Quête de Dieu

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La recherche de Dieu

L’amour a le primat dans la conception carmélitaine de l’oraison, lui seul permet à l’esprit de se lever pour aller à la recherche de Dieu et le rencontrer. Pour aller véritablement quérir le Seigneur, ne faut-il pas sortir de soi ? Sainte Thérèse l’affirme : « Quand on ne sent pas la présence de Dieu il faut la chercher comme faisait l’épouse du Cantique. » C’est bien, en effet, la démarche de cette femme qu’il s’agit d’imiter : « Levons-nous parcourons la ville, les rues et les places, cherchons Celui que mon cœur aime. » Seul l’amour opère vraiment cette sortie de soi, condition sine qua non de la rencontre de Dieu. Sainte Thérèse d’Avila s’est expliquée clairement sur ce point ; on connaît sa sentence célèbre : « L’avancement de l’âme ne consiste pas à penser beaucoup, mais à aimer beaucoup. »

Un seul chemin s’offre alors : celui de l’oraison. Sainte-Thérèse y revient sans cesse dans ses ouvrages. S’adressant à ceux « qui sont décidés à marcher par ce chemin », elle les encourage à avancer dans cette voie : « Il n’y a pour arriver à la fontaine de la vie divine puisée dans la rencontre de la contemplation, d’autre chemin que celui-là » ; et « même en route, ne craignez pas de mourir de soif, car il y a toujours des filets d’eau ».

Il vaudrait mieux, du reste, parler de chemins au pluriel pour demeurer dans l’esprit de la Sainte qui écrit : « il y a divers chemins pour aller à Dieu, comme il y a différentes demeures dans le ciel. » Un esprit carmélitain fera donc preuve de liberté et sera dans l’esprit de son Ordre en choisissant, selon ses attraits, le ou les chemins sur lesquels se fera la rencontre.

Un ensemble de voies mieux tracées s’offre d’abord à elle, correspondant à ce qu’on pourrait appeler les méthodes », encore qu’au Carmel on n’aime guère employer ce mot. Mais ces méthodes ne sont que de purs moyens d’aimer, souvent des béquilles utiles pour faire les premiers pas et que l’on jettera lorsque l’on se sentira capable de marcher par soi-même ; d’autre fois, un bâton de voyage que l’on conserve presque jusqu’au bout en s’appuyant à peine sur lui. Plusieurs de nos Saints ont commencé ainsi dans la vie spirituelle. Thérèse, de passage chez son oncle à Hortigosa, reçut de lui un traité de méditation à un moment où elle « ne sait pas comment s’y prendre pour faire oraison » et, dit-elle, « je commençai à m’engager dans le chemin où mon livre me servait de guide ».

C’est dire que les méthodes ne sont pas, à priori, repoussées au Carmel, si elles doivent contribuer à la sortie d’amour de soi, aider à rencontrer Celui que nous aimons. Il n’en reste pas moins que les procédés compliqués n’y ont jamais été en honneur. Il suffit pour nous en convaincre de rappeler la façon très large dont Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse concevaient la méditation. D’après eux, elle se réduit à quelques simples questions que se pose l’intelligence devant le représentation imaginaire, également très sobre, d’un mystère ; le tout s’achevant en un repos amoureux devant Dieu.

Pour le Docteur mystique, trois parties dans la méditation : la première consiste à se représenter dans l’imagination, à l’aide de figures concrètes, le mystère sur lequel on veut méditer. Dans la seconde, l’intelligence approfondit le mystère ainsi représenté. La troisième est un repos attentif et amoureux à Dieu ; l’esprit y recueille le fruit des deux premières et y « ouvre la porte de l’entendement à l’illumination divine ». Voilà un chemin bien simple qui, par trois marches, conduit l’esprit de l’image à la réalité profonde, en passant par le travail modéré de l’intelligence ; escalier qui a l’avantage de mener jusqu’au seuil de la rencontre avec Dieu, marquée par cette « illumination » dont parle le texte cité. Comme il est intéressant de constater que cette méthode si simple se trouve en accord foncier avec celle que nous pouvons tirer des nombreuses considérations de Sainte Thérèse d’Avila sur l’oraison !

