Témoignage Jean-François Renard, OCDS France-Nord

« Le rayonnement missionnaire du Carmel dans la dynamique de la Règle » L’apostolat de l’OCDS

Pour des séculiers la Règle est un appel à vivre en Jésus-Christ, à vivre la Règle du carmel dans le monde, reprenons : Un appel à vivre : l’apostolat ne se résume pas à des activités parallèles à nos autres activités, cela consiste à vivre autrement toutes nos activités.

En Jésus-Christ : Il n’est pas venu en organisateur, il n’a pas fait la promotion de modèles de société mais il n’a cessé de nous inciter à changer nos propres comportements, pas celui des autres mais le notre. C’est tellement plus difficile que de se réfugier derrière une loi ou un système, aussi bon soit-il. Quel comportement ? – Aimer, aimer sans limite.

Vivre la règle dans le monde : cela signifie aimer dans le monde, le Carmel n’offre-t-il pas un fantastique chemin pour aimer au delà de nos limites ? Nous sommes dans le monde pour transmettre de l’amour, mais l’amour ne se décrète pas, nul ne peut l’imposer, l’amour ne se transmet que par contagion, qu’en aimant.

L'assistance du colloque sur la Règle du Carmel, Avon Voilà ce qui va sous-tendre ce qui suit, ce qu’il ne faut pas oublier pour comprendre notre engagement de séculiers dans le Carmel. D’abord quelques mots sur l’Ordre des Carmes Déchaux Séculier (O.C.D.S.) dont le Père Provincial est le supérieur légitime dans sa juridiction (1) . Nous partageons le même charisme que nos frères Carmes et nos sœurs Carmélites mais le vivons au milieu du monde. Nous ne sommes pas des religieux mais des séculiers.

Pour comprendre ce qui nous anime appuyons-nous sur le texte que nous prononçons lors de notre engagement, chemin vers l’engagement définitif indissociable de notre appartenance à l’ordre. Nous nous engageons à « … à vivre la spiritualité du Carmel dans la vie fraternelle, la pratique de l’oraison, de la liturgie, des sacrements, dans l’esprit des conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté, d’obéissance et des Béatitudes … » (2).

Regardons les trois premiers points : il s’agit bien d’un engagement à vivre la spiritualité du Carmel, l’approfondissement de cette spiritualité n’a de sens qu’en la vivant, qu’en la laissant modeler notre vie.

La vie fraternelle : c’est de l’amour appliqué, amour de personnes que nous ne choisissons pas, amour qui doit être réel et profond quelque soit l’attrait ou non que nous éprouvons. Amour évangélique mûri par la vie fraternelle mais qui ne peut se cantonner aux limites de celle-ci.

Concernant la pratique de l’oraison, colonne vertébrale de notre vie au Carmel, regardons ici un de ses aspects : l’oraison nous fait passer du « faire » à « être avec », à la rencontre de Dieu mais aussi à la présence aux autres, une présence qui ne se limite pas au « faire », pour nous, séculiers, elle oriente notre mode de présence au monde. Nos Constitutions rappellent de « … toujours considérer l’activité apostolique comme un fruit de l’oraison. » (3) , activité apostolique à la fois dans l’Eglise et dans le monde.

L’apostolat des membres de l’O.C.D.S dans l’Eglise tient une place importante. Outre la participation active à la vie de l’Eglise il s‘agit aussi de répondre au besoin actuel de l’Eglise d’y redévelopper la prière personnelle et la prière communautaire. Quand cela est possible, les membres de l’Ordre Séculier participent, proposent ou animent toute initiative dans ce sens (écoles ou groupes d’oraison, …) en union avec le clergé local. Bien qu’il soit très important et parce qu’il est très bien identifiable je n’en dirai pas plus sur cet apostolat dans Eglise afin d’insister sur quelques aspects de notre présence dans le monde.

Dans le monde nous le sommes et nous partageons tout type de métier ou d’activité, toute situation, tout état de vie compatible avec notre appartenance à l‘Eglise. Il n’y a pas de situation de la vie dans le monde incompatible avec notre vocation ou, en d’autres termes, toute situation, toute activité peut être vécue chrétiennement et dans la spiritualité du Carmel. Cela fait partie de notre vocation de séculiers dans l’Ordre. En corollaire, les membres de l’OCDS partagent aussi leurs activités (familiales, sociales, professionnelles, loisirs, …) avec des personnes qui ne croient pas, qui fuient toute religion, avec des personnes auxquelles les religieux ont difficilement accès. Nous y reviendrons.

Là où nous passons le plus clair de nos journées, famille, travail, transports, associations, loisirs, hôpital pour les hospitalisés, … cela doit-il être considéré comme un lieu secondaire de notre rayonnement ? Des engagements supplémentaires, faut-il en ajouter à nos activités quotidiennes, au temps d’oraison, au temps liturgique ? - Bien sûr il est bon de transformer son désir de suivre le Christ en engagements sociaux ou humains, à condition de rester raisonnable, de préserver le temps de recueillement déjà bien difficile à trouver pour une mère de famille qui travaille.

Rester raisonnable, conscients que tout ne se résume pas en activités. Ainsi dans le cas de cette mère de famille faut-il ajouter une activité supplémentaire, même généreuse ? – La question se pose tout autrement pour un célibataire retraité valide.

Il ne faut pas confondre apostolat et activisme, ne pas sacrifier les humbles activités quotidiennes qui constituent déjà un grand terrain d’apostolat déjà bien rempli. Il convient de garder l’esprit de l’oraison : être pleinement en présence de Dieu, pleinement en présence de ceux dont la rencontre nous est donnée ; l’action n’est qu’une des conséquence de cette présence. Contribuer au rayonnement du Carmel ? – Alors que dans l’Eglise le Carmel doit être visible, dans le monde une partie de la population accorde du crédit aux personnes qui portent des marques ou habits religieux, qui affichent leur appartenance religieuse mais pour une autre partie importante ces mêmes marques d’appartenance religieuse conduit à la méfiance, au discrédit voire au rejet.

