chap. 4 à 7 : La charité fraternelle

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Les fondements de la prière : la charité fraternelle

2CHAPITRE IV2

3Observation de la règle.- Trois points importants dans la vie spirituelle.3

Vous venez de voir, mes filles, la grandeur de l’entreprise où nous prétendons réussir. Or, quelle ne doit pas être notre vertu, si nous ne voulons point passer pour fort téméraires aux yeux de Dieu et des hommes ! Il est évident que nous avons besoin de beaucoup travailler. Une chose nous y aidera, c’est de tenir bien haut nos pensées pour tâcher d’élever aussi nos œuvres. Attachons-nous ensuite à observer avec un soin parfait notre règle et nos constitutions, et Notre-Seigneur, je l’espère, exaucera nos vœux. Je ne vous impose rien de nouveau, mes filles. Je vous demande seulement la fidélité à votre profession, selon l’appel de Dieu et selon vos promesses ; mais il y a fidélité et fidélité très différentes.

Il est dit, dans la première de nos règles, que nous devons prier sans cesse. Si vous remplissez, avec tout le soin possible, ce devoir, qui est le plus important, vous ne manquerez ni aux jeûnes, ni aux disciplines, ni au silence, auxquels l’ordre nous oblige. Vous savez bien, mes filles, que l’oraison, pour être véritable, doit s’aider de tout cela, et que les délicatesses et l’oraison ne s’accordent point ensemble.

C’est sur l’oraison, mes filles, que vous m’avez demandé de dire quelque chose. Je le ferai ; mais en échange, je vous prie de mettre en pratique et de lire souvent avec affection ce que j’ai dit jusqu’ici. Toute fois, avant de parler de ce qui est intérieur ou le l’oraison, il est certains points dont je crois devoir vous entretenir. A mon avis, ils sont nécessaires aux âmes qui aspirent à marcher dans le chemin de l’oraison, qu’en les pratiquant, elles pourront se trouver très avancées dans le service de Dieu, sans être de grandes contemplatives ; si au contraire ces points sont négligés, non seulement il est impossible qu’elles soient fort élevées dans la contemplation, mais elles s’abuseront étrangement, si elles croient l’être. Je prie Notre-Seigneur de daigner m’enseigner lui-même ce que je dois vous dire, afin qu’il en tire sa gloire. Amen.

Ne pensez pas, mes amies et mes sœurs, que les choses dont je vais vous recommander la pratique soient en grand nombre. Plaise à Notre-Seigneur que nous gardions seulement bien celles que nos saints pères ont ordonnées et qu’ils ont observées ! C’est par ce chemin qu’ils sont arrivés à la sainteté ; en prendre un autre ou par son propre choix ou par le conseil d’autrui, ce serait s’égarer. Je ne parlerai, avec quelque étendue, que de trois points de nos constitutions : il nous importe extrêmement de comprendre combien il nous est avantageux de les garder pour jouir de cette paix intérieure et extérieure tant recommandée par Notre-Seigneur. Je traiterai d’abord de l’amour que vous devez avoir les unes envers les autres ; ensuite, du détachement de toutes les créatures ; enfin, de la véritable humilité : ce point, bien que j’en parle en dernier lieu, est néanmoins le principal et embrasse toutes les autres.

Ce grand amour mutuel, que j’ai nommé en premier lieu, est de la plus haute importance ; en effet, il n’y a rien de si difficile à supporter qui ne paraisse facile entre ceux qui s’aiment, et il faudrait qu’une chose fût étrangement rude pour pouvoir leur donner de la peine. Si ce commandement était observé dans le monde comme il devrait l’être, il contribuerait beaucoup à l’observation des autres ; mais tantôt par excès et tantôt par défaut, nous ne parvenons jamais à le garder parfaitement.

Il semble que l’excès ne saurait être nuisible dans les monastères de religieuses. Il cause néanmoins un tel dommage et traîne après lui tant d’imperfections, qu’à mon avis il faut l’avoir vu de ses propres yeux pour le croire. Le démon s’en sert pour séduire et enlacer les consciences de mille manières. Les âmes qui ne veulent servir Dieu que fort imparfaitement, s’en aperçoivent peu et prennent pour vertu ces excès de tendresse. Mais celles qui aspirent à la perfection en connaissent bien le danger, et sentent qu’ils affaiblissent peu à peu la volonté, et l’empêchent de s’employer tout entière à aimer Dieu. Ce défaut doit, je crois, se rencontrer bien plus parmi les femmes que parmi les hommes. Les dommages qu ‘il cause dans une communauté sont manifestes. L’amour que toutes doivent avoir les unes pour les autres en est diminué ; l’on souffre du déplaisir qui est fait à son amie ; on désire avoir de quoi lui faire présent ; on cherche les occasions de lui parler, le plus souvent c’est pour lui dire combien on l’aime, ou d’autres choses non moins déplacées, et non pour l’entretenir de l’amour qu’on a pour Dieu. Ces grandes amitiés ont rarement pour fin de s’entr’aider à aimer Dieu davantage. Je crois plutôt que le démon les fait naître pour former des partis dans les ordres religieux. Lorsqu’on s’aime pour servir Notre-Seigneur, les effets le font bien connaître ; la passion n’est pour rien dans ces amitiés, et l’on n’y cherche au contraire qu’à s’animer mutuellement à vaincre les autres passions ? De ces sortes d’amitiés, je souhaiterais qu’il y en eût beaucoup dans les grands monastères. Mais pour cette maison où nous ne sommes et ne devons être que treize, toutes les religieuses doivent être amies ; toutes se doivent assister. Ainsi, pour l’amour de Notre-Seigneur, je vous en conjure, gardez-vous de ces amitiés particulières, quelque saintes qu’elles soient : selon moi, loin d’offrir aucun avantage, elles sont d’ordinaire, entre religieux, un poison ; et si ces religieux sont parents, c’est encore pis, elles sont une peste.