Elle aussi suggère qu’on commence par se représenter un mystère : le plus souvent un épisode de la vie de Jésus ; Notre Seigneur à la colonne, par exemple. Cette scène, on l’imaginera se déroulant le plus près possible de nous, en nous-mêmes. Puis, l’imagination fixée, quelques pensées très simples représenteront le travail de l’entendement : « Il sera bon de discourir quelque temps et de penser aux peines qu’il y souffre, au motif pour lequel il les endure, du travail intellectuel s’opère au profit de l’affectivité : « N’allons pas nous fatiguer à poursuivre toujours ces considérations, faisons taire le raisonnement et demeurons près du Sauveur. » Nous voici arrivés à la rencontre dont parlait Saint Jean de la Croix, « la porte est ouverte à l’illumination divine ».

La plupart des personnes éprouvent un besoin impérieux de cheminer à leur guise sur le mont de perfection, plus livrées à elles-mêmes, plus seules, en s’écartant de ce qui ressemble à une voie battue. C’est pourquoi nos auteurs nous ont proposé d’autres chemins, tout aussi sûrs, pour aller à la rencontre de Dieu, et laissant davantage l’initiative personnelle s’exercer. L’esprit n’aura pas de scrupule à les prendre, ni de remords s’il lui semble parfois faire l’école buissonnière hors des sentiers courus. Il y est encouragé par Sainte Thérèse qui, la première, a connu et expérimenté ce besoin profond de liberté. Elle déclare souvent qu’on doit avoir de l’initiative à l’oraison, l’esprit « doit, user de variété ». Cet esprit n’est-il pas, comme « une épouse qui a quitté son époux il y a bien des années déjà. A combien de négociations ne faudra-t-il pas recourir pour résoudre à rentrer au domicile conjugal ? Pour rattacher cette pauvre personne à sa propre demeure, il faut user de beaucoup d’adresse et y aller progressivement, autrement on ne fera jamais rien. » Ainsi, grâce à « certains attraits et à certaines industries, on l’habite peu à peu sans l’effrayer ».

Une autre raison peut justifier cette liberté : l’art de profiter des moindres circonstances pour aller à Dieu, la souplesse simplement humaine des personnes d’oraison les prépare à connaître cette autre souplesse surnaturelle qui les livrera à l’action du Saint-Esprit. Sainte Thérèse insiste pour qu’on laisse dans l’oraison une porte ouverte à l’initiative divine ; pour cela, il ne faut pas s’enfermer dans une façon de faire unilatérale.

Voici donc d’autres chemins qui, tous, conduisent à la rencontre désirée :

Une simple lecture, non engagée dans une méthode, mais faite pour elle-même. Si l’on a fausse honte à employer ce moyen, on se rappellera qu’il fut la grande ressource de Thérèse qui, durant de longues années, « n’osait faire oraison sans un livre » ; « le livre venait-il à me manquer, mon âme aussitôt se sentait bouleversée ». La lecture est donc la ressource des personnes à qui « Dieu n’a pas donné le talent de discourir avec l’entendement, ni de se servir utilement de l’imagination ; leur voie est tellement pénible, que si celui qui les dirige les force à rester longtemps en oraison, sans le secours d’un livre, il leur sera impossible d’y persévérer ». Il y a d’ailleurs une manière intelligente de se servir du livre, avec grande liberté, car ce n’est qu’un pur moyen, « une compagnie, un bouclier contre les pensées importunes ». On le traitera donc comme tel, sans s’astreindre à une règle fixe : « parfois je lisais un peu, d’autres fois longtemps, c’était selon la grâce. » Souvent, on devra lever les yeux au-dessus du texte, se servir des mots comme de tremplins pour bondir dans la Foi à la recherche de Dieu, et lorsque la rencontre sera opérée, on fermera l’ouvrage devenu inutile.

Les images de piété peuvent, elles aussi, être d’un grand secours. Thérèse ne craint pas de l’affirmer : « Une chose qui pourra vous aider c’est d’avoir avec vous une image, un portrait de Notre Seigneur qui soit à votre convenance ». Souhaitons seulement que cette image soit conforme au goût et au respect qu nous devons aux personnes divines. Si Saint Jean de la Croix s’est tant élevé contre les images dans certains passages de ses écrits, c’est à cause des terribles abus auxquels elles donnent lieu parfois, devenant comme il le dit, de véritables « idoles ». Mais il reconnaît volontiers que « les images et les portraits des saints sont importants pour le culte divin et même très nécessaires pour émouvoir la volonté et exciter la dévotion envers eux. » Ce qu’il reproche à l’attachement considéré aux images, c’est cet « esprit de propriété » qui, si souvent, se cache dans leur amour et les empêche de « prendre leur envol vers Dieu ».

