Textes liturgiques (année A) : Si 15, 15-20 ; Ps 118 (119) ; 1 Co 2, 6-10 ; Mt 5, 17-37

Cet Evangile est terrible, vraiment terrible, terriblement exigeant. On a coutume de présenter l’Evangile comme venu apporter la libération, nous débarrasser de tous les carcans, de tout ce qui pourrait enfermer l’homme et de présenter, en opposition, l’Ancien Testament avec la loi juive comme un ensemble de mesures contraignantes remplies d’une multitude de prescriptions dépassées. Mais saint Matthieu ne vient-il pas d’affirmer par la bouche du Christ : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. » ? La parole du Christ semble pour le moins claire, on a même l’impression, au fur et à mesure de notre lecture, que le Christ va jusqu’à relever très haut la barre trouvant certainement que l’épreuve n’est pas assez difficile comme, en équitation, lors d’un concours de saut d’obstacles dans une épreuve de puissance.

Jésus, tel un nouveau Moïse, reprend à plusieurs reprises la même formulation : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens », sous-entendu la loi de Moïse vous a enseigné – la plus haute autorité que l’on puisse trouver dans l’Ancien Testament – « et bien moi, je vous dis ». Ce qui nous parait au premier abord une jolie formulation du Christ, une mise en scène stylistique, est pour le moins révolutionnaire et doit nous faire comprendre combien les milieux religieux de l’époque vont, à mesure que les semaines passent, fomenter le projet de supprimer Jésus. Saint Matthieu se plait dans son Évangile à nous présenter Jésus comme un nouveau Moïse et l’Évangile de ce dimanche en est une parfaite illustration. C’est un nouveau Moïse, même plus, puisqu’il vient compléter la loi et non pas l’abolir, mais la rendre plus exigeante, plus radicale.

Nous avons pris l’Évangile de ce dimanche dans sa version longue afin d’avoir tout le développement de la pensée du Christ. Alors que nous avons parmi nous une retraite de préparation au mariage, nul doute que ceux-ci s’accordent avec l’un des dix commandements : « Tu ne commettras pas d’adultère », point que l’on retrouve dans les piliers du mariage, une condition nécessaire : l’engagement à la fidélité mais comment bien entendre ce que le Christ annonce : « Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi. » Visiblement, soit j’ai des saints avec moi (je n’exclue pas cette hypothèse), soit personne ne prend au sérieux cette demande du Christ ! Pour préciser, afin qu’il n’y ait pas de jaloux, c’est valable tant pour les hommes que pour les femmes, la parité de notre société moderne a du bon…

Alors que dire, que faire avec cet Évangile pour le prendre au sérieux et l’appliquer sans l’édulcorer, sans penser qu’il s’adresse à d’autres que soi. Si l’on se penche sur cette page d’Évangile, vous pouvez constater que toutes les demandes dans lesquelles le Christ relève la barre, nous en demande un peu plus qu’avant, ce n’est pas de l’ordre de prescriptions rituelles comme les pharisiens se plaisaient à les pratiquer dans les 613 commandements avec 248 commandements positifs (fais) et 365 commandements négatifs (ne fais pas) mais bien de l’ordre du relationnel : le meurtre, l’adultère et la répudiation sans oublier de ne plus prêter de serment au nom de Dieu.

Le Christ nous rappelle que ne pas tuer, ne pas être infidèle – adultère – c’est capital mais ce n’est pas suffisant, il faut aller plus loin. On peut raisonnablement espérer que personne parmi nous n’a commis ou ne commettra de meurtre mais qu’en est-il de la colère ? Le Christ par ses exigences vient nous interroger dans notre quotidien, il sort de l’exceptionnel qui malheureusement se produit parfois, pour en venir à l’ordinaire que l’on rencontre à chaque instant et là, c’est moins beau, moins reluisant. Qui ne se sentirait-pas concerné ? Ce que le Seigneur nous demande en ce jour, ce chemin qu’il nous propose, est une invitation pour entrer dans sa vie, la vie de Dieu. Et nous, nous n’entendons que l’impossible, alors que ce que Dieu veut nous dire, c’est que c’est possible par sa grâce, par son secours pourvu que nous le lui demandions. Par conséquent, pour y arriver, la seule chose que nous avons à faire, ce n’est pas de le faire, c’est d’abord de nous ouvrir à la grâce pour entrer dans sa communion, dans laquelle nous pourrons arrêter de regarder une femme pour la désirer, arrêter de traiter notre frère de nul ou de débile où je ne sais quoi encore.

Merveilleuse page d’Evangile qui retentit donc comme une invitation à nous laisser conduire vers le cœur de Dieu afin d’aimer comme il aime et de nous laisser faire, de lui laisser les rênes afin qu’il soit le seul et véritable guide qui sait le mieux ce qui est bon pour nous. Laissons résonner dans nos cœurs cette semaine cette page d’Evangile et répondons à l’invitation du Christ à nous laisser entraîner par lui. Amen.

Fr. Christophe-Marie, ocd - (couvent d’Avon)