Ce que je vous dis vous paraît peut-être exagéré : croyez néanmoins, mes sœurs, que la conduite que je vous trace referme une grande perfection, met l’âme dans une grande paix, et fait éviter plusieurs occasions d’offenser Dieu à celles qui ne sont pas encore très fortes. Ne vous étonnez pas cependant si quelque fois vous sentez plus d’inclination pour une sœur que pour une autre ; ce sera malgré vous ; il y a là un mouvement instinctif et qui vous portera souvent à aimer des personnes plus pauvres de vertu, mais plus riches des dons naturels. Notre devoir alors est de combattre énergiquement cette affection, et de ne point nous en laisser dominer.

Aimons les vertus et les biens intérieurs, et, par un constant effort, accoutumons-nous à ne point faire cas des ces biens extérieurs. O mes sœurs, ne consentons jamais que notre cœur soit esclave de qui que ce soit, si ce n’est de Celui qui l’a racheté de son sang.

Que l’on y prenne garde : une religieuse pourrait, sans savoir comment, se trouver en de liens dont elle n’aurait pas la force de se dégager. Et de là, grand Dieu ! des enfantillages sans nombre, si petits d’ailleurs et si ridicules qu’il faut les voir pour les croire : aucune raison d’en parler ici.

J’ajouterai seulement : en quelque personne que cela se trouve, c’est un mal ; mais dans une supérieure, c’est une peste.

Il faut mettre un grand soin à couper la racine de ces amitiés dangereuses, dès qu’elles commencent ; mais cela doit se faire avec adresse, et avec plus d’amour que de rigueur. Un excellent remède pour cela, c’est de n’être ensemble qu’aux heures marquées par la règle, et hors de là, de ne se point parler, ainsi que nous le pratiquons maintenant, mais de demeurer séparées chacune dans sa cellule, comme la règle l’ordonne. Ainsi, quoique ce soit une coutume louable de se réunir pour le travail dans une salle commune, je désire que dans ce monastère de Saint-Joseph les religieuses soient affranchies de cet usage, parce qu’il est plus facile de garder le silence, quand chacune travaille retirée dans sa cellule. D’ailleurs, il importe extrêmement de s’habituer à la solitude pour faire des progrès dans l’oraison ; et comme c’est l’oraison qui doit être le ciment de ce monastère, il faut nous affectionner à tout ce qui peut en aider la pratique.

Pour revenir à l’amour que vous devez avoir les unes pour les autres, il me semble que ce serait vous faire injure de vous le recommander. Quels sauvages ne s’aimeraient, si, comme vous, ils demeuraient et communiquaient toujours ensemble, sans relations, ni entretiens, ni délassements avec les personnes du dehors ? Combien cet amour vous devient facile, quand vous pensez que Dieu aime chacune de vos sœurs, et qu’elles aiment Dieu, puisqu’elles ont tout abandonné pour lui. La vertu a d’ailleurs par elle-même un attrait qui la fait aimer, et j’espère bien de la bonté de Dieu que la vertu sera toujours le partage des religieuses de ce monastère. Il n’est donc pas nécessaire d’insister beaucoup sur l’obligation de vous aimer les unes les autres. Mais comment devez-vous vous aimer ? A quelle marque pouvons-nous reconnaître que nous possédons cette précieuse vertu, tant recommandée par Jésus-Christ à tous les fidèles, et surtout à ses apôtres ? Voilà les points sur lesquels je souhaite vous dire quelque chose, selon mon peu de capacité. Si vous le trouvez mieux expliqué en d’autres livres, ne vous arrêtez point à ce que j’en écrirai ; car peut-être ne sais-je pas ce que je dis.

L’amour dont je traite est de deux sortes. L’un, entièrement spirituel, est tellement dégagé des sens et de la tendresse naturelle, que rien n’en ternit la pureté. L’autre est spirituel aussi ; mais il s’y m^le quelque chose de sensible et d’humain, qui ressemble à l’affection naturelle des parents et des amis, et qui paraît légitime. J’en ai parlé plus haut.

Je veux maintenant traiter de celui qui est purement spirituel et sans mélange. Si peu que la passion entre dans cet amour spirituel, elle trouble toute l’harmonie intérieure de l’âme : au contraire si la sagesse et la discrétion règlent nos rapports avec les personnes vertueuses, il n’y a pour nous que des avantages.

Je dis cela en particulier au sujet des confesseurs.

Si l’on aperçoit dans le confesseur quelque tendance à la légèreté, qu’on tienne pour suspecte toute sa direction, qu’on évite d’avoir avec lui des entretiens, même de vertu, qu’on se confesse en peu de mots et qu’on se retire. Le mieux sera de dire alors à la prieure qu’on ne se trouve pas bien de ses rapports avec lui. C’est un confesseur à remplacer, si l’on peut toute fois prendre ainsi le parti le plus sage, sans blesser sa réputation.

En pareil cas et en d’autres aussi difficiles, où le démon pourrait nous embarrasser, si nous ne savons à qui demander conseil, le plus sûr est d’en conférer avec un homme instruit. Cette liberté s’accorde quand il y a nécessité. On se confesse à lui, on lui expose le cas et on fait ce qu’il ordonne. Quand il faut absolument prendre un parti, on peut se tromper beaucoup. Combien qui se trompent dans le monde, pour n’avoir pas demandé conseil, surtout s’il s’agit des intérêts du prochain ! La décision s’impose nécessairement en ces rencontres ; parce que quand le démon commence l’attaque, ainsi que je l’ai dit, c’est pour aller loin, à moins qu’on ne l’arrête court.

Donc, le parti le plus sûr est de parler à un autre confesseur, quand cela peut se faire, et j’espère de la bonté de Notre-Seigneur que cela sera toujours possible.