Sainte Thérèse avait, elle aussi, prévu l’écueil : « Ce portrait de Notre-Seigneur, ayez-le pour vous entretenir fréquemment avec lui, non pour le porter sur vous sans jamais le regarder. » Les images utilisées avec cette largeur de vue deviendront pour certaines personnes le moyen efficace qui fixera l’imagination et permettra le recueillement. C’est cette pensée qui poussait Saint Jean de la Croix à remettre aux moniales le Mont Carmel dessiné de sa main.

La prière vocale. Ce chemin conduit aussi bien qu’un autre à la rencontre divine. « Tandis que vous récitez le Pater noter ou tout autre prière vocale, le Seigneur peut très bien vous mettre en contemplation parfaite. » Prière vocale non pas récitée rapidement, bredouillée, mais lente, attentive ; on s’arrête à chaque phrase, à chaque mot, dès que l’in y trouve du goût, et quand, viennent les distractions on reprend le fil de la prière. Thérèse n’a pas craint de déclarer : « Cette manière de prier, quoique vocale, recueille l’esprit beaucoup plus rapidement. C’est une oraison qui présente de nombreux avantages. »

Saint Jean de la Croix n’était pas ennemi de cette façon de faire. Voici un trait révélateur : un étudiant en droit, fort savant, venait d’enter au noviciat de Baëza ; il demandeun livre. Jean, alors recteur, lui fait remettre un petit papier sur lequel le novice écrira le Pater qu’il méditera chaque jour une demi-heure ou une heure. Son compagnon de cellule, Juan de San Pablo, vit ce dernier prosterné en oraison tenant à la main son papier et un petit morceau de bois comme celui sont se servaient les enfants pour épeler. Le novice éprouva une telle joie à « déchiffrer » ainsi le Pater que, durant plusieurs jours, les larmes coulèrent de ses yeux tels deux « ruisselets ». Les demandes du Pater ne « résument-elles pas tout ce qui est requis pour être exaucé du Père éternel et tout ce qui nous est utile ».

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus avouera à son tour : « Quelquefois, lorsque mon esprit se trouve dans si grande sécheresse que je ne puis en tirer une seule bonne pensée, je récite très lentement un Pater ou un Ave. »

La conversation avec Notre Seigneur, toute simple, sans formule ni protocole, c’est semble-t-il, la forme d’oraison préférée par Thérèse, puisqu’à son avis l’exercice même de l’oraison « n’est autre chose qu’une amitié intime, un entretien fréquent seul à seul avec Celui dont nous nous savons aimés ». Conversation très spontanée ; on doit s’appliquer à rester soi-même, éviter le guindé, le conventionnel ; nous faisons part à Notre Seigneur de nos besoins, nous les lui exposons comme un ami, nullement soucieux de la forme ou de la continuité de l’entretien : « Qu’ils se tiennent en présence de Notre Seigneur Jésus-Christ, que là, sans effort de l’entendement, ils restent à lui parler, à jouir de sa compagnie ; qu’au lieu de se fatiguer à ordonner un discours, ils se contentent de représenter leurs besoins. » Conversation coupée de longs silences, de regards d’amoureuse contemplation jetés sur le Christ. Du reste, nous ne lui parlons pas seulement de ce qui nous concerne, mais encore et surtout de ses intérêts à Lui qui deviennent les nôtres. Constamment Sainte-Thérèse s’arrête pour laisser libre cours à des exclamations comme celle-ci : « Seigneur, combien je suis confuse quand je vous vois en pareil état ! Faisons route ensemble ; partout où vous irez, je veux aller aussi. » Puis, nous nous taisons, savourant le bonheur qu’il y a à se trouver en semblable compagnie :

« Il faut se tenir auprès de Notre Seigneur dans le silence de l’intelligence. L’âme tâchera de se pénétrer de la pensée qu’il la regarde ; elle lui tiendra compagnie. »

Il existe encore d’autres chemins toujours plus courts, des « attitudes » qui, à cause du peu d’effort humain qu’elles supposent, ne sont pas considérées comme des oraisons de débutants, mais qui, pourtant, peuvent être pratiquées dès que l’on y trouvera profit et pour autant de temps que ce profit durera. Si nous distinguons ces comportements –nous appuyant sur des textes de nos saints- c’est plutôt pour la clarté de l’exposé ; car, en réalité, ils se recouvrent plus ou moins.

