Textes liturgiques (année C) : Gn 14, 18-20 ; Ps 109 (110) ; 1 Co 11, 23-26 ; Lc 9, 11b-17
« Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Pourquoi Jésus donne-t-il cette consigne à ses disciples et qui s’adresse aussi à nous ? Dans l’Évangile selon saint Luc que nous venons d’entendre, les disciples sont réactifs : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. » Ils proposent d’aller acheter eux-mêmes du pain quand ils constatent qu’ils n’ont pas de quoi nourrir la foule. Nous savons par saint Marc qui rapporte aussi cet épisode que cela représenterait une somme colossale dont ne disposent pas les disciples. Alors pourquoi Jésus leur donne-t-il cette consigne ? Pour qu’ils constatent, comme il leur dit dans l’Évangile selon saint Jean : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire ? » C’est en partie vrai, mais on peut aller plus loin.
« Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule. » On remarque la sobriété de la formulation. L’expression « multiplication des pains » souvent utilisée pour parler de cet épisode est trompeuse. Comme si Jésus avait seulement des super pouvoirs. L’évangéliste nous dit que Jésus nourrit la foule qui est rassasiée et qu’il reste 12 paniers. Pourquoi un tel surplus ? « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, la vie en abondance », dit Jésus dans l’Évangile selon saint Jean. A supposer que les disciples aient eu assez d’argent pour acheter du pain pour toute cette foule, ils ne l’auraient pas nourrie comme Jésus. Cette abondance est un signe et ce n’est pas seulement une question de quantité.
Pierre l’a bien perçu : quand, juste après cet épisode, Jésus interroge ses disciples sur son identité : « pour vous, qui suis-je ? », Pierre répond : « le Christ, le Messie de Dieu ». En fait, cet épisode où Jésus nourrit cette foule est encadré par cette question : avant le passage, c’est Hérode qui s’interroge sur l’identité de Jésus, et après ce passage, c’est Jésus qui questionne ses disciples. C’est une clé pour comprendre cet épisode et comprendre aussi la consigne de Jésus. Alors posons-nous cette question : pour moi, qui est vraiment Jésus ?
Une autre manière de formuler cette question, en cette fête du Corps et du Sang du Christ, c’est : quelle est la vraie nature du pain que je reçois de lui dans l’eucharistie ? Dans l’Évangile, la mention d’une foule, d’un endroit désert et d’une nourriture miraculeuse fait bien sûr penser à la manne qui a nourri les Hébreux pendant leur traversée du désert. Cette nourriture, fournie par Dieu à l’intercession de Moïse, avait une origine surnaturelle, mais c’était une nourriture corporelle. Tout comme, le pain distribué à la foule. Mais quand saint Luc décrit les gestes de Jésus, il utilise des mots proches de ceux employés par Jésus quand il institue l’eucharistie lors du dernier repas avec ses disciples ; les mots que saint Paul rapporte dans sa lettre aux Corinthiens : « la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Donc, la nourriture reçue par la foule ce jour-là en Galilée est le signe du pain que nous recevons chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, mais ce pain que nous recevons, lui, n’est pas seulement une nourriture corporelle d’origine surnaturelle. Ce pain que nous recevons et qui nourrit notre âme, c’est l’amour du Christ, c’est le Christ lui-même qui nous donne la vie, la vie véritable. Avons-nous vraiment conscience de ce que cela implique ? Dans sa première homélie, le pape Léon XIV a dit : « Il existe des contextes où Jésus, bien qu’apprécié en tant qu’homme, est réduit à une sorte de leader charismatique ou de super-homme, et cela non seulement chez les non-croyants, mais aussi chez nombre de baptisés qui finissent ainsi par vivre, à ce niveau, dans un athéisme de fait. » Un super-homme multiplie les pains, mais il ne donne pas la vie éternelle. La manière dont nous appliquons la consigne de Jésus dépend de qui est Jésus pour nous. Que donnons-nous à manger au monde ? Notre bonne volonté, notre générosité, notre temps, notre argent, notre écoute ? C’est beau, mais n’est-ce pas seulement du pain terrestre ? Des non-croyants n’en font-ils pas autant ? Peut-être que la grâce de Dieu nous porte à faire plus que ce que notre nature nous aurait fait faire. Mais cela reste une nourriture terrestre d’origine surnaturelle. Saint Paul écrit : « j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis ». Il parle de la foi, mais nous pouvons l’appliquer à la vie spirituelle en général. Ce que nous recevons et avons à transmettre, c’est le Christ lui-même, vivant en nous. Or, nous ne pouvons donner le Christ au monde que si notre vie est réellement habitée par la présence de celui que nous recevons dans l’eucharistie, que nous rencontrons dans la prière personnelle et dans la méditation des Écritures. C’est de cela que le monde a vraiment besoin.
Bien sûr, il nous faut nourrir l’affamé, écouter l’isolé, soigner le malade car le Seigneur l’a fait et nous demande de le faire. Mais n’en restons pas à la surface, à l’apparence. Dans le Chemin de perfection, sainte Thérèse s’écrie : « le monde est en feu ! » et elle invite ses sœurs à prier non pour les petits problèmes pour lesquels les gens les sollicitent, mais pour le salut du monde. Donnons à manger la vraie nourriture au monde ! Dans l’eucharistie, le Christ est réellement présent sous l’apparence du pain, par l’action de l’Esprit Saint. De même, si le Christ est réellement vivant en moi, c’est lui qui agit sous l’apparence de mes gestes d’entraide et alors à travers mes gestes, c’est réellement sa vie à lui qui est donnée. « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Amen
