Les troisièmes Demeures

2CHAPITRE I2

3Comme quoi nous ne sommes guère en sécurité tant que nous vivons dans cet exil, même si nous y avons atteint un degré élevé, et qu’il sied d’avoir crainte.3

Que dirons-nous à ceux qui ; par la miséricorde de Dieu, sont sortis vainqueurs de ces combats, et qui, par leur persévérance, sont entrés dans les troisièmes demeures ? Nous ne saurions leur adresser de plus consolantes paroles que celles-ci : Heureux l’homme qui craint le Seigneur ! Je remercie mon divin Maître de ce qu’il me donne en ce moment l’intelligence de ce verset ; ce n’est pas une petite grâce, vu le peu de pénétration de mon esprit. Oui, c’est à juste titre que nous pouvons appeler bienheureux celui qui est entré dans cette troisième demeure ; car., pourvu qu’il ne retourne point en arrière, il est, autant que nous pouvons en juger, dans le véritable chemin du salut. Vous voyez par là, mes sœurs, combien il importe de vaincre dans les précédents combats : j’en suis convaincue, Dieu ne manque jamais de mettre le vainqueur en sûreté de conscience , faveur que l’on ne saurait trop estimer. J’ai dit en sûreté, et j’ai mal dit, parce qu’il n’y en a point en cette vie. Comprenez donc bien, ma pensée : quand je parle de sûreté pour le vainqueur, c’est toujours à la condition qu’il ne quittera pas le chemin dans lequel il a commencé à marcher. Que grande est la misère de cette vie ! Semblables à ceux qui ont les ennemis à leur porte, et qui ne peuvent ni dormir ni manger sans être armés, nous sommes jour et nuit sur le qui-vive, et dans une appréhension continuelle qu’on n’attaque notre forteresse, et qu’on n’y fasse quelque brèche.

Ô mon Dieu et mon tout , comment voulez-vous que nous aimions une si misérable vie ? Ah ! pour ne pas en souhaiter la fin, et pour ne pas vous conjurer de nous en retirer, il ne faut rien moins que l’espérance de la perdre pour vous, ou du moins de l’employer tout entière à votre service, et par-dessus tout le bonheur d’accomplir votre sainte volonté. Que volontiers, si c’était votre bon plaisir, ô mon Dieu, nous vous dirions comme saint Thomas : Mourons avec vous ! N’est-ce pas mourir en quelque sorte à tous moments que de vivre sans vous, et avec cette pensée pleine d’effroi, que l’on peut vous perdre pour jamais ?

C’est pourquoi, mes filles, la grande grâce que nous devons demander à Dieu, c’est qu’il nous fasse partager bientôt la sécurité parfaite des bienheureux dans le ciel. Car au milieu des alarmes de cet exil, quel plaisir peuvent goûter des âmes qui n’en cherchent point d’autre que de pouvoir plaire à leur Dieu ? N’a-t-on pas vu quelques saints qui possédaient cet esprit du Seigneur à un plus haut degré que nous, tomber dans de grands péchés ? Qui nous assure, si nous tombions, que Dieu nous tendrait la main pour nous relever de nos chutes, et qu’il nous donnerait comme à ces saints le temps de faire pénitence ? A cette seule pensée, qui souvent se présente à mon esprit, de quel effroi je suis saisie ! Il est tel en ce moment, que je ne sais ni comment je puis tracer ces lignes, ni comment je puis vivre. Ô mes filles bien-aimées, demandez, je vous en conjure, à Notre Seigneur, qu’il vive toujours en moi. S’il ne m’accorde cette grâce, quelle assurance puis-je trouver dans une vie aussi mal employée que la mienne ? Que ce triste aveu que je vous ai fait si souvent et que vous n’avez jamais pu entendre sans peine, ne vous afflige point. Vous auriez souhaité, je le comprends, que j’eusse été une grande sainte, et vous avez raison. Je ne le souhaiterais pas moins que vous ; mais que faire, si, par ma faute, j’ai perdu ce bonheur ? Ce n’est pas de Dieu que je me plaindrai ; il n’a cessé de me combler de ses grâces, et si j’y eusse été fidèle, vos désirs auraient été accomplis.