A certains jours on viendra à la prière avec cette unique préoccupation de se tenir comme aux écoutes : écouter Dieu ou Notre Seigneur sans rien dire. On se sent le cœur lourd, on se fatiguerait inutilement en voulant produire des affections ou des élans et ce serait manque de simplicité. Tenons-nous alors en silence devant Dieu. Saint-Jean de la Croix le dit : « que la mémoire se taise et soit muette et que seulement l’ouïe de l’esprit soit en silence, tendue vers Dieu. »

Si écouter Dieu est une bonne méthode, il sera aussi profitable de consacrer parfois l’oraison à le regarder. Sainte Thérèse nous a encore proposé ce moyen : « Mes filles, jamais votre Époux ne vous quitte des yeux. Voyez ce qu’il attend de nous, c’est que nous Le regardions. » Alors Il se soumet pour ainsi dire aux dispositions du cœur : « Il se fait le sujet et vous êtes les souveraines. Il se plie à tous vous désirs : êtes-vous dans la joie ? contemplez-Le ressuscité ; quelle splendeur ! quelle beauté ! quelle majesté ! Etes vous sous le poids de la douleur et de la tristesse ? regardez-Le se rendant au jardin des Oliviers ; Il oubliera ses souffrances parce que vous tournez la tête de son côté pour Le regarder. »

Saint Jean de la Croix donne un conseil absolument semblable : « Fixez un regard tout d’amour sur Dieu, sans vous préoccuper d’entendre de sa part quelque chose de distinct. »

Enfin cultiver simplement dans son cœur une présence silencieuse. Laurent de la Résurrection pratiqua toute sa vie cette oraison qui devait le conduire si haut : « Mon occupation la plus ordinaire c’est de demeurer en présence de Dieu, avec toute l’humilité d’un serviteur inutile. Au commencement de mon noviciat, pendant les heures destinées à l’oraison, je m’occupais à me convaincre de la vérité de cet Etre divin, plutôt par les lumières de la foi que par le travail de la méditation et du discours. » Cependant il connut les difficultés que tout le monde rencontre ; n’a-t-il pas avoué : « qu’il avait souvent passé l’oraison, dans les commencements, à rejeter les pensées et à y retomber » ? Mais ayant découvert sa façon à lui d’aller vers Dieu, il devait doucement poursuivre son chemin jusqu’à la rencontre.

Nous sommes ici au point culminant auquel peuvent mener les sentiers praticables de l’oraison. Ces chemins en apparence si divers semblent tous aboutir à ce sommet que la personne atteint lorsque après une courte préparation adaptée à l’inspiration et aux ressources du moment, elle s’établit, pour le temps de la prière, dans cette présence, ce calme, ce repos intérieur traversé de loin en loin de petites clartés, de bonnes inspirations. C’est là que nos saints veulent nous mener. Ils savent qu’arrivé à cette conception de la prière, si riche dans sa sobriété. Pour Thérèse de Lisieux, l’oraison n’est « qu’un élan de l’âme, un regard, un cri ». Qu’y a-t-il de plus simple, de plus spontané, de moins analysable qu’un élan, un regard, un cri ? Voilà bien le sommet de l’effort humain à l’oraison. La rencontre est déjà faite ; Dieu seul peut accomplit davantage dans la personne devenue entièrement passive.

Nous devons signaler ce point important pour demeurer dans la note juste : si les chemins divers que nous avons décrits aboutissent à la même rencontre d’amour, c’est parce qu’il sont tracés à l’intérieur d’un grand chemin très sûr qui est le Christ : « On ne peut profiter qu’en imitant le Christ ; personne ne vient au Père que par Lui. Il dit : Je suis la porte, si quelqu’un entre par moi il sera sauvé » Mais le Christ est encore le chemin qui s’ouvre, la porte franchie : « la Voie ».

L’oraison ne vaudra que si elle est fondée « sur la pierre vive du Verbe ». On ne devra donc jamais, de sa propre autorité, proscrire systématiquement la compagnie de Notre Seigneur. C’est l’enseignement unanime de nos saints. Ils ont souvent constaté par eux-mêmes, comme Sainte Thérèse d’Avila, les méfaits de cette tentation subtile assez répandue parmi les personnes de prière. C’est le Christ qui fera l’unité profonde de toutes les méthodes signalées plus haut, méthodes que nous devons considérer comme des chemins tracés à l’intérieur d’une seule voie royale.