Je désire, mes filles, que vous compreniez l’importance de cet avis : car la légèreté dans un confesseur est un danger ; c’est la perte et la damnation de la communauté entière. N’attendez pas que le mal ait fait de grands progrès ; mais, dès le principe, travaillez à l’extirper par tous les moyens qui dépendent de vous, et dont vous croirez pouvoir user en conscience. J’espère que Notre-Seigneur ne permettra pas que des personnes, dont la vie doit être une oraison continuelle, puissent porter de l’attachement à d’autres qu’à de grands serviteurs de Dieu. S’il en était autrement, elles ne seraient certainement pas des âmes d’oraison, elles ne tendraient point à la perfection à laquelle on doit aspirer dans ce monastère. Dès là donc qu’elles verront qu’un confesseur n’entend pas leur langage, et n’aime pas à parler de Dieu, elles ne pourront lui être attachées, parce qu’il ne leur ressemble en rien. S’il leur ressemble au contraire, étant donné le peu d’occasions qu’il a de les voir, ou il sera bien naïf ou il évitera soit de s’inquiéter lui-même, soit d’inquiéter les servantes de Dieu[1].

J’ai dit que le démon peut nuire beaucoup à tout un monastère par cette légèreté possible du confesseur ; mais c’est un mal dont on ne s’aperçoit que très tard, et qui par conséquent est capable de ruiner peu à peu la perfection, sans que l’on sache de quelle manière. Le moyen qu’emploiera ce confesseur pour communiquer aux religieuses ce qu’il y a de frivole dans son âme, c’est de leur faire tout passer pour des bagatelles. Que Dieu, au nom de son infinie bonté, nous délivre de semblables choses ! C’en est assez pour troubler toutes les religieuses, parce que leur conscience leur dit le contraire de ce que dit leur confesseur. Si de plus on les force de n’avoir que ce confesseur, elles ne savent que faire ni comment calmer le trouble de leur esprit, celui qui devrait le calmer et y apporter le remède étant celui-là même qui le cause. Il doit se rencontrer de grandes afflictions se ce genre en quelques endroits et j’en éprouve une vive compassion. Aussi ne vous étonnez point du soin que je mets à vous faire connaître ce péril.

2CHAPITRE V2

3Combien il importe que les confesseurs soient instruits.3

Je conjure Notre-Seigneur, au nom de son infinie bonté, de faire qu’aucune d’entre vous n’éprouve jamais dans cette maison la torture d’âme et de corps dont je viens de parler.

Si c’est la supérieure qui a un attachement pour le confesseur, les religieuses n’oseront rien dire ni à la supérieure de ce qui regarde le confesseur, ni à celui-ci de ce qui regarde la supérieure, et alors viendra la tentation de taire des péchés fort graves, par la crainte de se voir tracassées. O mon Dieu ! quel ravage le démon ne peut-il pas faire par là ! Que cette contrainte et ce faux point d’honneur coûtent cher ! A leurs yeux, c’est donner une haute idée de l’observance de leur monastère, et faire beaucoup pour sa réputation, que de n’avoir qu’un seul confesseur. Le démon vise ainsi à se rendre maître d’âmes qu’il ne pourrait séduire par un autre moyen. Si elles demandent un autre confesseur, on croit que c’est renverser toute la discipline de l’Institut. Et si celui qu’elles demandent n’est pas de notre Ordre, fût-il un saint[2], on s’imagine qu’un simple entretien avec lui est un affront à la communauté.

Quant à moi, je demande, pour l’amour de Dieu, à celle qui sera prieure, qu’elle assure absolument cette sainte liberté de traiter avec d’autres qu’avec les confesseurs ordinaires ; qu’elle s’entende avec l’Evêque ou le Provincial pour qu’elle puisse, et les autres sœurs autant qu’elle, parler de son intérieur avec des hommes instruits, surtout si leurs confesseurs ne le sont pas, quelque vertueux qu’ils soient d’ailleurs[3].

La science est d’un admirable secours pour donner lumière en toutes choses. Il vous sera possible de trouver des hommes qui uniront la doctrine et la vertu. Plus Notre-Seigneur vous fera de grâces dans l’oraison, plus il devient nécessaire que votre oraison et toutes vos œuvres reposent sur un fondement solide.

Il y faut avant tout une bonne conscience, avec la résolution énergique d’éviter les péchés véniels, et d’embrasser ce qui est le plus parfait. Vous vous imaginerez peut-être que tous les confesseurs le savent ; mais c’est une erreur. Car il m’est arrivé à moi-même de traiter de choses de conscience avec un d’entre eux qui avait fait tout son cours de théologie, et qui me causa beaucoup de tort en me disant que certaines choses n’étaient rien. Il n’avait, j’en suis sûre, ni l’intention de me tromper, ni sujet de le vouloir ; mais il n’en savait pas davantage. La même chose m’est arrivée avec deux ou trois autres.

C’est tout notre bien à nous que cette certitude au sujet de la perfection pratique au service de Dieu. C’est là le fondement de notre oraison. Quand ce fondement n’est pas solide, tout l’édifice porte à faux : et c’est ce qui arriverait, si l’on nous enlevait la liberté de nous confesser à des hommes ornés de qualités que j’indiquais plus haut, et de communiquer avec eux de ce qui regarde notre intérieur[4]. J’ose dire plus ; quand bien même le confesseur ordinaire réunirait la science et la piété, vous devez de temps en temps en consulter un autre[5].

Ce confesseur, en effet, peut se tromper, et il ne faut pas que toutes les religieuses puissent se tromper à cause de lui. Je vous recommande seulement de ne rien faire contre l’obéissance, attendu que, pour atteindre ce but, les moyens légitimes ne vous manquent pas. Cette libre communication procure un grand bien aux âmes ; il est donc du devoir de la prieure d’en faire jouir ses religieuses, autant qu’elle pourra.

Tout ce que je viens de dire regarde la supérieure. Et je lui demande à nouveau de donner à ses religieuses, qui ne cherchent ici d’autre consolation que celle de l’âme, cette particulière consolation. Dieu conduit les âmes par des chemins différents. Un confesseur ne les connaît pas tous, par cela seul qu’il est confesseur. Je vous en donne l’assurance, mes filles, si vous êtes ce que vous devez être, malgré votre pauvreté, vous trouverez toujours des personnes saintes qui voudront communiquer avec vous et vous consoler. Car celui qui donne la nourriture à vos corps, saura susciter des hommes qui voudront et qui sauront éclairer vos âmes.

