Témoignage de Sr Anne-Marie Piron, Carmel St Joseph

Pour vous parler de l’impact de la Règle primitive dans notre vie de Carmélites de St Joseph, je commencerai par un bref historique de notre Congrégation : Le Carmel Saint Joseph est né en 1872 en France, à St Martin Belle Roche ; il est le fruit d’un projet longuement mûri et porté dans le cœur de Léontine Jarre, aidée et soutenue par son frère Charles, très engagé dans le mouvement social qui se faisait jour en ce milieu du XIX° siècle et par l’Abbé Benoît COMMERCON, curé de St Martin, prêtre animé d’un ardent désir missionnaire, plongeant ses racines dans la spiritualité du Carmel. A travers ces deux influences se retrouvent les deux composantes de notre vocation : ouverture sur le monde et dimension d’intériorité, appel à un travail apostolique toujours mené à partir du cœur de prière.

Sr Anne-Marie <span class="caps">PIRON</span>, Carmel St Joseph Une des paroles de Mère Fondatrice : « Nous sommes de l’Ordre et nous voulons être de l’Ordre ». L’appartenance à l’Ordre du Carmel est fondamentale pour Léontine Jarre devenue sœur Marguerite-Marie du Sacré Cœur. Dès la fondation, elle cherche à recevoir de l’Ordre du Carmel la vie, le secours et l’assistance. C’est ainsi qu’elle demandera aux Carmes une traduction « au féminin » de leurs constitutions. Celles-ci voient le jour en 1881 ; et en mars 82, pour la fête de St Joseph, elle obtiendra du Père Général des Carmes la pleine participation aux grâces de l’Ordre. Au Père Polycarpe, missionnaire en Inde, elle écrira : « Le Père Martin (définiteur général des Carmes déchaussés) a voulu que la base de nos constitutions pour nous comme pour eux fut la Règle primitive et que le texte intégralement reproduit en tête des Constitutions fut étudié attentivement par les sœurs, qu’elles se pénètrent de son esprit… Nous y tenons, je ne vous le cache point, comme à la prunelle de nos yeux. »

Ainsi depuis plus de 120 ans, nous vivons enracinées dans la Terre du Carmel selon la Règle primitive du Carmel et notre Règle de Vie du Carmel St Joseph.

« Que chacun demeure dans sa cellule ou près d’elle, méditant jour et nuit la loi du Seigneur et veillant dans la prière » . Par toute notre vie, nous sommes appelées à entrer dans le silence de Dieu pour entendre sa Parole et nous ouvrir à l’expérience de sa présence silencieuse dans le monde. Se taire pour l’écouter ; se livrer à l’écoute de sa Parole pour en vivre et se laisser transformer par elle. Ecouter Dieu et le dire, en rendre témoignage par notre vie communautaire et nos différents engagements, pour l’écouter encore… Là est le cœur de notre vocation de Carmélite de St Joseph. Ainsi, concrètement, si la lectio-divina et les temps d’oraison qui ouvrent et achèvent nos journées, sont chemins d’unification de tout notre être en Christ, c’est toute notre vie, avec le travail ou les divers engagements, l’accueil, les partages communautaires… qui prend sa source et se rejoint au lieu même de la prière, par l’écoute de la Parole lue, méditée et contemplée, mise en pratique personnellement et communautairement ; une prière qui se déploie dans la célébration eucharistique et la louange qui rythme nos journées. De plus la présence sacramentelle du Seigneur à l’oratoire nous rappelle que le Christ est toujours avec nous dans notre marche.

« Prière intense et action généreuse » aimait dire à ses filles notre Mère fondatrice. Ainsi le service de Dieu et des frères, l’engagement dans le monde fait partie intégrante de la vocation d’une carmélite de St Joseph. Dans la Règle primitive nous ne trouvons aucune indication précise sur le travail des frères. Si ce n’est l’appel à « servir fidèlement le Christ… » , la mention de « justes occupations » , le paragraphe sur le travail où Albert exhorte les frères à « se livrer à quelque travail afin que le diable les trouve toujours occupés…, à suivre l’exemple de St Paul qui ordonne de travailler pour gagner son pain ».

De même au Carmel St Joseph, le travail ou toute forme d’apostolat adaptée « selon les besoins des temps et des lieux où nous sommes », est nécessaire pour gagner notre pain quotidien, parce que nous vivons de notre travail. Mais il est aussi participation à la mission du Christ, à son œuvre de création et de salut. Que je sois institutrice, animatrice d’aumônerie ou responsable d’une maison d’accueil, un même désir m’habite : donner aux hommes et femmes que je rencontre la connaissance et le goût de Dieu . Leur témoigner de cette quête d’un Dieu Amour qui me met sans cesse en marche. Ainsi mon engagement sera souvent sous le signe d’un « être avec », d’une présence discrète, à la fois présence à Dieu et présence aux autres où je reçois tout autant que je ne puis donner… Ce travail, cette mission qui dépend de mes compétences ou des besoins de la communauté, je ne me la donne pas à moi-même mais je la reçois de Dieu, par l’intermédiaire de ma communauté ou de ma congrégation. Je fais ainsi l’expérience de vivre, au service du Christ et de mes frères, dans la dépendance de Jésus Christ, jusqu’à renoncer parfois à des activités qui peuvent être bonnes en soi, pour accepter d’entrer dans le réel qui est correspondance à la volonté du Père. Comment suivre le Christ sans prendre son chemin ? Y a-t-il d’autre voie pour le salut du monde que d’être serviteur et de donner sa vie comme lui ? Celui qui veut me suivre… qu’il se détache de tout, qu’il fasse totalement confiance à mon Père …

Nous le savons, quelle que soit l’œuvre à laquelle nous appelle le Seigneur, elle ne portera des fruits de vie que si nous mourrons à nous-mêmes et vivons pour Lui. Parce que je vais rechercher toujours cette unité intérieure qui fixe mon cœur en Dieu, le choix de mon travail ou d’une activité apostolique sera toujours guidé par le projet de prière de la communauté et les exigences de la vie fraternelle.