Si donc nous méditons, que ce soit avant tout les mystères de la vie de Notre Seigneur ou de sa Sainte Mère, avec le minimum de mise en scène humaine, nous inspirant étroitement du récit de l’Évangile, restreignant progressivement la part de l’imagination, afin de goûter par connaissance d’amour la profondeur du mystère, de descendre au fond de cette « caverne de la pierre ». Ne pénétrons même dans le mystère de Dieu, la Trinité, que par le Christ, avec Lui et en Lui, Lui seul a autorité pour nous guider dans les profondeurs de Dieu ; sans Lui, nous courons grand risque de nous perdre.

Si la personne a besoin de lire, que ce soit de préférence un ouvrage qui mette en contact avec Notre Seigneur ; l’Imitation par exemple, et surtout l’Évangile. Lire l’Évangile c’est vraiment épeler le Verbe. Les âmes contemplatives ont l’impression de « boire leur Bien-Aimé à longs traits » lorsqu’elles se penchent sur cette source jaillissante qui est « esprit et vie ». Elles finissent par ne plus vouloir à l’oraison d’autre livre que celui-là, car il contient tout. « Quant à moi, déclare Sainte-Thérèse d’Avila, j’ai toujours extrêmement goûté les paroles de l’Évangile, elles recueillaient mon âme mieux que les livres les plus savamment composés. » Sa fille de Lisieux avoue de son côté n’avoir d’attrait que pour l’Evangile ; elle pouvait dire à la fin de sa vie : « Pour moi, je ne trouve plus rien dans les livres, l’Evangile me suffit. » Elle avait écrit : »C’est par-dessus tout l’Evangile qui m’entretien pendant mes oraisons ; là, je puise tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme ».

Si nous prenons, pour aller à Dieu, le chemin de la prière vocale, qu’il soit encore tracé dans le Christ. Aimons les prières les plus simples, les plus profondes : ce Pater enseigné par Notre Seigneur lui-même, l’Ave dont l’Evangile nous livre les premières paroles. Nos saints nous donnent l’exemple : on sait l’estime de Saint Jean de la Croix pour le Pater ; quant à Sainte Thérèse, son admirable commentaire de l’Oraison dominicale contient toute une série de conseils sur l’oraison. Après avoir combattu l’opinion de ceux qui trouvent dangereuse pour des femmes dont l’occupation devrait être de filer, et assurent le Pater et l’Ave leur suffisent. Thérèse répond : « Certes oui, cela suffit, je l’affirme moi aussi, mes filles ; et qui pourrait en douter ? il est toujours précieux de donner pour base à notre oraison la prière qui est sortie d’une bouche telle que celle de Notre Seigneur ; »

Il va de soi que, surtout dans les formes les plus élevées d’oraison signalées plus haut, le Christ est tout ; on ne doit pas le quitter ; c’est avec Lui que nous conversons, c’est Lui que nous écoutons, car « Jésus n’a pas besoin de livres ni de docteurs pour instruire les âmes, Lui de Docteur des Docteurs enseigne sans bruit de paroles. » Paix, silence d’amour, l’esprit les gardera souvent en face du tabernacle où veille une présence ; ou bien, en s’abandonnant à l’amour rédempteur, en y croyant : « Il m’a aimé et Il s’est livré pour moi ! »

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La rencontre de Dieu

Depuis longtemps déjà, nous l’avons vu, la rencontre avec Dieu a eu lieu. Nous avons groupé des descriptions de l’oraison qui montrent le chemin par opposition au but. Mais en réalité, on trouve Dieu dès qu’on a commencé de la chercher, et même, selon le mot de Pascal, on ne se met en marche pour le chercher que lorsqu’on l’a déjà trouvé. Dès ses premiers pas, la personne d’oraison atteint Dieu et Le possède à la mesure de sa capacité. Sainte Thérèse d’Avila remarque qu’avant même d’arriver à la fontaine de la contemplation où ils s’abreuvent à longs traits, les spirituels rencontrent sur le chemin des « filets d’eau » qui suffisent pour lors à étancher leur soif. C’est dire qu’ils goûtent déjà Dieu. Cet aspect de l’oraison a une grande importance au Carmel où l’on cherche à faire si large la part de l’expérimental, de l’infus.