De cette manière, vous n’avez point à gémir de ce défaut de liberté qui est le mal que je crains pour vous. S’il arrive alors que le confesseur, par un artifice du démon, se trompe sur quelque point de la doctrine, cela ne saurait avoir de suites graves. Dès qu’il sait que vous soumettez à d’autres l’état de votre âme, il prendra garde de plus près à lui, et il sera plus circonspect dans tous ses rapports avec vous.

Cette porte une fois fermée au démon, j’espère de la bonté divine qu’il n’en trouvera point d’autre pour entrer dans ce monastère. Et ainsi, je demande, pour l’amour de Notre-Seigneur, à l’Evêque sous la conduite duquel sera le couvent, qu’il y maintienne toujours cette liberté ; et que le jour où il se rencontrera ici des hommes qui unissent la sainteté de la vie à la solidité de la doctrine, ce qui est facile à savoir dans une ville aussi petite, il n’empêche pas les religieuses de communiquer avec eux[6].

Si je trace ici cette règle de conduite, c’est que l’expérience et les lumières de la raison m’en ont fait voir la nécessité ; j’ai consulté en outre des personnes doctes et saintes. Elles ont examiné ce qui était le plus propre à faire avancer ce monastère dans les voies de la perfection. Or, de tous les dangers, car il s’en rencontre en tout durant cette vie, nous avons trouvé que le moindre était celui qui pouvait résulter de cette liberté. Il a été également décidé qu’aucun vicaire, ou remplaçant du supérieur, ne devrait pouvoir entrer dans le monastère ; que ce droit ne devait pas non plus être accordé au confesseur ; mais que leur office devait se borner à veiller au recueillement de la maison, à ce que tout s’y passe avec bienséance, et que l’on y avance intérieurement et extérieurement dans la pratique de la vertu. S’ils voient que l’on manque à quelqu’un de ces points, qu’ils en informent celui qui gouverne le monastère, mais qu’ils n’exercent pas eux-mêmes la charge de supérieur[7].

Ce que je viens de dire est ce qui s’observe maintenant dans ce monastère, non par mon seul avis, mais par celui de plusieurs personnages instruits, avancés dans les voies spirituelles, et de grande expérience. Ce monastère, en effet, pour plusieurs raisons, ne fut pas soumis à l’Ordre, mais à l’évêque actuel de cette ville, don Alvaro de Mendoza, qui nous est profondément dévoué. Grand serviteur de Dieu, et d’une illustre naissance, très zélé pour tout ce qui tient à l’observance et à la sainteté dans les maisons religieuses, ce prélat convoqua une réunion d’hommes éminents, et l’on y résolut ce que j’ai dit. Les supérieures devront donc à l’avenir se conformer à cet avis, puisqu’il vient de gens si vertueux, après tant d’oraisons faites pour obtenir la lumière au sujet du meilleur parti à prendre. Si l’on en juge par les résultats, ce qui a été arrêté par eux est certainement ce qu’il y a de meilleur. Plaise au divin Maître que cela dure pour sa plus grande gloire. Amen.

2CHAPITRE VI2

3Reprise et suite de l’amour parfait.3

J’ai fait une longue digression ; mais ce que j’ai dit est si important que quiconque le comprendra ne me blâmera point.

Revenons à cet amour que nous devons avoir les unes pour les autres et qui est purement spirituel. Je ne sais si je me comprends moi-même ; mais je pourrai du moins être brève, parce que l’amour dont je parle est le fait du petit nombre. Que celle à qui le Seigneur l’a donné ne se lasse point de l’en bénir ; car cet amour doit être fort parfait. Enfin je veux dire quelque chose, et ce ne sera peut-être pas sans utilité. Il suffit en effet de mettre la vertu sous les yeux pour qu’elle gagne l’affection de ceux qui la désirent et qui aspirent à la posséder. Plaise au Seigneur que j’aie et l’intelligence de ce sujet et plus encore des paroles pour l’exprimer ; car il me manque peut-être une idée précise de ce qui est spirituel ; je ne discerne peut-être pas bien aussi quand il s’y mêle du sensible ; bref, je ne sais comment j’ose aborder cette matière. Je ressemble à ces personnes qui entendent parler de loin, sans pouvoir saisir le sens des paroles : il doit parfois m’arriver de ne pas entendre moi-même ce que j’ai dit ; et Dieu fait pourtant que c’est bien dit. Si d’autres fois ce que je dis n’a pas de sens, rien d’étonnant en cela ; car ce qui m’est le plus naturel, c’est de ne réussir en rien.

Voici ce qui se présente actuellement à mon esprit. Quand une âme, éclairée de Dieu, connaît bien la nature et la valeur vraie de ce monde, la vérité du monde futur, leur différence, l’éternité de l’un, le rêve rapide de l’autre ; quand elle sait ce qu’est l’amour du Créateur et celui de la créature, et qu’elle le sait non par une simple vue de l’esprit, ou par la foi, mais par une connaissance expérimentale, ce qui est bien différent ; quand elle voit, quand elle goûte ce qu’est le Créateur et ce qu’est la créature, ce que l’on gagne au service de l’un et ce que l’on perd au service de l’autre ; quand elle découvre encore d’autres vérités que Notre-Seigneur enseigne à ceux qui s’abandonnent à sa conduite dans l’oraison, ou qu’il daigne lui-même instruire directement ; quand une âme en est là, elle aime tout autrement que ceux qui ne sont point parvenus à ce degré.

Vous trouverez peut-être, mes sœurs, qu’il est superflu de vous entretenir de ce sujet, et que vous savez toutes ce que je viens de dire. Plaise au Seigneur qu’il en soit ainsi, et que cette connaissance soit comme il convient et gravée dans vos cœurs ! Mais alors vous avouerez que je ne mens pas en affirmant que les âmes, que Dieu illumine de la sorte, possèdent cet amour. Les personnes que Dieu élève à cet état, sont des âmes généreuses, des âmes royales. Elles ne mettent pas leur bonheur à aimer quelque chose d’aussi misérable que ces corps, quelle que soit leur beauté, quelle que soit leur grâce. Ils peuvent bien plaire à leur vue et leur donner sujet de louer le Créateur ; mais les captiver, je veux dire arrêter et fixer leur amour sur ces charmes extérieurs, elles croiraient s’attacher à un néant, embrasser une ombre, s’avilir, et n’oseraient plus, sans une confusion extrême, dire à Dieu qu’elles l’aiment.