Je ne saurais, sans une grande confusion et sans répandre des larmes, penser que j’écris ceci pour des personnes qui seraient capables de m’instruire. Qu’il m’en a coûté, mes filles, pour exécuter cet ordre de l’obéissance ! Daigne le Seigneur vous faire trouver quelque utilité dans un écrit où je n’ai que sa gloire en vue, et conjurez-le de pardonner à une si misérable créature la hardiesse qu’elle a eue de l’entreprendre. Mon Dieu. sait que je ne puis espérer qu’en sa seule miséricorde : infidèle comme je l’ai été, il ne me reste plus d’autre asile que cette miséricorde, ni d’autre fondement de ma confiance que les mérites de mon Sauveur et de sa divine Mère dont, quoique indigne, je porte comme vous le saint habit. Louez Dieu, mes filles, de ce que vous êtes véritablement les filles de cette Reine du ciel. Avec une telle Mère, vous n’avez plus à rougir de mot. Imitez ses vertus ; considérez quelle doit être la grandeur de cette Souveraine, et quel est le bonheur de l’avoir pour patronne, puisque mes péchés et les infidélités de ma vie n’ont pu ternir en rien l’éclat de ce saint ordre. J’ai néanmoins un important avis à vous donner : malgré la sainteté de l’ordre, et le bonheur d’avoir une telle Mère, ne vous croyez pas tout à fait en sûreté. Car David était un grand saint, et cependant vous savez quel fut son fils Salomon. Que rien ne vous inspire jamais une sécurité entière, ni votre retraite, ni l’austérité de votre vie, ni vos communications avec Dieu, ni vos continuels exercices d’oraison, ni votre séparation du monde, ni l’horreur qu’il vous semble avoir des choses du monde. Tout cela est bon, mais ne suffit pas, comme je l’ai dit, pour vous ôter tout sujet de craindre. Ainsi, mes filles, gravez bien ce verset dans votre mémoire, et méditez-le souvent : Beatus vir qui timet Dominum.

Je m’aperçois que je suis loin de mon sujet : c’est que je ne puis, sans que mon esprit se trouble et s’égare me souvenir des infidélités de ma vie ; aussi je veux, pour le moment, détourner les yeux de ce triste tableau. Je reviens à ces âmes qui, par une insigne faveur de Dieu, ont vaincu les premières difficultés, et sont entrées dans la troisième demeure. Grâce à la divine bonté, ces âmes sont, je crois, en grand nombre dans le monde. Elles souhaitent ardemment de ne pas offenser Dieu ; elles se tiennent même en garde contre les péchés véniels ; elles aiment la pénitence ; elles ont des heures de recueillement ; elles emploient bien leur temps ; elles s’exercent dans des œuvres de charité envers le prochain ; elles sont réglées dans leurs conversations et dans tout leur extérieur ; enfin, si elles ont une maison à gouverner, elles s’en acquittent dignement. Cet état est sans doute digne d’envie ; c’est le chemin de la dernière demeure, et, si elles le désirent ardemment, Notre Seigneur leur en ouvrira sans doute l’entrée ; car, avec l’excellente disposition où elles sont, il n’est point de faveur qu’elles ne. puissent attendre de lui.