L’AME sait cependant qu’elle ne peut, par sa propre industrie, se procurer cet ineffable contact avec Dieu ; il n’y a pas de technique, de recette pour arriver à la contemplation. Sainte Thérèse a des remarques très fines à propos des personnes qui s’interdisent même de respirer dans l’espoir de provoquer ou de faciliter la rencontre d’amour : « On voudrait que le corps fût immobile, parce qu’il semble que cette paix dont on jouit va s’évanouir ; aussi l’on n’ose se remuer. On ne parle qu’avec peine… Ces personnes sont tentées de croire qu’elles pourront retenir (ce plaisir) et, pour cela, elles ne voudraient pas même respirer. C’est de la simplicité… Cette faveur est indépendante de nos efforts.

Mais au Carmel toute personne, sans se livrer à ces excentricités, a certainement le droit d’espérer rencontrer un jour Dieu de façon savoureuse dans la contemplation. Un de nos vieux textes : L’institution des premiers Moines encourage ce désir, qui doit rester humble, dans un commentaire spirituel de la parole entendue par le prophète Elie : « Tu boiras de l’eau du torrent. » saint Jean de la Croix commente pour ses disciples le précepte du Maître : « Frappez et l’on vous ouvrira », en ces termes riches de promesses : « Cherchez par la lecture, vous trouverez grâce à la méditation ; appelez par la prière, et on vous ouvrira par la contemplation » Dieu fait les premiers pas, dit encore le Saint : « C’est vous qui vous découvrez le premier : vous venez au devant de qui vous désire. » Il va véritablement à notre rencontre ; il sait admirablement traiter avec nous en chacun de ces contacts, nous conduisant, par une gradation merveilleuse, des premières caresses sensibles aux étreintes beaucoup plus substantielles et cachées des suprêmes visites.

Au début, il se montre maternel afin d’encourager la pauvre voyageuse à poursuivre son chemin. Si elle n’était attirée par l’appât des consolations sensibles, elle s’effraierait, tournerait court peut-être, tant elle est encore engagée dans les sens, proche de la terre. Dieu agit donc très doucement avec elle « la caressant comme une mère amoureuse fait à son tendre enfançon, lequel elle échauffe dans son sein, le nourrit d’un lait savoureux, de mets délicats et doux, le porte entre ses bras et lui faire mille caresses ». Ineffable tendresse fort utile au commençant qui se sent ainsi retenu comme dans des bras de chair. La personne se trouve réconfortée ; elle goûte beaucoup celle des méthodes qu’elle a choisie, quand elle ne les essaye pas toutes pour en savourer les charmes. Et déjà, au milieu des délices sensibles, se glissent, pour reprendre une expression de Saint Jean de la Croix, de « petites bouchées de contemplation ».

Si la personne est docile à pérégriner vers le Seigneur, elle ne se contente pas des « filets d’eau » rencontrés sur la route ; elle désire ardemment arriver à la fontaine er s’oriente vers la rencontre spirituelle de la vraie contemplation, rencontre qui se fait beaucoup plus haut, dans le domaine de l’esprit. Cette fois, Dieu l’élève jusqu’à lui au lieu de s’abaisser à traiter avec elle ; « ce n’est plus elle qui reçoit, mais plutôt c’est elle qui est reçue en l’esprit divin ». Pour arriver à une telle rencontre, il faut tôt ou tard la sevrer : « A mesure que l’enfant croit, la mère le sèvre de ses caresses et, cachant son tendre amour, met de l’aloès amer sur son sein, et le faisant descendre de ses bras, le met à terre pour le faire marcher afin que, perdant les propriétés de l’enfance, il s’adonne aux choses plus grandes et qui ont plus de substance. » Le Seigneur se cache, laisse la personne marcher seule sur une voie qui devient en même temps escarpée. La pauvre, toute désolée, regrette ce compagnon avec lequel il faisait si non cheminer, et qui, sans effort de sa part, lui ouvrait les Ecritures, lui montrait ses trésors. Maintenant, elle va, anxieuse, à la recherche d’un être qui se dérobe sans cesse. Quelque chose d’irrémédiable s’est accompli. Sans doute –elle le sent- elle retrouvera plus tard son Dieu, mais non plus de la même façon, Il ne sera plus pour elle une tendre mère, au moins habituellement. Mais elle sentira une telle intimité avec cet Ami retrouvé qu’elle aura l’audace de la comparer à un époux, qui lui aura coûté bien de la peine à conquérir et elle sera tenté de dire comme Séphora à Moïse : »Vous m’êtes un époux de sang. »

Pour l’instant, elle va à sa recherche. C’est le moment de choisir un chemin plus direct, de simplifier son oraison, d’adopter l’une des formes dépouillées signalées en ces pages lecture très lente, simple regard d’amour, attente patiente aux écoutes de Dieu. Marche lassée, mais paisible ; ascension sur une terre aride et sans eau… Combien, à ce moment, se désolent, s’imaginent que la rencontre n’aura jamais lieu, alors qu’ils en vivent déjà !