La lecture de la Règle primitive nous montre bien qu’Albert ne s’adresse pas à des personnes isolées, mais à une fraternité c’est à dire des frères qui vivent ensemble avec un projet commun, dans un étroit rapport interpersonnel. De même au Carmel St Joseph la communauté fraternelle est essentielle, elle est lieu d’écoute mutuelle, d’échange et d’obéissance à Dieu et le premier lieu de notre témoignage apostolique. La communion nous est offerte chaque jour comme un don dans le signe du partage de la Parole et du pain quotidien jusque dans l’eucharistie où la communauté devient ce qu’elle reçoit le Corps du Christ. Pour vivre cette communion nous nous donnons quelques moyens :

  • Le projet communautaire qui incarne le projet de la congrégation dans un contexte donné.
  • Des réunions régulières où nous abordons différents thèmes sans oublier la recommandation de la Règle : « Vous traiterez de la vie commune et du salut des âmes » , c’est à dire de la fidélité à notre vocation, notre mission.
  • Des espaces de silence et de solitude, au service d’une plus grande intériorité, pour entrer dans une profonde « obéissance » à la Parole,
  • Le partage de la foi et de la Parole, la lectio-divina communautaire nourrit profondément cet « être ensemble ».

Réunie à cause de Jésus-Christ et en Lui, la communauté est aussi notre premier lieu de conversion. A travers le partage quotidien de nos richesses et de nos pauvretés, des dons et des fragilités de chacune, dans l’acceptation des différences, nous apprenons l’Espérance et la Confiance, le Pardon qui vient de Dieu et qui passe par notre engagement. Car « nous croyons que c’est au creux même de notre faiblesse qu’habitent la puissance du Seigneur et sa force de communion… »

L'assistance du colloque sur la Règle du Carmel, Avon « Ils n’avaient qu’un cœur et qu’une âme… entre eux tout était commun » Ces traits de la communauté primitive de Jérusalem telle qu’elle nous apparaît dans les Actes et repris comme modèle dans la Règle primitive, fondent aussi notre vie ensemble au Carmel st joseph. « Qu’aucun frère ne dise qu’il possède quelque chose en propre, tout ce que vous avez doit être en commun avec toutes les soeurs ». Ainsi chacune est invitée à partager intégralement à la communauté tout ce qu’elle gagne ou qu’elle reçoit ; par son travail elle contribue à la subsistance de la communauté et la communauté est appelée à s’ouvrir aux besoins de la Congrégation et plus largement aux besoins du monde dans un partage qui tend à devenir fraternité universelle. Ce partage donne aux biens matériels leur vrai destination : être au service de l’homme. « Dans cette distribution, on aura égard à l’âge et aux besoins de chacun » . Vivre cette justice entre nous est, à notre humble place contestation de l’injustice. Nous sommes toutes et chacune appelées à être exigeantes sur la manière de vivre la pauvreté, « sans raideur, sans mesquinerie, mais très généreusement » ajoute notre Règle de Vie.

Dans la communauté la prieure, sœur parmi les sœurs, est gardienne, servante de l’unité, « Il lui revient un rôle tout spécial dans le discernement de la volonté de Dieu sur la communauté et sur chacune de ses soeurs » . Elle aura toujours en vue le bien commun dans une fidélité créatrice au charisme, et le souci de « conduire au Seigneur » chacune de ses sœurs. En retour, les sœurs auront pour elle « estime et amour » .

Je terminerai avec un point essentiel de la règle primitive que je trouve très intéressant parce qu’il me semble avoir marqué particulièrement la vie du Carmel St joseph : le poids de son humanité par ce rappel fréquent de la « relativisation » de la norme : dans plusieurs situations même importantes est affirmé l’appel à une souplesse . Ce « à moins que » montre que la règle respecte les exigences de chacun, ne cherche pas à imposer l’uniformité mais favorise plutôt la pluralité. Elle considère cependant les frères dans leur ensemble de « groupe », respectant les besoins individuels, mais dans le cadre contraignant d’un projet de fraternité très clair et exigeant. Ainsi, par son caractère plus indicatif que normatif, qui « inspire » plus qu’elle n’impose, la règle joue pleinement son rôle d’école à l’ouverture et à la liberté, la liberté de cette « vie dans le Christ » qui doit demeurer une expérience de fidélité, « libre, généreuse, mais sans fanatisme légaliste ». C’est seulement avec un cœur libre et sincère que nous pouvons Lui obéir, vivre dans sa dépendance, non par obligation légale. Etre de plus en plus libre pour aimer…

Enfin, c’est certainement sa capacité à donner des orientations, des valeurs, sans enfermer dans des normes contraignantes qui fait toute sa richesse et sa fécondité au travers des siècles. Ces premiers frères ermites restent nos Pères ; ils ont été et nous avons à devenir des pèlerins, pèlerins sur cette terre, des êtres en marche, attachés passionnément à l’humanité du Christ, détachés de tout ce qui nous retient loin de Lui, des êtres ardents à combattre le bon combat de la foi, des êtres désireux de suivre le Christ dans le don gratuit de sa vie, pour qu’advienne le salut de tout homme et de tout l’homme.