Présentation de la Règle du Carmel

LAGLE DU CARMEL, PAROLE DE VIE POUR AUJOURDHUI,

Présentation du livre du Frère Dominique Sterck, o.c.d.

Editions du Carmel - Toulouse - www.editionsducarmel.org

Au début du XIIIe siècle, dans un vallon du Mont Carmel, situé en Palestine, un groupe d’ermites mène une vie de prière. Un jour, ils demandent à l’évêque du lieu, Albert, patriarche de Jérusalem, de leur donner une Règle de vie accordée à leur vocation. Albert répond à leur requête dans un texte dense et bref. Ce texte, modifié quelques décennies plus tard par le Pape Innocent IV pour tenir compte des nouvelles conditions d’existence des frères ermites revenus en Europe, est la Règle du Carmel aujourd’hui.

Frères Carmes accueillant Albert de Jérusalem"
Frères Carmes accueillant Albert de Jérusalem

Comment une Règle donnée au XIIIe siècle à des religieux carmes pourrait-elle avoir de l’intérêt pour des hommes et des femmes du XXIe siècle, et surtout pour des laïcs ? Cela se révèle pourtant être le cas.

Cette Règle, très brève, est en effet le fruit de la longue expérience de personnes qui avaient le même désir que celui qui habite le cœur de beaucoup d’entre nous. Ni meilleurs ni moins bons que nous, ils recherchaient Dieu à leur façon et voulaient vivre sérieusement leur vie chrétienne. Ils ont inscrit dans la Règle leur manière d’écouter et de mettre en pratique la Parole de Dieu, spécialement celle de l’Évangile et des lettres de st Paul. Ils n’ont pas cherché à tout dire, loin de là, mais à poser quelques balises lumineuses sur le chemin de la suite du Christ. Nous avons besoin de repères fondamentaux tirés de la Parole de Dieu pour notre existence quotidienne, pour lui donner son unité, la structurer, et échapper ainsi à l’éparpillement des mille sollicitations de l’existence actuelle. Si le genre de vie des anciens du XIIIe siècle était loin du nôtre, leur sagesse a été de s’en tenir à l’essentiel de la vie chrétienne, en quelque lieu et à quelque époque que ce soit. Ils nous ont ainsi laissé le beau fruit de leur expérience, une brève charte de vie quotidienne qui peut être lumière pour tout chrétien désireux aujourd’hui de vie chrétienne profonde et joyeuse.

C’est ce trésor, à la portée de tous, que le commentaire met en valeur, tout simplement. Quiconque a de grands désirs y trouvera de précieux conseils de sagesse chrétienne.

Quel est donc l’essentiel de la vie chrétienne ? On pourrait donner plusieurs réponses. Pour sa part, la Règle répond : c’est « vivre dans le Christ », et non pas d’abord faire ceci ou cela ; vivre avec Celui qui vit en nous, dans sa dépendance, en Lui soumettant avec amour tout notre être et toute notre action, comme Lui-même vit dans la dépendance amoureuse du Père. C’est du pur saint Paul ! Et dans le rayonnement de cette vie en Lui, il s’agit de « le servir » en actes, dans le don de soi aux autres, à la mission, pour le bien du Royaume et celui de tout être humain, chacun selon sa vocation, là où il est et tel qu’il est, avec ses dons et ses limites, ses qualités et ses défauts. Le dynamisme de l’existence chrétienne jaillit de l’union intime avec le Christ.

Tel est le grand principe unificateur de la Règle du Carmel. Tous les repères pratiques qu’elle propose ensuite sont des moyens pour concrétiser cette vie avec le Christ dans la multiplicité des relations avec Dieu, soi-même et les autres, et dans la variété des situations. Elle insiste en particulier sur l’importance de se donner des temps personnels de présence à soi-même pour prendre conscience de ce que l’on est, de ce que l’on porte en soi d’ombres et de lumières, afin de mieux rencontrer l’autre dans nos relations et le Seigneur dans la prière. Nous avons besoin d’intériorité pour que nos relations soient plus vraies. L’inventivité et le courage sont alors nécessaires pour trouver dans nos vies ces espaces de silence extérieur et intérieur où nous pourrons puiser cette espérance et cette force dont nous avons tous besoin : « Dans le silence et l’espérance sera votre force ».

Notre union au Christ, inaugurée au baptême, est appelée à grandir en s’alimentant aux sources d’eau vive que sont la Parole et l’Eucharistie vécues dans la foi. La première est toujours à notre disposition, de jour et de nuit, qu’il y ait des prêtres ou non. « La Parole est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique » (Dt 30, 14). Elle est à la fois lumière et nourriture pour la route. « Heureux ceux qui écoutent la Parole et l’observent » (Lc 11, 28). Vivre de la Parole, méditée et priée, c’est vivre dans le Christ. C’est une grâce d’apprendre à la porter dans son cœur, comme le faisait la Vierge Marie : la Règle indique comment cela peut se faire.