Pour la consolation de ceux qui croient perdre leur temps à l’oraison, rappelons que les plus grands contemplatifs sont bien souvent ceux que Dieu a laissés le longtemps cheminer dans la sécheresse, ceux même qui n’ont jamais cru savoir faire oraison. Sainte Thérèse s’estimait inférieure aux autres personnes parce qu’incapable de méditer : « Le Seigneur, en effet, ne m’a pont donné le talent de discourir à l’aide de l’intelligence, ni de me servir avec profit de l’imagination. Cette faculté est même tellement inerte en moi que, malgré tous mes efforts, je ne pouvais jamais me représenter Notre Seigneur. Sans doute, ceux qui ne peuvent discourir avec l’entendement arrivent plus vite à la contemplation, s’ils persévèrent ; mais c’est là une voie très difficile et très pénible ». Laurent de la Résurrection avoue « n’avoir jamais su faire l’oraison de règle, et qu’il avait souvent passé toute son oraison à rejeter les pensées et à y retomber ; il demeurait plus sec dans ses retraites. » Voilà qui est bien consolant ! Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus n’a jamais eu, non plus, d’attrait pour « les belles prières »… et que d’aveux d’aridité sous sa plume, qu’il s’agisse des actions de grâces désolées ou des oraisons, c’est toujours « le pain quotidien d’une amère sécheresse ». Cependant, qui douterait que ces personnes, au moment même de leur plus grande aridité, n’aient pleinement rencontré Dieu ?

Nous trouvons Dieu dans la foi avec beaucoup plus de pureté que si nous le touchions de façon sensible ; alors nous quittons la « manière basse » de traiter avec lui ; la rencontre se fait comme dans une brune légère ; sans attirer son attention, le Christ « passe vite » à côté de l’être « en répandant mille grâces ».

Mais le début de l’activité contemplative est si ténu qu’il échappe à l’attention ; le clair rayon de lumière divine n’est pas vu. Ne ressemble-t-il pas à « une vapeur délicate et suave qui naît de la chaleur du feu de la méditation » ? Force est alors à la personne qui n’a rien perçu ni senti, de juger avec bon sens de son oraison d’après les fruits produits ; se sent-elle, si peu que ce soit, occupée durant sa prière, nourries au moment où elle en sort, et désireuse de bien faire ? Elle a rencontré Dieu. Si elle se trouve incapable de faire de telles constations, qu’elle examine loyalement son attitude au cours de la journée. Elle remarquera bien, à de légers indices, que son désir de servir Dieu se fait intense, qu’elle méprise davantage le monde, qu’elle aime demeurer dans la retraite et le recueillement : ce sont les fameux « signes » que Saint Jean de la Croix donne –avec d’autres maîtres de la vie spirituelle- comme décisifs pour marquer le passage de la méditation à la contemplation. Ce sont eux qui permettront de conclure que l’on a trouvé Dieu.

Un jour cette rencontre deviendra perceptible. La personne s’habituant à sa nouvelle manière d’aimer le Seigneur et de l’étreindre dans la foi, s’entendra appeler au dedans d’elle-même. Car à ses amis Dieu « comme un bon pasteur fait entendre sa voix et, par un sifflement su doux qu’ils le saisissent à peine, il les invite. » C’est l’entrée consciente dans la vie contemplative ; « une porte s’ouvre en plein ciel ! » et la personne est conviée à retrouver, après avoir franchi cette porte, Celui qu’elle pensait avoir perdu en chemin.