Vous allez m’objecter : Ces âmes ne savent donc pas aimer, ni payer de retour l’affection qu’on a pour elles. Du moins puis-je répondre, elles ne se soucient guère d’être aimées. Si quelquefois, par un premier mouvement naturel, elles se réjouissent de l’attachement qu’on leur porte, rentrant aussitôt en elles-mêmes, elles reconnaissent que c’est un désordre ; elles n’exceptent de cette indifférence que les personnes dont la science ou l’oraison peut les faire avancer dans les voies du salut. Toute autre affection les fatigue, tant elle leur paraît inutile et même nuisible. Cependant elles ne laissent pas d’en être reconnaissantes, et c’est en recommandant à Dieu ceux dont elles sont aimées qu’elles les payent de leur amour. Elles considèrent l’affection qu’on a pour elles comme une dette que Notre-Seigneur est chargé de payer ; elles voient qu’il est, lui, l’auteur de ce sentiment ; car ne découvrant en elles-mêmes rien d’aimable, elles se persuadent n’être aimées qu’en raison de l’amour de Dieu pour elles. Ainsi, elles laissent au divin Maître le soin d’acquitter cette dette ; elles le supplient de le faire ; et elles se tiennent désormais tranquilles, comme si elles n’étaient pour rien en tout cela.

Tout bien considéré, je pense quelquefois qu’il y a beaucoup d’aveuglement dans ce désir que nous avons d’être aimés, à moins que nous ne cherchions, comme je l’ai dit, l’amour de ceux qui peuvent aider à notre perfection. Remarquons en effet que, dans ce désir d’affection humaine, il entre toujours quelque recherche d’utilité ou de plaisir ; mais les personnes arrivées à la perfection, foulent aux pieds tous les biens et plaisirs du monde. Aucune satisfaction, quand même elles le voudraient, pour ainsi dire, aucun contentement ne leur est possible, si ce n’est avec Dieu, ou dans les entretiens dont Dieu est l’objet. Quel profit leur peut-il donc revenir d’être aimées ? Cette vérité toujours présente à leur esprit, elles rient d’elles-mêmes et de la peine que leur donnait autrefois l’inquiétude de savoir si leur affection était ou non payée de retour.

Quelque parfait pourtant que soit l’amour, il est naturel à ceux qui aiment de désirer qu’on les aime aussi. Mais ce retour obtenu, que saisissons-nous ? Une paille que le vent emporte, de l’air, du vide. Nous eût-on aimés de l’amour le plus ardent, que nous en reste-t-il ? Aussi les âmes divinement éclairées se soucient peu d’être aimées ou de ne l’être pas ; elles ne cherchent même l’affection de ceux qui peuvent être utiles à leur salut, que parce qu’elles savent la faiblesse humaine prompte à se lasser, si quelque amour ne la soutient.

Vous pensez que de telles âmes n’aiment ni ne savent aimer personne, hormis Dieu. Au contraire elles aiment d’un amour plus vrai, d’un amour plus ardent, d’un amour plus utile ; enfin, c’est de l’amour, un amour généreux et qui s’attache à donner beaucoup plus qu’à recevoir, même avec Dieu. J’affirme que cette manière d’aimer mérite le nom d’amour, plutôt que ces basses affections de la terre qui l’ont usurpé.

Mais, me direz-vous encore, puisque ces personnes n’aiment rien de ce qui frappe leur sens, à quoi s’attachent-elles ? Je vous répondrai qu’elles aiment ce qu’elles voient, et s’affectionnent à ce qu’elles entendent ; mais les choses qu’elles voient, quand elles aiment, sont des choses stables, parce que sans s’arrêter aux corps, leur regard descend au fond des âmes, afin de découvrir s’il y a en elles quelque chose qui mérite d’être aimé. Ne verraient-elles dans une âme qu’une faible disposition au bien et une simple espérance qu’en creusant cette mine, elles trouveront de l’or, dès là qu’elles aiment, rien ne leur coûte. Aucune peine qui ne leur soit légère, aucun effort auquel elles ne soient prêtes pour le bien de cette âme. Car elles désirent que leur affection dure et ne finisse pas : chose impossible si l’âme qu’elles aiment n’a pas des vertus et un grand amour de Dieu. Impossible, dis-je, que leur affection dure toujours : cette âme en effet les obligeât-elle de toute manière, quand elle mourrait d’amour pour elles, quand elle leur rendrait tous les services possibles, quand elle aurait toutes les grâces réunies de la nature, il ne serait pas au pouvoir de ces personnes de lui garder un amour constant. Elles connaissent, elles ont vu par expérience le néant de tout ; rien de ce qui passe ne pourrait les éblouir. Elles savent qu’elles seront à jamais séparées ; elles savent par suite que leur amitié doit cesser un jour. La mort y mettra un terme, si cette âme meurt infidèle à la loi de Dieu. Chacune alors ira de son côté : dans ces conditions l’amour est impossible et les âmes parfaites le savent bien.

Ainsi, ces personnes en qui Dieu a répandu la véritable sagesse, loin d’estimer trop cette amitié qui finit ici-bas, ne l’apprécient pas même ce qu’elle vaut. Car enfin pour ceux qui recherchent leur félicité dans les biens de ce monde, dans les plaisirs, les honneurs, les richesses, cette amitié a son prix, quand l’opulence et la position des amis peuvent leur procurer ces fêtes et ces plaisirs. Mais quiconque a tout cela en horreur en fait peu ou point de cas.

Lorsque ces âmes aiment une personne, elles travaillent avec une sainte passion à lui faire aimer Dieu, afin qu’elle en soit aimée ; car elles savent, je le répète, que si elle n’est pas aimée de Dieu, le lien qui les unit ne durera pas. Rien de plus laborieux que cet amour ; il ne néglige rien pour procurer l’avancement de la personne aimée ; elles donneraient mille vies pour lui obtenir le moindre avantage spirituel. O précieux amour qui s’applique à imiter le chef, le Prince de l’amour, Jésus, notre bien !

