Textes liturgiques (année C) : Si 3, 17-18.20.28-29 ; Ps 67 (68) ; He 12, 18-19.22-24a ; Lc 14, 1.7-14
Frères et sœurs, avec cet évangile, nous recevons un enseignement curieux de Jésus sur les attitudes à avoir lors des invitations à des repas. Le Messie serait-il donc venu pour nous donner de nouvelles règles de bienséance ?
Certains chrétiens se plaisent à appliquer à la lettre cette invitation de Jésus à prendre la dernière place quand ils sont invités à des noces. Ainsi pour les noces de l’Agneau, lors de la célébration eucharistique, ils se précipitent sur les derniers bancs de l’église. Et lorsqu’il y a peu de fidèles à la messe, le prêtre doit les inviter à avancer plus haut, vers les premiers bancs… Ainsi s’accomplit la parole du Seigneur : « Les derniers seront les premiers » ! Plus sérieusement, ce n’est pas de cela dont parle Jésus. Il parle en paraboles à partir des évènements de notre vie ordinaire et de nos préoccupations bien humaines ; mais c’est pour nous révéler les dispositions requises à l’entrée dans son Royaume. Jésus en évoque deux à travers ces deux courtes paraboles : l’humilité de la dernière place et la bonté de celui qui donne sans contrepartie. Arrêtons-nous aujourd’hui sur l’humilité.
Si Jésus peut inviter à cultiver l’humilité, c’est bien parce que lui-même s’est dit humble de cœur. Il a mis en pratique les enseignements de Ben Sira : « Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité, (…) Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser. » Or qui est grand sinon le Seigneur ? Et qui s’est abaissé plus que lui, délaissant sa condition divine pour épouser notre condition humaine ? Car si Jésus nous invite à privilégier la dernière place, c’est parce qu’il l’a choisie pour lui-même. C’est ce que l’abbé Huvelin a appris à saint Charles de Foucauld : « Notre-Seigneur a tellement pris la dernière place, que jamais personne n’a pu la lui ravir. » Il a fini sur la croix, signe de la plus grande infâmie sociale, l’exact opposé de la reconnaissance sociale cherché par tous, à commencer par ses disciples. Quelle provocation pour notre monde organisé autour de la mise en scène du pouvoir !
Ce sont les saints qui ont cherché à marcher sur les traces de cet anticonformiste. Le best-seller L’Imitation de Jésus-Christ invite ainsi ses lecteurs : « Mettez-vous toujours à la dernière place, et la première vous sera donnée ; car ce qui est le plus élevé s’appuie sur ce qui est le plus bas. » (II,10) Parmi les grandes lectrices de ce livre, il y a sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Dans les derniers mois de sa vie marqués par la tuberculose et une foi très éprouvée, elle médite particulièrement sur l’humilité et la dernière place. Le 7 juin 1897, elle écrit à sa sœur Céline : « Petite sœur bien-aimée, ne recherchons jamais ce qui paraît grand aux yeux des créatures. (…) La seule chose qui ne soit point enviée c’est la dernière place (…) Cependant (…) parfois nous nous surprenons à désirer ce qui brille. Alors rangeons-nous humblement parmi les imparfaits (…) Oui, il suffit de s’humilier, de supporter avec douceur ses imperfections. Voilà la vraie sainteté ! Prenons-nous par la main, petite sœur chérie, et courons à la dernière place… personne ne viendra nous la disputer… » (LT 245)
La carmélite ne veut pas seulement aller à la dernière place mais y courir avec légèreté et allégresse. Et elle reprend cette image dans les dernières lignes de son Manuscrit C, en méditant sur la manière de suivre Jésus à partir des évangiles : « je sais de quel côté courir… Ce n’est pas à la première place, mais à la dernière que je m’élance, au lieu de m’avancer avec le pharisien, je répète, remplie de confiance, l’humble prière du publicain » (Ms C 36v°) C’est parce que Thérèse se précipite à la dernière place qu’elle sait qu’elle pourra s’élever, par l’ascenseur de la confiance et l’amour, vers les premières places au Ciel ! Elle redit avec le publicain : « Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis ! » Afin de mettre en pratique ce qu’elle espère, Thérèse compose au même moment une « Prière pour obtenir l’humilité ». Elle est écrite pour une sœur converse formée par Thérèse, Sr Marthe, pour qui l’obéissance est difficile. En voici un extrait : « O Jésus ! lorsque vous étiez Voyageur sur la terre vous avez dit : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos de vos âmes." (…) Pour m’enseigner l’humilité vous ne pouvez vous abaisser davantage, aussi je veux, afin de répondre à votre amour, désirer que mes sœurs me mettent toujours à la dernière place et bien me persuader que cette place est la mienne. »
Frères et sœurs, ce choix de la dernière place doit être bien compris : Jésus ne nous demande pas de tomber dans la fausse humilité en refusant les grandes responsabilités et en menant une vie médiocre et lâche. Il nous demande d’apprendre à vivre sous le regard de Dieu et non en recherchant la reconnaissance humaine, elle qui est éphémère et trompeuse. Cela suppose donc du discernement pour comprendre en quoi consiste cette dernière place dans nos vies. Car c’est essentiellement un choix spirituel : il s’agit d’aller retrouver Jésus à la dernière place, de nous unir à Lui et, par son amour, de faire ce que nous avons à faire. Si nous cultivons une telle attitude, nous serons dans la joie et la paix. En nous s’accompliront les paroles du psaume : « Les justes sont en fête, ils exultent ; devant la face de Dieu ils dansent de joie. » Avec sainte Thérèse, nous trouverons notre joie dans les petites choses du quotidien, comprenant que nous participons déjà au bonheur de la Jérusalem céleste et des noces du Fils de Dieu avec son peuple.
Aussi, pour finir, écoutons les derniers mots de la prière de sainte Thérèse et faisons-la nôtre : « Pour obtenir cette grâce de votre infinie miséricorde je vous répéterai bien souvent :"O Jésus, doux et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au vôtre ! " » Amen
