Vigile pascale A : Mt 28,1-10

C’est par un tremblement de terre que la vie de Jésus s’est achevée. Jésus a poussé par deux fois un grand cri, nous dit l’évangéliste Matthieu, et « il rendit l’esprit. Et voici que le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent. Les tombeaux s’ouvrirent… » (27,50-54) La mise au sépulcre se fait, à la hâte, sans qu’on ait le temps de donner au cadavre du supplicié les honneurs traditionnels de l’embaumement. Puis ce fut le grand silence du sabbat. Et maintenant « après le sabbat, à l’heure où commençait à poindre le premier jour de la semaine, » un autre tremblement de terre rejoint Marie Madeleine et l’autre Marie en chemin vers le sépulcre. « Et voilà qu’il y eut un grand tremblement de terre ; l’ange du Seigneur descendit du ciel, vint rouler la pierre et s’assit dessus. Il avait l’aspect de l’éclair, et son vêtement était blanc comme neige. Les gardes, dans la crainte qu’ils éprouvèrent, se mirent à trembler et devinrent comme morts… » (28,1-3)

Résurrection, Piero della Francesca
Résurrection, Piero della Francesca

Deux tremblements de terre. Le premier avait eu quelque chose de l’effroi de la mort, du hurlement de l’enfer, « l’enfer où clament les Damnés, dans tous les hurlements de tous les Tourmentés,… Dépossédés éternels d’Espérance, » dans « les ténèbres du dehors, là où il y aura des pleurs et des grincements de dents. » [1]

Le Samedi saint, avait subsisté seulement la douleur des femmes qui aimaient Jésus et gardaient, au fond de leur âme, une fragile espérance, comme la braise sous la cendre. Braise qui nourrit leur attente et le geste amoureux de revenir au sépulcre « après le sabbat. » Et voici le deuxième tremblement de terre. Les femmes se figent. L’Ange prononce la parole clef de l’Evangile : « Vous, soyez sans crainte !  » C’est la parole que l’Ange avait dite en songe à Joseph : « Ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse.  » (1,20) Une parole qui rassure et donne espérance. C’est la parole que près du sépulcre, le Ressuscité dit aux femmes quand il vient à leur rencontre : « Soyez sans crainte. »

« Soyez sans crainte ». Ce sera la salutation du Ressuscité chaque fois qu’il rencontrera ses disciples. Ainsi s’accomplissent les paroles prophétiques : « Oui, le Seigneur console Sion, il va faire de son désert un Eden, de sa steppe un jardin du Seigneur. On y retrouvera l’allégresse et la joie, l’action de grâce et le son de la trompette. » (Is 51,3) « Et l’on dira : "Frayez, frayez la route, préparez le chemin ! Enlevez tout obstacle du chemin de mon peuple ! Sur leurs lèvres, je vais créer la louange. Paix ! La paix à celui qui est loin, et à celui qui est proche ! – dit le Seigneur. Oui, ce peuple, je le guérirai. » (Is 57,14.19) Le Seigneur ressuscité guérit, console et donne la joie et la paix.

A chaque tremblement de terre du monde, quand la Passion se renouvelle, quand nos frères et sœurs accomplissent dans leur propre chair ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ pour son corps qui est l’Eglise (cf. Col 1,24), Jésus vient à notre rencontre : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme… Même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte, » (Mt 10, 28.30-31) Cette parole : « Soyez sans crainte, » Jésus la dit, en cette période de pandémie, dans le silence des cœurs endoloris, angoissés et désorientés. Il la dit dans chaque plaie humaine. Il la dit dans chaque mort personnelle.

Comme jadis les mages venus d’Orient, laissons le Fils révéler aux tout-petits que nous sommes le nom et la miséricorde du Père : «  Pourquoi êtes-vous si craintifs, hommes de peu de foi ? Ne vous faites donc pas tant de souci. Votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d’abord le Royaume de Dieu. Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. » (6,31-33 ; 11,28) Car désormais «  je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (28,20)

Au milieu des séismes personnels et sociaux, laissons-nous rencontrer par Jésus : « Tous ceux qui étaient atteints d’un mal, il les guérit, pour que soit accomplie la parole prononcée par le prophète Isaïe : Il a pris nos souffrances, il a porté nos maladies. » (8, 16-17) En cette nuit de lumière, « nuit de vrai bonheur, nuit où le ciel s’unit à la terre, où l’homme rencontre Dieu, » (chant de l’Exultet) faisons silence en nos cœurs. Les yeux fixés sur le cierge pascal, présence du Ressuscité « Emmanuel - Dieu avec nous, » faisons silence. Oui, vraiment, « le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient dans le pays et l’ombre de la mort, une lumière s’est levée. » (4,16)

Fr. Philippe de Jésus, ocd - (couvent d’Avon)

[1Charles Péguy, Œuvres poétiques et dramatiques, NRF Gallimard, 2014, Jeanne d’Arc, Cf. p. 273-275