2CHAPITRE VII2

3Suite du même sujet.- Quelques avis pour obtenir l’amour spirituel.3

C’est une chose étrange que l’intensité de cet amour. Qu’il fait couler de larmes ! Qu’il coûte de pénitences et d’oraisons ! Quel soin de recommander l’âme qu’on aime à tous ceux que l’on croit puissants auprès du Seigneur, afin qu’ils la lui recommandent ! Quel désir constant de son avancement spirituel, et quelle douleur si on ne constate pas le progrès ! Mais quel supplice lorsque, au moment où on la croyait déjà affermie dans la vertu, on la voit faire quelques pas en arrière ! Il semble alors qu’on ne puisse plus goûter aucun plaisir dans la vie. On ne mange, on ne dort qu’assailli par cette sollicitude ; on tremble sans cesse que cette âme si chère se perde, et qu’on ne soit forcé de se séparer d’elle pour jamais. Quant à la mort temporelle, on la compte pour rien ; car on n’a point donné son affection à ce qu’un souffle enlève des mains, malgré toutes les résistances. Non, je le répète, point d’intérêt propre dans cet amour : tout ce qu’on désire, tout ce qu’on veut, c’est de voir l’âme qu’on aime riche des biens du ciel. Le voilà le véritable amour, et non ces misérables attachements de la terre !

Je ne parle pas ici de l’amour criminel ; que Dieu nous en préserve ! Je dirai, comme de l’enfer, qu’il est inutile de nous fatiguer à décrire ses horreurs ; on n’arrivera pas à exagérer le moindre de ses maux. Pour nous, mes sœurs, nous ne devons jamais prononcer seulement le nom de cet amour, ni penser qu’il existe dans le monde, ni consentir à en entendre parler, soit par plaisanterie, soit d’une manière sérieuse, ni souffrir en notre présence aucun entretien ni récit qui y ait le moindre rapport. Il n’en peut résulter aucun bien, et l’âme pourrait être blessée en prêtant l’oreille à de tels discours. J’entends donc par ces attachements de la terre cet amour légitime que nous nous portons mutuellement, ou celui qui existe entre parents et amis. Que produit cet amour ? Il nous met dans une crainte continuelle de perdre la personne que nous aimons. A-t-elle des maux de tête, notre âme en est malade ; est-elle en proie à quelques peines, nous en perdons patience ; et ainsi de tout le reste.

L’amour spirituel est différent. Il éprouve sans doute ce premier mouvement de sensibilité pour les souffrances de la personne qui lui est chère, mais bientôt la lumière de la raison venant à son secours, il considère si ces maux sont utiles au bien de cette âme, de quelle manière elle les supporte, et s’ils la fortifient dans la vertu ; il prie Dieu de lui donner la patience, et de lui faire trouver dans ce qu’elle souffre une source de mérites. S’aperçoit-il que cette grâce est accordée, dès lors il ne ressent plus de peine, il tressaille de joie, il se console. A la vérité, il aimerait mieux prendre sur lui tout ce qu’endure cette âme, plutôt que de la voir souffrir, s’il pouvait lui céder le mérite et le gain de la souffrance ; mais avant tout il désire qu’elle n’éprouve ni inquiétude, ni trouble.

Je me plais à le redire, les cœurs qui aiment de cette sorte imitent l’adorable modèle de l’amour, notre divin Jésus. Leurs services sont précieux ; ils prennent sur eux tous les travaux, et voudraient que les autres en recueillent le profit, sans en avoir la peine. Quel trésor que leur amitié pour les âmes qui on t le bonheur d’en jouir ! Qu’on me croie, ou ils rompront ce commerce intime de l’amitié, ou ils obtiendront de Notre-Seigneur, comme jadis Monique pour saint Augustin, qu’elles marchent par la même voie, puisqu’ils vont à la même patrie. Ils ne sauraient user d’aucun artifice envers ces âmes : les voient-ils s’écarter du droit chemin, ils le leur disent aussitôt ; leur voient-ils commettre quelque faute, ils ne leur dissimulent rien, tant qu’elles n’ont pas réformé leur vie. De là il résulte ou qu’elles se corrigent, ou qu’elles renoncent à l’amitié ; parce que leur conduite ne peut ni ne doit se tolérer. C’est de part et d’autre une guerre continuelle. Désintéressés de tout le monde et de ce qu’il fait pour ou contre Dieu, un seul souci les absorbe, celui de leurs amis qu’ils suivent dans les moindres détails, et dont ils découvrent jusqu’aux atomes. Ils portent ,je le répète, une bien pesante croix[1].

C’est cette manière d’aimer que je voudrais voir régner parmi vous. Sans doute, dès le commencement, elle n’aura point ce haut degré de perfection ; mais le divin Maître, n’en doutons pas, ira la perfectionnant de jour en jour. Commençons par employer les moyens. Quand il se mêlerait un peu de tendresse dans l’amour mutuel que nous nous portons, cela ne nuirait point, pourvu que ce soit en général pour toutes nos sœurs. Il est bon, il est même nécessaire que l’on ressente une tendre affection pour ses sœurs et qu’on le manifeste en compatissant à leurs peines et à leurs infirmités, bien qu’elles ne soient pas grandes. Car quelquefois une personne éprouve autant de peine pour un sujet très léger qu’une autre pour une grande tribulation ; il est des caractères qui se contristent beaucoup pour peu de chose. Si votre caractère est différent, ne laissez pas de porter à ces personnes une tendre compassion. Qui sait si Notre-Seigneur, en vous préservant de ces peines, n’a pas dessein de vous éprouver par d’autres, et si celles qui vous sembleront fort rudes, et qui le seront en effet, ne paraîtront pas légères à plusieurs ? Ainsi donc ne jugeons point des autres par nous-même, et ne nous considérons point dans le temps où, peut-être sans aucun travail de notre part, Notre-Seigneur nous a rendues plus fortes, mais considérons-nous dans le temps où nous avons été plus faibles. Souvenez-vous de cet important avis ; vous saurez alors compatir aux souffrances du prochain, quelque petites qu’elles soient. Cet avis regarde surtout des âmes fortes dont j’ai parlé, à qui la soif de souffrir fait trouver toutes les croix légères ; il est nécessaire qu’elles ne perdent pas de vue leur faiblesse passée, et considèrent que si elles en sont exemptes, cela ne vient pas d’elles. Sans cela le démon pourrait refroidir la charité envers le prochain et faire prendre pour perfection ce qui est défaut.