Jésus, mon Sauveur, se trouvera-t-il quelqu’un qui ose dire qu’il ne souhaite pas un si grand bien, principalement après avoir surmonté les plus grandes difficultés ? Personne, sans doute, ne le dira : chacun assure qu’il le veut. Mais les paroles ne suffisent pas pour que Dieu possède entièrement une âme, il faut qu’elle quitte tout ce que Notre Seigneur lui dit de quitter. Nous en avons la, preuve dans ce jeune homme de l’Évangile à qui le divin Maître dit : Que s’il voulait être parfait, il quittât tout pour le suivre. Depuis que j’ai commence à parler de ces troisièmes demeures, j’ai »eu sans cesse ce jeune homme présent à la pensée, parce que nous faisons comme lui au pied de la lettre. Or, c’est de là que procèdent d’ordinaire les grandes sécheresses que l’on éprouve dans l’oraison. Je sais qu’elles peuvent avoir d’autres causes. Je sais encore qu’il est plusieurs bonnes âmes qui endurent, sans qu’il y ait le moins du monde de leur faute, des peines intérieures en quelque sorte intolérables, et dont Notre‑Seigneur les fait toujours sortir avec un grand profit. Il y a en outre les effets de la mélancolie et d’autres infirmités. Enfin, en ceci comme en tout le reste, il faut laisser à part les secrets jugements de Dieu. Mais, à mon avis la cause la plus ordinaire des sécheresses qu’éprouvent les âmes dans ces troisièmes demeures, est celle quo je viens d’indiquer. Comme ces âmes sentent qu’elles ne voudraient pour rien au monde commettre un péché mortel, ni, la plupart d’elles, un péché véniel de propos délibéré, comme elles font d’ailleurs un bon usage de leur temps et de leurs biens, elles ont peine à souffrir qu’on leur ferme la porte de la demeure du grand Roi dont, à juste titre, elles se réputent les vassales ; et elles ne considèrent pas que, même sur la terre, parmi les nombreux vassaux d’un monarque, il n’en est qu’un petit nombre qui pénètrent jusqu’à lui.

Entrez, entrez, mes filles, dans vous-mêmes ; passez jusque dans le fond de votre cœur, et vous verrez le peu de compte que vous devez faire de vos petites actions de vertu ; votre seul titre de chrétiennes exige cela de vous, et beaucoup plus encore : Contentez-vous d’être les vassales de Dieu ; ne portez point trop haut vos prétentions, de crainte de tout perdre. Considérez les saints qui sont entrés dans la demeure de ce grand Roi, et vous verrez la différence qu’il y a d’eux à nous. Ne demandez pas ce que vous n’avez point mérité. Après avoir offense Dieu comme nous l’avons fait, il ne devrait pas même nous venir en pensée, quelques services que nous lui rendions, que nous pouvons mériter la faveur qu’il a accordée à ces grands saints.

Ô humilité ! humilité ! je suis tentée de croire que ceux qui supportent avec tant de peine ces sécheresses, manquent un peu de cette vertu. Je le répète, je ne parle point ici de ces grandes épreuves intérieures dont je parlais naguère, et qui causent à l’âme de bien plus grandes souffrances qu’un simple manque de dévotion. Éprouvons-nous nous-mêmes, mes sœurs, ou souffrons que Notre Seigneur nous éprouve ; il le sait bien faire, quoique souvent notre volonté y répugne.

Revenons maintenant à ces âmes en qui tout est si bien réglé ; considérons ce qu’elles font pour Dieu, et nous verrons si elles ont sujet de se plaindre de sa divine Majesté. Si lorsque Notre Seigneur leur dit ce qu’il faut faire pour être parfaites, elles lui tournent le dos, et s’en vont toutes tristes, que voulez-vous qu’il fasse, lui qui doit mesurer la récompense sur l’amour que nous lui portons ? Et cet amour ne doit pas être dans l’imagination, mais se montrer par les œuvres. Ne pensez pas toutefois que Dieu ait besoin de nos œuvres ; ce qu’il demande, c’est la détermination de notre volonté d’être à lui sans réserve.