Au départ notre présence au monde ne consiste pas à attirer des personnes à l’Eglise comme l’on fait prendre la carte d’un parti politique. Il s’agit d’abord de vivre dans le monde avec Dieu et d’aimer. La présence de Dieu, l’amour se transmettent d’abord par contagion quand l’on fait l’effort d’aimer et de vivre en Dieu.

Où que l’on se trouve : sur un lit d’hôpital, dans un bureau, dans sa famille, sur un chemin de grande randonnée, il s’agit de semer de l’attention, de l’écoute, des comportements humains, évangéliques. Il ne s’agit pas de faire la promotion du Carmel comme l’on fait la promotion d’un produit. Des approches, il y en en existe une multitude, chacun prend celle qui lui convient en fonction du contexte. Ici limitons-nous à jeter quelques bases. Il s’agit avant tout de respecter la personne et son histoire, y compris respecter son image anticléricale ou d’athée.

Anticléricalisme, athéisme, violence des propos, rejet de discussion sur ces sujets, résultent bien souvent d’expériences bien réelles, de vécus malheureux, de blessures. Ils en constituent la carapace protectrice d’autant plus résistante que ces blessures sont profondes ce qui est le cas chez ces véritables chercheurs d’absolu sur des chemins qui ne sont pas les nôtres. Cheminer ensemble, grandir ensemble implique de respecter ces protections. Il se peut qu’elles deviennent inutiles en cheminant ensemble.

L'assistance du colloque sur la Règle du Carmel, Avon Aller vers l’autre et non lui demander d’aller vers nous est parfaitement illustrée dans l’épître à Diognète et dans la première épître de Paul aux Corinthiens par exemple dans l’extrait suivant (4) « …. Lorsque j’ai affaire aux Juifs, je vis comme un Juif afin de les gagner … De même lorsque je suis avec ceux qui ignorent la loi de Moïse je vis comme eux, sans tenir compte de cette loi, afin de les gagner. Avec ceux qui sont faibles dans la foi, je vis comme si j’étais faible moi-même, afin de les gagner … » Dans les relations de voisinage, de travail, familiales, …, Il s’agit donc de cheminer ensemble dans l’écoute et l’attention pour grandir ensemble ; vie fraternelle de l’OCDS transposée dans le monde. Il s’agit de vivre avec les autres en respectant l’approche humaine qui découle de notre foi et de la spiritualité du Carmel. Ainsi, au lieu de convaincre par le discours il s’agit de donner envie aux autres d’agir de la sorte.

Donner envie d’agir selon l’amour évangélique comme syndicaliste, comme parent, comme voisin, comme employé, comme responsable, … .L’envie se donne par la façon dont nous vivons plutôt que par le discours. Les constitutions de l’OCDS disent (5) : « … donner un témoignage de vie. Par ce témoignage il stimule le monde à suivre le Christ … » Stimuler, donner envie passe par une attitude épanouie et libre capable, comme le dit Paul, de se réjouir avec ceux qui sont dans la joie et de pleurer avec ceux qui pleurent.

Donner envie ne consiste pas à conduire les personnes sur un chemin d’échec personnel. Témoigner que le monde peut réussir avec des approches évangéliques, avec des démarches humanisantes semble essentiel dans la période actuelle.

Bien sûr, le refus de compromis contraires à notre foi peut conduire à l’échec mais ne dispense pas la recherche de solutions répondant aux besoins du monde et cohérentes avec l’amour évangélique. Cela passe aussi par l’attention aux laissés pour compte, aux exclus du système actuel, pour les aider à en sortir, à retrouver leur fierté, leur humanité. Ainsi témoigner par notre vie implique non seulement un comportement humanisant mais aussi une excellence dans les activités qui nous sont confiées, ce n’est pas un chemin de repos.

L’écoute constitue la clef de l’approche, dans le monde actuel saturé d’informations, les hommes ont un énorme besoin d’écoute. L’oraison, la vie fraternelle développent l’écoute, cette capacité d’écoute nous pouvons l’offrir à ceux que nos activités, nos situations, nous font rencontrer. Pour ceux qui le peuvent toute activité d’accompagnement, visite de personnes hospitalisées, de personnes en difficulté, accompagnement professionnel, accompagnement de personnes en recherche d’emploi sont des pistes d’action cohérentes avec la spiritualité du Carmel.

Quel rayonnement émane de ces approches dans le monde ? Comme dans l’oraison, l’évaluation de progrès perceptibles se traduit par une stagnation ou une régression. Il s’agit d’aimer, de semer de l’amour dans le monde, la recherche de marques de progrès dénature le don d’amour.

Membres de l’Ordre des Carmes Déchaux Séculiers dans le monde, nous y sommes des semeurs d’amour. Ne nous préoccupons pas si l’Esprit agit comme il le veut non comme nous l’imaginons. Remémorons-nous la phrase de Jean de la Croix (6) « au soir de ta vie on t’interrogera sur l’amour ».

Références utilisées dans l’exposé :

(1) Constitutions de l’O.C.D.S , n° 48, 45, …

(2) Rituel de l’O.C.D.S

(3) Constitutions de l’O.C.D.S , n°26

(4) Paul 1re épitre aux Corinthiens - IX, 20-22

(5) Constitutions de l’O.C.D.S , n°16

(6) Jean de la Croix, sentence n°58 des Paroles de Lumière et d’Amour