« Règle du Carmel, Parole de vie pour aujourd'hui » (couverture du livre)"
« Règle du Carmel, Parole de vie pour aujourd’hui » (couverture du livre)

Pour aider à cet apprentissage de vie profonde, elle met le doigt sur des comportements pratiques insérés dans le concret. ‘’Accueillir’’ sa chambre, son bureau, son appartement, pour ‘’habiter’’ l’espace réel où l’on demeure, plutôt que de vivre dans ses rêves. Se rendre présent à ce que l’on a à faire dans l’immédiat, en premier son travail, matériel ou intellectuel, pour le recevoir du Seigneur. Vivre dans l’instant présent est la condition pour aimer en vérité, car l’amour ne se vit que dans le présent, et non dans la fuite en un passé révolu ou un futur imaginaire. Apprendre à utiliser ses déplacements pour se préparer à faire ce que l’on va faire, c’est aussi prendre des moyens pour mettre de l’unité dans nos activités concrètes. Les repas également, comment faire pour qu’ils soient des temps de relation, de communion et pas seulement des moments de consommation d’aliments pour entretenir ses forces personnelles ? Tant de choses peuvent se jouer là ! Que valent aussi nos échanges de paroles ? A quoi être attentif pour chercher avec d’autres ce qui est bon pour la famille, le groupe, la communauté ? Comment écouter l’autre et oser risquer une simple parole personnelle ? Sur chacun de ces points, la Règle et son commentaire ne font pas de grands discours spirituels. Ils donnent des repères concrets et en appellent à la responsabilité personnelle, car c’est à chacun de devenir lui-même dans le genre de vie qui est le sien, à chacun de concrétiser cette sagesse de vie chrétienne dans sa propre existence. Le livre y aide en ajoutant à chaque chapitre quelques « Paroles de vie pour aujourd’hui ».

Mais il ne suffit pas de proposer des ‘’pratiques’’ fécondes pour l’existence quotidienne. La vie dans le Christ appelle une croissance qui exige au cours des journées de faire des choix, en fonction de l’Évangile. D’où l’importance de se rendre attentif à notre monde intérieur de pensées, de sentiments, de réflexions et d’images pour discerner ce qui va dans le sens de la vie, accueillir ce qui fait grandir dans l’amour et refuser les ‘’mouvements’’ inverses. Autrement dit, c’est poser des ‘’oui’’, et opposer des ‘’non’’. La croissance dans le Christ passe ainsi par ce qu’on appelle le ‘’combat spirituel’’ auquel se réfère si souvent l’Évangile. La Règle montre comment les armes majeures de ce combat s’appellent charité, foi et espérance. Mais elle ajoute une vérité inouïe : peu à peu, cette vie quotidienne de relation au Christ change de visage, le Christ lui-même prend de plus en plus de place dans notre cœur, nos pensées et notre agir. Comme le dit sainte Thérèse de l’Enfant Jésus : « C’est lui qui aime en nous du véritable amour ». Progressivement, c’est moins nous qui agissons que lui qui agit en nous : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est lui qui vit en moi » (Ga 2, 20), comme le disait st Paul. La Règle trace la direction de ce long chemin où le « vieil homme » centré sur lui-même disparaît peu à peu pour laisser la place au Christ.

Ici encore, la Règle et son commentaire ne donnent pas de recettes mais posent des repères lumineux qui aideront chacun à ne pas se fourvoyer et à avancer sur un chemin de vie dans le présent. Elle prend aussi en compte les sujétions auxquelles toute existence est soumise, dans la vie familiale, professionnelle, sociale, ecclésiale … Comment donner un sens à ces dépendances pour qu’elles ne deviennent pas aliénantes ? Comment les vivre en liberté, même si elles sont exigeantes et particulièrement pesantes à certaines heures ? Le commentaire souligne que les grands principes qui commandent « l’obéissance » de tout chrétien sont à la base de l’obéissance particulière de la vie religieuse.

Il reste à ouvrir son cœur à l’avenir promis par la Parole de Dieu. Elle ose parler de récompense. Il est bon, en effet, à certaines heures de lever son regard pour considérer le terme de la route sur laquelle nous marchons ici-bas dans la foi, avec le Christ et en communion avec les autres. Ce sera la même vie, en plénitude, dans la lumière qui ne s’éteint pas. Voilà, rapidement présenté, le contenu de ce petit livre de sagesse chrétienne. Il ne dit pas tout, mais ce qu’il dit est essentiel et peut être pratiqué en toutes circonstances. Il est seulement requis d’avoir de vrais désirs, de grands désirs puisés dans l’écoute de la Parole et d’être prêt à se mettre en route avec le Christ.

Ajoutons que ces pages introduisent à l’histoire du Carmel, au début du XIIIe siècle, et donnent une esquisse de la situation de l’Église en Occident à cette époque. Elles situent aussi ces débuts du Carmel dans le contexte de la vie religieuse des premiers siècles. On y trouve beaucoup d’autres aperçus qui peuvent intéresser les curieux. Mais le centre est bien dans ce « vivre dans le Christ et le servir fidèlement », inscrit au cœur de la spiritualité du Carmel.

La Règle du Carmel