II pourrait peut-être vous sembler, mes sœurs, que tout est déjà fait pour nous : nous portons le saint habit, nous l’avons pris de notre plein gré ; nous avons abandonné le monde, ainsi que tous nos biens, pour l’amour de Jésus-Christ, et quand nous n’aurions laissé que les filets de saint Pierre, nous aurions beaucoup donné, en donnant tout. Cette disposition est excellente sans doute, pourvu qu’on y persévère et qu’on ne retourne point, même par le désir, au milieu des reptiles des premières demeures : Il n’y a nul doute qu’en continuant de vivre dans ce détachement et cet abandon de tout, on n’obtienne ce que l’on souhaite ; mais toujours à condition, entendez-le bien, qu’on pratiquera le précepte du Maître, de se regarder comme des serviteurs inutiles ; à condition, qu’au lieu de croire avoir acquis, par ses services, le moindre droit à être admis dans sa demeure, on se regardera au contraire comme plus redevable envers lui. Que pouvons-nous faire pour un Dieu si généreux, qui est mort pour nous, qui nous a créés, et qui nous conserve l’être ? Au lieu de lui demander des grâces et des faveurs nouvelles, ne devons-nous pas plutôt nous estimer heureuses d’acquitter tant soit peu la dette que nous ont fait contracter envers lui les services qu’il nous a rendus ? C’est à regret que je prononce ce mot de service ; mais j’ai dit la vérité, puisque tout le temps que cet adorable Sauveur a été sur la terre, il n’a fait autre chose que de nous servir.

Méditez, mes filles, certains points que je ne fais qu’indiquer ici, et sans beaucoup â’ordre, faute de savoir mieux m’exprimer. Notre Seigneur vous en donnera l’intelligence. Quand vous les aurez bien compris, les sécheresses seront pour vous une source d’humilité, et non d’inquiétude, comme le prétendrait l’ennemi du salut. Croyez-m’en, quand une âme est véritablement humble, supposé que Dieu ne lui donne jamais de consolation intérieure, il lui accorde néanmoins une paix et une soumission où elle trouve plus de bonheur que d’autres dans leurs délices spirituelles. Souvent, comme vous l’avez lu, Dieu accorde ces délices aux plus faibles ; et ils ne voudraient guère, je crois, les échanger contre la vigueur intérieure des âmes que Dieu conduit par la voie des sécheresses. C’est que naturellement nous aimons plus les contentements que les croix. Ô vous, Seigneur, à qui nulle vérité n’est cachée, éprouvez-nous, afin que nous nous connaissions nous-même !

2CHAPITRE II2

3Suite du même sujet. Des sécheresses dans l’oraison, de ce qui peut s’ensuivre, de la nécessité de nous mettre à l’épreuve. De la manière dont le Seigneur éprouve ceux qui ont atteint ces Demeures.3

J’ai connu un assez grand nombre de personnes parvenues à l’état dont je viens de parler. Déjà, depuis plusieurs années, elles servaient Dieu avec fidélité, et tout en elles était bien réglé à l’intérieur comme à l’extérieur, autant qu’on en pouvait juger ; et néanmoins qu’est-il arrivé ? Après tant d’années, lorsqu’elles devaient, ce semble, fouler le monde sous leurs pieds, ou du moins en être entièrement désabusées, Dieu n’a pas plutôt commencé à les éprouver en des choses assez légères, qu’elles sont tombées dans une inquiétude et une angoisse de cœur étranges. J’en étais tout interdite, et ne pouvais m’empêcher de craindre pour elles. Dans cet état, leur donner quelque conseil eût été superflu. Faisant depuis si longtemps profession de vertu, elles se croyaient capables d’enseigner les autres, et pensaient être très fondées à sentir vivement ces épreuves. Pour moi, je ne connais qu’un moyen de les consoler : c’est d’abord de leur témoigner une grande compassion de leurs peines, et l’on ne saurait, en effet, trop compatir à une telle misère ; ensuite, de ne point contredire leurs sentiments, parce que, persuadées comme elles le sont qu’elles souffrent pour l’amour de Dieu, elles ne peuvent s’imaginer qu’il y ait de l’imperfection, autre erreur non moins déplorable en des personnes si avancées. Qu’elles soient sensibles à ces épreuves, il n’y a pas lieu de s’en étonner ; mais, à mon avis, elles devraient en peu de temps triompher d’une pareille peine. Elles répondraient ainsi au dessein de Dieu ; car souvent Dieu veut que ses élus sentent leur misère, et dans ce but il éloigne d’eux ses faveurs pour un peu de temps. II n’en faut pas davantage, cette épreuve est pour eux un trait de lumière, bien vite ils apprennent à se connaître, et ils voient très clairement leurs défauts. Parfois même, considérant qu’ils n’ont pas le courage de s’élever au­-dessus de certaines tribulations assez légères, ils en éprouvent une peine plus vive que des sécheresses et de la soustraction des grâces sensibles qu’ils endurent. A mon gré, c’est là une grande miséricorde de Dieu à leur égard . Et si c’est une imperfection en eux de ne pas dominer entièrement ces légères. épreuves, cette imperfection devient très profitable pour leur âme, par les trésors d’humilité dont elle l’enrichit.