Il faut en toutes choses du soin et de la vigilance, parce que l’ennemi de notre salut ne dort jamais. Les âmes qui aspirent à une plus grande perfection doivent être plus sur leurs gardes, car le démon, n’osant les attaquer de front, emploie contre elles des tentations fort cachées, en sorte que, si ces âmes ne sont pas attentives à elles-même, elles ne s’aperçoivent du dommage qu’après qu’il est arrivé. Enfin, c’est une nécessité de toujours veiller et de toujours prier ; il n’y a point de meilleur moyen que l’oraison pour découvrir les ruses secrètes de l’esprit de ténèbres, et pour le forcer à se trahir lui-même.

Vous devez aussi, mes filles, faire en sorte d’être gaies avec vos sœurs, quand elles ont besoin de se récréer ; j’en dis autant pour les récréations ordinaires, quoique vous n’y sentiez aucun attrait. Si une compassion mutuelle est très louable, il faut prendre garde qu’elle ne vous porte à manquer à la discrétion ou à l’obéissance. La prieure fait-elle un commandement, que dans le fond de votre cœur vous trouvez rude, n’en laissez rien paraître, n’en dites rien à personne, si ce n’est à la prieure elle-même, et avec humilité ; une conduite différente nuirait beaucoup au monastère.

Il est important que vous connaissiez les choses auxquelles vous devez être sensibles, et qui doivent vous inspirer de la compassion pour vos sœurs. Vous devez toujours être vivement touchées de toute faute que vous leur voyez commettre, si elle est notoire ; c’est en supportant ces fautes, sans vous en étonner, que vous montrerez et exercerez excellemment l’amour que vous avez pour vos sœurs ; de leur côté elles feront de même à l’égard de vos fautes, qui, bien que vous ne le remarquiez point, sont sans doute en plus grand nombre. La charité doit aussi vous porter à recommander instamment vos sœurs à Dieu, et à faire de généreux efforts pour pratiquer, avec une grande perfection, la vertu contraire à la faute que vous aurez remarquée en elles. Cherchez à les instruire par vos actions : elles ne seraient peut-être pas capables de comprendre vos paroles ni d’en profiter, non plus que des châtiments ; tandis que cette manière de pratiquer les vertus qu’on voit briller dans les autres, est fort persuasive. C’est là un avis utile et je vous prie de n’en pas perdre le souvenir.

Oh ! quelle véritable et parfaite amitié que celle d’une sœur qui travaille au bien spirituel de toutes, préférant leurs intérêts aux siens propres, pratiquant toutes les vertus dans un degré éminent, et observant sa règle avec une grande perfection ! Une telle amitié vaut mieux que toutes les paroles de tendresse qu’on peut imaginer, paroles dont on n’use pas et dont on ne doit jamais user dans ce monastère, comme celles-ci : Ma vie, mon âme, mon bien, et d’autres semblables. Réservez ces paroles de tendresse pour votre Epoux : ayant tant de temps à passer avec lui, et à être seules avec lui seul, toutes ces paroles vous seront nécessaires à l’égard de sa divine Majesté, qui daigne les supporter. Si vous en usiez entre vous, elles ne vous attendriraient plus autant le cœur dans vos entretiens avec Notre-Seigneur. Hors ces entretiens, il n’y a pas lieu de les employer. Un tel langage sent beaucoup la femme. Or je désire, mes filles, que vous soyez et que vous ne paraissiez femmes en rien, mais qu’en tout vous égaliez les hommes forts. Et si vous faites ce qui est en vous, Notre-Seigneur vous donnera un courage si mâle que vous étonnerez les hommes eux-mêmes. Et que cela est facile à celui qui a bien pu nous tirer du néant !

C’est encore donner une excellente marque d’amour, que de tâcher d’enlever à ses sœurs et de prendre pour soi ce qu’il y a de fatigant dans les offices de la maison. C’en est une autre de se réjouir de leurs progrès dans la vertu, et d’en louer vivement Notre-Seigneur.

Toutes ces choses, outre le grand bien qui en revient à celles qui les pratiquent, contribuent beaucoup à la paix et à l’union entre les sœurs. Nous en faisons maintenant l’expérience dans ce monastère, par la bonté de Notre-Seigneur. Daigne sa divine Majesté conserver à jamais parmi nous cette union ! Ce serait une chose terrible que le contraire arrivât ; quel supplice que d’être en petit nombre, et de ne pas s’entendre ! Que Dieu ne le permette jamais !

Si, par hasard, il échappait quelque petite parole qui vint troubler cette paix, il faut y apporter remède sur-le-champ, et recourir à Notre-Seigneur dans de ferventes oraisons. Il ne faut pas non plus laisser s’établir parmi vous des coteries, des ambitions, des points d’honneur. A la seule pensée que cela pourrait arriver un jour, il me semble que mon sang se glace dans mes veines ! Je vois que c’est le plus grand mal des monastères. S’il pénétrait chez vous, mes filles, tenez-vous pour perdues. Croyez que vous avez chassé votre Epoux de sa propre maison, et qu’ainsi vous le contraignez d’en aller chercher une autre ; implorez son secours instamment, cherchez un remède ; car si des confessions et des communions si fréquentes n’en apportent point, craignez qu’il n’y ait parmi vous quelque Judas.

