Textes liturgiques (année A) : Is 55, 1-3 ; Ps 144 (145) ; Rm 8, 35.37-39 ; Mt 14, 13-21
Un cri, un appel à chercher en Dieu la source gratuite de la vie, une certitude pour Paul de l’amour inconditionnel du Christ, le don que Dieu nous fait de lui-même en Jésus. Invitation à oser entrer dans la joie de Dieu malgré notre petitesse. « Nous avons besoin de plus d’amour que nous ne le méritons. » Van Breemen intitule ainsi l’un des chapitres de son livre “seul l’amour compte“. Et il pose cette question : « ne sommes-nous pas pour la plupart mal préparés à accueillir un amour que nous ne méritons pas ? Le livre des Actes lui-même ne dit-il pas qu’il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir ? (Ac 20,35) »
Nous sommes mal préparés à accueillir l’amour, mal aiguillés. J’ai eu la curiosité de regarder un samedi soir une série maintenant ancienne, “l’île de la tentation“. Nous y voyons de superbes créatures et nous les voyons évoluer de la certitude de l’amour au doute sur leur compagnon ou compagne. Quelle dérision face à leur arrogance esthétique qui ne leur donne aucune certitude sur la capacité à être aimés ! C’est que l’amour a besoin de confiance pour être accueilli, pour vivre et se développer. Là, ni le savoir ni la beauté plastique ne peuvent produire la confiance. On peut être beau et pourtant douter de soi ou de l’autre. Il faut autre chose pour vivre, il faut la confiance et il faut des paroles de qualité. Une relation, cela se construit cela se cultive. Car la confiance en l’autre, cela ne s’achète pas, cela ne se possède pas, cela ne se contrôle pas. Devant la fragilité qui se cache sous de belles apparences, pour ne pas souffrir on se barricade, à moins que l’on ne prenne les devants et que l’on fasse souffrir les autres. Ce n’est pas l’amour qui est moteur ici, mais la peur. La peur d’être rejetés. Parce que nous avons peu de confiance en l’autre, en nous, alors nous voulons acheter l’amour, nous voulons mériter l’amour. Cela peut induire des comportements ambigus lorsqu’il y a de la générosité en nous, un désir de faire du bien, d’aider. C’est de se donner. La relation à l’autre peut alors devenir étouffante. Quant à recevoir en retour, il n’y a pas de place. On reste seul. Peut-être y a-t-il une peur de souffrir, car s’il se donne nous n’y croyons pas. Nous nous disons, c’est trop beau, cela ne durera pas. Qu’est-ce qu’on va me demander en échange… D’une façon ou d’une autre, l’amour n’est pas vécu gratuitement. C’est pourtant ce chemin que nous propose Jésus à sa suite. C’est bien là, dans cette aventure du cœur qu’est le chemin de la vie. Nous avons besoin de plus d’amour que nous ne le méritons et cela s’appelle la grâce. Il est là cet amour qui se donne et qui vient recoller notre cœur parfois en lambeau. Mais il faut là se jeter à l’eau et faire confiance, confiance en celui qui a donné sa vie pour nous. C’est cela, bâtir sa maison sur le roc. Son amour à lui n’est pas trompeur. Quelle preuve plus grande d’amour y a-t-il ? Quelle autre preuve d’amour Dieu pouvait-il nous montrer, nous donner, que de se livrer à corps et à cœur perdu.
L’amour rend vulnérable. Mais là notre cœur, notre esprit, sont en panne. Nous avons besoin de sécurité. Comment nous ouvrir à cette relation sans la mériter, sans la toucher ? Et nous avons devant les yeux le modèle des grands saints de toutes les religions qui ont obtenu, croit-on, leur salut à coup de grands sacrifices. Or ce qu’ont expérimentés Jean de la Croix, Thérèse de Lisieux, et d’autres, c’est que leurs efforts n’ont servi à rien, à sinon à se prouver à eux-mêmes qu’ils faisaient quelque chose de grand pour Dieu. Mais ce n’est pas là que Dieu les attendait. Il les attendait dans la découverte de leur vulnérabilité. Isaïe ne dit que cela. Il nous invite à nous ouvrir d’abord à l’amour gratuit de Dieu sur nous, à entrer dans cette alliance d’amour.
Dieu veut nous révéler ainsi notre propre beauté, celle de notre cœur. C’est une quête qui ouvre à l’infini. C’est notre cœur qui a besoin d’être nourri, qui a besoin de lumière, qui a besoin d’amour. Mais surtout que notre main ne se referme pas pour cueillir cette fleur de l’amour !
Elle ne récolterait que mépris. Il n’est qu’à voir la transformation qu’opère l’amour sur le visage et dans le cœur d’un homme et d’une femme aux premiers jours de leur rencontre. C’est une nouvelle naissance en eux, car le cœur s’est illuminé de l’intérieur. Une étincelle a jailli fruit de la rencontre et de la reconnaissance. Mais c’est fragile et cela a besoin d’être cultivé comme on cultive une fleur rare. C’est ce qu’exprime cette belle expression : “la certitude tremblante de l’amour“… Cela ne suffira pas cependant, car le cœur de l’être humain a besoin de plus, d’encore plus, d’infini, puisqu’il est créé à l’image de Dieu.