Il n’en est pas ainsi des personnes dont je parlais plus haut ; dans leur pensée, elles canonisent leurs épreuves, et voudraient que les autres en fissent autant. J’en veux rapporter quelques exemples afin de nous exciter à nous connaître et à nous éprouver nous-même, vu qu’il nous est très avantageux d’avoir cette connaissance avant que Dieu nous éprouve. Une personne riche, sans enfants, sans héritiers, vient à souffrir quelque perte ; il lui reste néanmoins encore plus de bien qu’il ne lui en faut pour elle et pour toute sa maison. Si cette perte lui cause autant d’inquiétude et de trouble que si elle n’avait pas seulement de pain, comment Notre Seigneur pourrait-il lui demander de tout quitter pour l’amour de lui ? Elle dira peut-être que l’affliction qu’elle ressent vient de ce qu’elle voudrait pouvoir faire du bien aux pauvres ? Mais moi je crois que ce que Dieu demande ici, c’est la soumission à ce qu’il fait et la paix au milieu de l’épreuve, et non tous ces beaux élans de la charité. Que si cette personne ne se soumet pas de la sorte au bon plaisir de Dieu parce qu’il ne l’a pas encore élevée à un si haut degré de vertu, patience ; mais qu’elle reconnaisse au moins. qu’elle ne possède pas encore la liberté d’esprit, qu’elle la demande au Seigneur, et qu’elle se dispose par ce moyen à la recevoir de sa bonté.

Une autre personne a plus de fortune qu’il ne lui en faut pour vivre, et il s’offre une occasion de l’augmenter. Si c’est un don qu’on veut lui faire, à la bonne heure. Mais qu’elle travaille pour cela, et qu’une fois en possession de ces nouveaux biens, elle s’efforce d’acquérir toujours davantage, c’est ce que je ne saurais approuver. Son intention est bonne sans doute, puisque je parle ici de personnes d’oraison et de vertu ; mais elle ne doit pas prétendre arriver par ce chemin jusqu’aux demeures voisines de celle du grand Roi.

Quelque chose de semblable se passe pour peu que l’on méprise ces personnes et que l’on touche à leur honneur. Souvent, à la vérité, Dieu leur fait la grâce de le supporter patiemment, soit parce que Dieu, aimant à honorer la vertu en public, ne veut pas que l’estime qu’on a pour elle souffre d’atteinte, soit parce que, étant un maître plein de bonté, il se plaît à récompenser ainsi les services qu’il a reçus d’elles. Mais il leur reste une inquiétude qu’elles ne peuvent maîtriser et qui ne les abandonne pas de sitôt.

Et ce sont là pourtant des personnes qui méditent depuis des années sur ce que Notre Seigneur a souffert, sur les avantages qui se rencontrent dans la souffrance, et qui même désirent de souffrir. Que dis je ? elles sont tellement satisfaites de leur manière de vie, qu’elles souhaiteraient que tout le monde marchât sur leurs traces. Et Dieu veuille qu’elles ne rejettent pas sur les autres la cause de la peine qu’elles souffrent, et ne s’en attribuent que le mérite.