Que la prieure, pour l’amour de Dieu, veille avec un soin extrême à ne pas laisser s’introduire ces désordres,

Et que dès le principe elle en arrête le cours ; car si l’on n’y remédie sur-le-champ, le mal sera sans remède. Quant à celle qui sera la cause du trouble, il faut tâcher de l’envoyer dans un autre monastère ; ne doutez pas que Dieu ne vous procure de quoi lui donner une dot. Chassez loin de vous cette peste ; coupez les rameaux de cette plante funeste, et si cela ne suffit point, arrachez la racine. Que si vous ne pouvez faire passer cette religieuse dans un autre monastère, enfermez-la dans une prison, d’où elle ne sorte jamais ; mieux vaut la traiter ainsi, que de souffrir qu’elle communique à toutes les autres un mal si contagieux et si incurable. Oh ! que ce mal est grand ! Dieu nous délivre d’un monastère où il entre ! Quant à moi, je préférerais y voir entrer un feu qui nous réduisit toutes en cendres.

Mais, comme je pense parler ailleurs un peu plus au long de cet important sujet, je n’en dirai pas davantage en ce moment.

Notes :

[1] Ces considérations sur les rapports du confesseur avec les religieuses paraîtront bien concises et peu claires à plus d’un lecteur. L’obscurité des dernières lignes provient de la suppression d’un long passage sur l’amour des religieuses pour le confesseur, passage que la sainte a laissé dans son ms de l’Escurial et qu’elle n’a pas reproduit dans son ms de Valladolid ;

En voici la traduction :

« Si nous mettons de la mesure et de la discrétion dans l’amour même un peu sensible, tout y deviendra méritoire, et ce qui nous paraissait sensibilité se changera en vertu. Cependant l’une et l’autre sont quelquefois si mêlées que le discernement en est difficile, surtout si l’affection se porte sur quelque confesseur. Quand un confesseur est vertueux et qu’il a l’intelligence de leurs voies spirituelles, les personnes d’oraison s’attachent beaucoup à lui. Mais le démon aussitôt dresse tout une batterie de scrupules, dont il espère embarrasser l’âme, surtout si le confesseur l’attire à une plus haute perfection. Fatiguée à la fin, elle abandonne le confesseur, et avec un second, avec un troisième, c’est la même tentation, le même tourment.

Ce que peuvent faire alors ces personnes, c’est de distraire leur esprit de l’amour qu’elles ont ou qu’elles n’ont pas. Et si elles aiment, eh bien ! qu’elles aiment. Pourquoi donc, quand nous aimons ceux qui font du bien à notre corps, n’aimerions-nous pas ceux qui travaillent au bien de nos âmes ? J’estime au contraire que c’est un commencement fort utile et un moyen très heureux de progresser que de s’affectionner au confesseur, quand il est saint, spirituel et qu’il s’applique activement à notre avancement dans la vertu. Telle est notre faiblesse que parfois il nous aide ainsi puissamment à exécuter de très grandes choses au service de Dieu.

Si le confesseur n’est pas sérieux, il y a danger. Le danger peut être grave, dans un monastère de clôture stricte, beaucoup plus qu’ailleurs, qu’un confesseur s’aperçoive qu’il est aimé. Comme il est malaisé de discerner les qualités d’un bon confesseur, on a besoin de beaucoup de prudence et de circonspection. Le meilleur serait qu’il ignorât l’attachement qu’on lui porte et qu’on ne lui en parlât pas. Mais le démon presse si habilement qu’il empêche cette réserve. Il persuade à ces personnes que toute la matière de leur confession se réduit à cela, et qu’elles sont obligées d’en faire l’aveu. Aussi voudrais-je les convaincre que cela n’est rien et ne mérite pas leur attention.

Qu’elles m’écoutent ; si elles s’aperçoivent que toutes les exhortations du confesseur tendent au progrès de leur âme, si elles voient en lui aucun signe de légèreté : (elles le remarqueront bientôt à moins de vouloir faire les naïves), enfin si elles reconnaissent qu’il a la crainte de Dieu, quelques tentations que leur donne cet attachement, elles ne doivent pas s’en préoccuper : le démon se fatiguera le premier et les laissera en paix. »

[2] « Fût-il un saint Jérôme. » (Esc.)

[3] « Louez beaucoup Dieu, mes filles, de la liberté que vous avez. Bien que votre choix soit restreint, vous pouvez cependant vous adresser à quelques confesseurs, qui, sans être les ordinaires, vous donneront toute lumière. Je demande à celle qui sera en charge qu’elle traite elle-même et qu’elle permette à ses sœurs de traiter avec un homme instruit. Dieu vous préserve de suivre en tout les avis d’un directeur, qui n’aura pas la science, quelle que soit d’ailleurs la vertu qu’il paraisse avoir ou qu’il ait en réalité. » (Esc.)

[4] « Si on défendait aux religieuses de se confesser à d’autres qu’au confesseur ordinaire, elles devraient, en dehors de la confession, exposer les affaires de leur âme aux personnes dont je parle. »(Esc.)

[5] En marge du manuscrit on lit la note suivante qui paraît être du P. Banès : « Ceci est juste. Il y a des maîtres spirituels qui, pour ne pas se tromper, condamne tout, comme venant du démon ; et en cela ils se commettent une plus grave erreur, parce qu’ils étouffent l’Esprit du Seigneur, comme dit l’Apôtre. »

[6] « L’inconvénient que peut amener la multiplicité des confesseurs n’est rien en comparaison du mal considérable, caché, et presque sans remède, pour ainsi dire, que cause la conduite opposée. Les monastères ont ceci de propre que le bien y décline rapidement, si on n’exerce une active surveillance, et que le mal, une fois introduit, s’extirpe avec la plus grande peine ; car en très peu de temps les imperfections deviennent des habitudes et des choses naturelles… » (Esc.)

[7] « Qu’il y ait un confesseur ordinaire et que ce soit le chapelain lui-même, s’il en est jugé digne ; et que chaque fois qu’une âme en aura besoin, elle puisse s’adresser aux personnes déjà indiquées, sauf avis donné au supérieur lui-même. Si l’évêque peut s’en remettre à la Mère prieure, qu’il lui laisse ce soin. Les religieuses sont peu nombreuses et ne prendront beaucoup de temps à personne. » (Ms Esc.)

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