Il semble que le Christ ne puisse se cacher davantage éprouvant trop de peine de la recherche anxieuse de celle qui l’aime. Il lui fait goûter alors la douceur d’une nouvelle rencontre en l’établissant peu à peu dans cette oraison que Sainte Thérèse a si bien décrite sous le nom d’oraison de quiétude : « Les facultés rentrent au dedans d’elles-mêmes pour mieux savourer le plaisir dont elles jouissent ; elles ne sont cependant ni suspendues ni endormies. La volonté seule se trouve occupée et, sans savoir comment, elle se rend captive, elle se laisse emprisonner par Dieu, bien assurée de tomber au pouvoir de Celui qu’elle aime. »

Cette étreinte est encore légère ; la personne pourrait s’en dégager et elle doit parfois, au cours de cette oraison, lutter avec son imagination ou son intelligence qui, elles, ne sont pas captivées avec la même force que la volonté. Mais elle sent cependant que ce repos surnaturel lui donne Dieu. Elle l’a rencontrée et, cette fois, elle s’en rend compte : il se tient à ses côtés. « Le Seigneur veut, dans sa magnificence, lui faire comprendre qu’il est tout près d’elle, si près qu’elle n’a plus besoin de lui envoyer de messagers. » « Impossible pour elle de douter que Dieu n’ait pas été présent en elle. » Nous trouvons déjà en germe dans cette oraison les deux caractères qui iront se développant dans les formes supérieures : une certaine absorption des sens, une expérience de la présence de Dieu.

Que se déroulent de nouvelles alternatives de rencontre et de recherche anxieuse, et Dieu se livrera davantage. Il ne passera pas seulement à la dérobée, comme durant les sécheresses, il ne demeurera pas seulement un temps plus ou moins long à côté d’elle, comme pendant l’oraison de quiétude ; il se l’unira étroitement. On dirait qu’Il n’y tient plus. La personne connaît alors l’ « union » que Sainte Thérèse nous permet de désirer tant ses effets sont profitables. « Quelle récompense ! s’écrit la Sainte. Un seul moment suffit à dédommager de toutes les peines d’ici-bas. Tandis que la personne cherche ainsi son Dieu, elle se sent défaillir presque tout entière avec un plaisir extrême. La respiration manque, les yeux se ferment, les sens ne sont d’aucune utilité, toutes les forces extérieures défaillent, mais celles de l’esprit s’en accroissent d’autant. » La rencontre a eu lieu pleinement : fusion étroite de l’être et de toutes ses puissances avec le Christ, qui déclare à la Sainte, en parlant de cet état : « Ce n’est plus elle qui vit, c’est moi qui vis en elle. »

Tels sont donc les deux aspects de l’oraison d’union : suspension de toutes puissances : certitude vécue de la présence de Dieu en soi. Après, il n’y a plus qu’une différence de degré entre cette rencontre déjà si haute et les contacts ineffables que pourrait encore connaître cette personne si elle était appelée à une vocation mystique : ravissements, extases… grâces que nous devons plutôt admirer que désirer pour notre compte, car nous sommes ici dans un domaine où nul désir ne forcera la main de Dieu qui a pitié de qui il a pitié et ne rend de compte à personne.

Enfin, à une altitude presque inaccessible, c’est l’union permanente avec Dieu que Sainte Thérèse s’est plu à comparer à un « mariage » tout spirituel parce qu’elle rend l’être « un esprit » avec Dieu. Même à ces hauteurs, qu’il fait bon parfois considérer avec admiration comme on contemple des sommets, l’épouse de Dieu, connaît encore des faveurs qui l’élèvent pour un temps au-dessus de sa condition de voyageuse. Saint Jean de la Croix nous décrit certains de ces investissements intérieurs dans l’esprit déjà consommé par l’Esprit Saint, et il les appelle des rencontres : « Le Seigneur pour consommer cette perfection et la délivrer elle-même de la chair, produit en elle, sous forme de rencontres, ces investissements divins e glorieux, car ce sont là véritablement des rencontres à l’aide desquelles Il pénètre toujours plus avant dans la substance de l’âme pour la déifier davantage. Il l’a rencontré et transpercée vivement par l’action du Saint-Esprit. »

Après de telles grâces, l’esprit n’est pas encore rassasié ! Quels horizons une telle déclaration nous ouvre sur son immensité ! Déifié au point où le Cantique Spirituel le décrit, il continue à soupirer après Dieu et lui demande de « déchirer la toile qui s’oppose à la douce rencontre » ! Il appelle la mort. Seule, celle-ci pourra rompre les liens si tenus qui relient encore l’esprit à la chair. Lorsque cette toile légère, à travers laquelle filtrent déjà les premiers rayons de la gloire, sera déchirée, la rencontre de Dieu et de l’âme, poursuivie sans relâche durant les oraisons silencieuses d’ici-bas, sera accomplie pour l’éternité.

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