Il vous semblera peut-être, mes sœurs, que ceci est hors de propos et ne vous regarde point, puisque rien de semblable ne se passe parmi nous ? Nous n’avons point de richesses ; nous n’en désirons point, et nous ne faisons rien pour en acquérir ; personne ne vient nous dire des injures, et ainsi ces comparaisons n’ont point de rapport à notre état : J’en conviens, mais elles servent à apprécier une multitude de choses analogues qui peuvent arriver chez nous et qu’il n’est pas besoin de marquer ici en particulier. Par ces petites épreuves, quoique bien différentes de celles que je viens de rapporter, vous jugerez si vous êtes entièrement détachées de ce que vous avez abandonné dans le monde, vous pourrez très bien vous éprouver et voir si vous êtes maîtresses de vos passions. Veuillez m’en croire, la perfection ne consiste pas à porter un habit de religieuse, mais à pratiquer les vertus, à assujettir en toutes choses notre volonté à celle de Dieu, et à la prendre pour règle de la conduite de notre vie. Si nous ne sommes point encore arrivées jusqu’à ce degré de vertu, humilions-nous, mes filles. L’humilité est un remède infaillible pour guérir nos plaies ; et quoique Notre Seigneur, qui est notre divin médecin, tarde à venir, ne doutez pas qu’il ne vienne et ne nous guérisse.

Ces personnes portent jusque dans leurs pénitences cette même mesure qui règle toute leur conduite. Elles tiennent extrêmement à la vie, mais pour l’employer au service de Notre Seigneur, ce dont on ne saurait les blâmer. Ainsi, elles pratiquent les austérités avec grande discrétion, afin que la santé n’en soit point altérée. N’ayez pas peur qu’elles se tuent , car elles conservent tout le calme de leur raison, et l’amour n’est pas assez fort pour les en tirer. Mais la raison, selon moi , devrait au contraire les porter à ne point se contenter de servir Dieu de cette manière, c’est-à-dire en allant toujours d’un pas tellement mesuré, qu’on n’atteint jamais le terme de ce chemin. Elles s’imaginent néanmoins avancer, et elles se fatiguent, car ce chemin, croyez-m’en, est pénible ; mais ce sera beaucoup qu’elles ne s’égarent point. Dites-moi, mes filles , si pour aller d’un pays dans un autre on pouvait faire le voyage en huit jours, vous semblerait-il sage d’y employer un an, en affrontant durant tout ce temps les gîtes incommodes ; les neiges, les pluies, les mauvais chemins, outre le péril d’être mordu des serpents qui s’y rencontrent ? Ne vaudrait-il pas mieux tout affronter d’un seul coup et en finir d’une seule fois ? Oh ! que je puis parler ici avec connaissance de cause ! et plaise à Dieu que je sois moi-même sortie de cet état où tout est réglé, mais où l’on n’avance pas ; souvent je crains le contraire. Grâce à cette discrétion si grande qui préside à notre conduite, nous avons peur de tout et tout nous devient obstacle. Nous nous arrêtons sans oser passer plus avant, comme si nous pouvions arriver à ces bienheureuses demeures et que d’autres en fissent le chemin pour nous. Puisque cela est impossible, mes filles, pour l’amour de Jésus‑Christ, armons-nous de courage. Remettez entre ses mains votre raison et vos craintes, élevez-vous au-dessus de la faiblesse de la nature ; abandonnez le soin de ce misérable corps à ceux qui ont charge de veiller sur vous ; et ne songez qu’à cheminer en toute hâte, afin de jouir au plus tôt de la vue de votre Époux et de votre Dieu. Vous n’avez que peu ou presque point de soulagement, et néanmoins la sollicitude pour la santé pourrait vous tromper. Rejetez cette sollicitude avec d’autant plus de courage, que la lenteur à cheminer dans les voies spirituelles ne vous donnera pas une santé meilleure. Je vous le garantis, parce que je le sais. Je sais encore que c’est moins par les austérités du corps, qui sont secondaires, que par une humilité profonde qu’on avance dans ce chemin spirituel. Ce qui arrête et empêche d’entrer plus avant dans le château, c’est le manque de cette humilité. Croyons toujours que nous avons fait peu de chemin et que nos sœurs, au contraire, en ont fait beaucoup ; et non seulement désirons d’être considérées comme les plus imparfaites, mais faisons tout ce qui peut dépendre de nous afin que l’on en soit persuadé. Avec cette disposition, l’état des âmes dans ces troisièmes demeures est excellent ; mais si elle leur manque, elles resteront toute leur vie au même point, en proie à mille peines, à mille ennuis. N’ayant pas eu le courage de se dépouiller d’elles-mêmes, et portant sans cesse le pesant fardeau de leur misère, elles ne pourront avancer ; tandis que les âmes qui ont su se vaincre s’élèvent avec une admirable liberté vers les demeures supérieures du château.

