette crainte ne vient que de la faiblesse de la nature ; car d’un autre côté cette âme conserve toujours ce désir de mourir, et sa peine persévère sans que rien ne puisse la lui enlever, jusqu’à ce que Notre Seigneur lui-même y mette un terme en lui envoyant quelque grande extase ou quelque vision ; c’est le moyen ordinaire qu’emploie ce divin Consolateur, pour la consoler et la fortifier de telle sorte qu’elle consente à vivre tant qu’il le voudra.

Ce martyre est grand sans doute, mais l’âme en retire les plus précieux avantages. Elle ne craint plus les souffrances et les croix qui lui peuvent arriver, parce qu’elles ne lui semblent plus rien en comparaison de cette peine intérieure qu’elle a endurée. Elle demeure enflammée d’un tel amour pour Dieu, qu’elle souhaiterait de pouvoir souvent souffrir cette peine. Mais cela ne dépend pas d’elle : malgré tous ses efforts et toute l’ardeur de ses désirs, il lui est tout aussi impossible d’éprouver de nouveau ce martyre, que de s’y soustraire lorsqu’il plaît à Notre Seigneur de le lui envoyer. Son mépris pour le monde augmente, parce qu’elle a reconnu qu’il n’avait rien qui fût capable de la consoler dans le tourment où elle s’est vue. Elle est plus détachée que jamais des créatures, parce qu’il est désormais évident pour elle que le Créateur seul peut la consoler et combler ses désirs. Elle a une plus grande crainte de Dieu, et s’applique plus qu’auparavant à ne point l’offenser, parce qu’elle voit que s’il peut consoler, il peut aussi infliger des supplices.

Dans une voie si spirituelle et si élevée, deux choses, selon moi, mettent véritablement la vie en péril. L’une, ce martyre dont je viens de parler ; l’autre, l’excès de la joie que l’on ressent dans les extases dont j’ai dit qu’il était suivi. Tel est alors l’excès du plaisir qui transporte l’âme, qu’il semble qu’elle va y succomber, et qu’il ne faut plus qu’un rien pour l’affranchir de son corps. A la vérité, ce ne serait pas un petit bonheur pour elle de sortir ainsi de cet exil. Vous pouvez juger par là, mes sœurs, si j’ai eu raison de dire qu’il fallait un grand courage aux âmes qui reçoivent ces grâces élevées, et à combien juste titre, si vous les demandiez à Notre Seigneur, il pourrait vous répondre, comme aux Fils de Zébédée : Pouvez-vous boire mon calice ? Je ne doute pas que vous ne répondiez toutes que vous êtes prêtes à le boire, et comme vous mettez toute votre confiance en cet adorable Sauveur lui-même, vous avez bien raison de lui parler ainsi ; car il ne manque jamais de donner des forces aux âmes qui se confient en lui, quand il voit qu’elles leur sont nécessaires. Il protége ces âmes en toute occasion ; il prend leur défense au milieu des persécutions et des murmures . qui s’élèvent contre elles, comme il fit pour sainte Madeleine ; et si ce n’est point par des paroles, c’est par des œuvres qu’il se déclare leur protecteur. Enfin, enfin, avant même qu’il les retire de cet exil, il les paye de tout ce qu’elles ont fait pour lui, comme vous allez le voir dans la septième demeure. Bénédiction et bénédiction sans fin à ce Dieu d’amour, et que toutes les créatures le louent dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.