Dieu qui est juste, miséricordieux , et qui donne toujours au delà de nos mérites, ne laisse pas de récompenser les âmes de ces troisièmes demeures, en leur accordant des joies bien plus grandes que celles que peuvent procurer les plaisirs et les divertissements de cette vie. Mais je ne pense pas qu’il leur donne souvent des goûts spirituels ; il ne leur fait cette faveur que rarement, et dans le but de les exciter, par la vue du bonheur des autres demeures, à ne rien négliger pour y parvenir.

Il vous semblera peut-être, mes filles, qu’il n’y a point de différence entre les joies et les goûts, et qu’ainsi je ne devrais pas en mettre : mais, à mon avis, il y en a une fort grande. Je m’en expliquerai dans la quatrième demeure, puisque c’est là que Dieu favorise les âmes de ces goûts spirituels ; et quoiqu’il paroisse superflu de parler d’un tel sujet, ce que j’en dirai sera, je l’espère, de quelque utilité. Ayant une connaissance plus distincte de chaque chose, vous vous porterez avec plus d’ardeur vers ce qui est plus parfait. De plus, la connaissance de ces goûts spirituels sera une grande consolation pour les âmes que Dieu conduit par cette voie, et un sujet de confusion pour celles qui se croient déjà parfaites. Les âmes humbles, à la vue de ces faveurs de Dieu, sentiront le besoin de l’en bénir et de lui en rendre des actions de grâces. Quant aux âmes imparfaites, à qui ces goûts ne seront pas accordés au gré de leurs désirs, elles s’en désoleront intérieurement, mais à tort et sans profit, attendu que la perfection ne consiste pas dans les goûts, mais dans le plus grand amour de Dieu, et que la récompense doit être d’autant plus belle qu’on on a agi en toutes choses avec plus de justice et de vérité. Mais si ceci est vrai, comme il l’est en effet, à quoi sert, me demanderez-vous peut-être, de traiter de ces faveurs intérieures et d’en donner l’intelligence ? Je ne le sais ; qu’on le demande à ceux qui m’ont ordonné d’écrire ; il ne m’appartient pas de disputer avec les supérieurs. Je suis tenue de leur obéir, et je ne serais pas excusable si j’y manquais.

Voici néanmoins ce que je puis vous dire en toute vérité : à cette époque de ma vie où je n’avais point reçu de ces grandes faveurs, ni n’espérais, à cause de mon indignité, en avoir jamais une connaissance expérimentale, c’eût été un bonheur bien grand pour moi de savoir, ou du moins de pouvoir conjecturer, que j’agréais à Dieu en quelque chose ; et lorsque je lisais les livres qui traitent des faveurs et des joies que Dieu accorde aux âmes qui lui sont fidèles, je goûtais tant de consolation, que je lui en donnais de grandes louanges. Si une âme aussi imparfaite que la mienne ne laissait pas d’agir de la sorte, quelles actions de grâces ne lui doivent point rendre celles qui sont vraiment humbles et vertueuses ! Ne dût-il en résulter pour mon Dieu qu’une seule louange de plus, il faudrait faire connaître les joies et les délices dont il comble les âmes , et mettre dans son jour l’immensité de la perte que l’on fait, quand, par sa faute, on se prive de si grands biens. Cette perte devrait nous être d’autant plus sensible, que ces joies et ces délices, quand elles viennent de Dieu, sont accompagnées de tant d’amour et de force, que l’âme en redouble sa marche, mais sans se fatiguer, et avance de jour en jour dans la pratique des bonnes œuvres et de la vertu. Ne pensez pas qu’il nous importe peu de travailler à nous rendre dignes de ces faveurs. Quand vous aurez fait ce qui dépend de vous, si Dieu vous les refuse, sachez qu’il saura vous donner l’équivalent par d’autres voies, car il est souverainement juste ; s’il agit de la sorte, c’est pour des raisons connues de lui par un profond secret de sa miséricorde, mais ne doutez point que cette conduite ne soit la plus convenable pour le bien de votre âme.

Les personnes qui, par la bonté du Seigneur, sont parvenues à cette troisième demeure, et qui, grâce à sa miséricorde, sont bien près de monter plus haut, ne peuvent rien faire, à mon avis, qui leur soit plus utile, que de s’adonner de toutes leurs forces à la pratique d’une prompte obéissance. Quoiqu’elles ne soient pas engagées dans la vie religieuse, il leur sera très avantageux d’avoir un directeur auquel elles se soumettent en tout comme plusieurs le pratiquent dans le monde même, afin de ne faire en quoi que ce soit leur propre volonté, parce que d’ordinaire c’est de là qu’arrivent tous nos maux. Pour cela, il ne faut point qu’elles cherchent un guide qui soit, comme l’on dit, de leur humeur ; et qui marche en tout avec autant de circonspection qu’elles. Mais elles doivent en choisir un qui connaisse la vanité des choses d’ici-bas, et qui tienne le monde vaincu sous ses pieds. On ne saurait dire combien l’on gagne à l’école de tels maîtres. Lorsqu’on les voit faire, avec tant de facilité, avec tant de suavité, des choses que l’on croyait impossibles, on se sent animé par leur exemple, et, témoin de leur vol élevé, on ose soi-même essayer ses ailes. Tels les petits oiseaux s’enhardissent à prendre l’essor en voyant voler leurs pères, et quoique d’abord ils ne puissent aller bien loin, ils apprennent peu à peu à les suivre. J’ai donc raison de dire qu’il nous est souverainement utile d’être sous la conduite de tels guides, et je le sais par expérience.

Cependant, quelque résolues que soient ces personnes de ne point offenser Dieu, elles feront très bien d’en éviter les occasions. En effet, étant encore si voisines des premières demeures, elles pourraient aisément y retourner, parce que leur vertu n’est pas encore fondée sur la terre ferme, comme celle de ces âmes fortes qui sont accoutumées à souffrir, qui connaissent, sans les craindre, les tempêtes du monde, et qui savent combien ses plaisirs sont peu dignes d’envie. Ainsi, il pourrait arriver qu’une grande persécution que le démon exciterait pour les perdre, serait capable de renverser tous leurs bons desseins, et que, voulant par un véritable zèle retirer les autres du péché, elles tomberaient elles-mêmes dans les filets de cet esprit de mensonge.

Que l’on s’occupe de ses propres fautes, et non de celles du prochain. C’est le propre de ces personnes dont la vie est si réglée, de s’effrayer de tout ; et souvent elles pourraient beaucoup apprendre, pour le principal, de ceux-là mêmes dont la conduite les étonne. Si elles ont quelque avantage sur eux pour la modestie extérieure, et la manière de traiter avec le prochain, c’est bien sans doute, mais ce n’est pas ce qui importe le plus. Elles ne doivent point, pour cela, vouloir que tous les autres suivent leur chemin, ni prétendre donner des leçons de spiritualité, quand peut-être elles ne savent pas ce que c’est. Avec ces grands désirs d’être utiles aux âmes, elles peuvent commettre beaucoup de fautes. Ainsi, mes sœurs, le plus sûr pour celles d’entre nous qui seraient dans cette troisième demeure, c’est d’observer ce que prescrit la règle, c’est-à-dire de tâcher de toujours vivre dans le silence et dans l’espoir. Ne doutons pas que Notre Seigneur ne prenne soin de ces âmes qui lui sont si chères ; soyons fidèles à l’en supplier, et, sa grâce aidant, nous ferons beaucoup pour leur salut. Qu’il soit béni à jamais ! Ainsi soit-il.