Espérer dans le Christ (Ho 15° dim. TO 11/07/21)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année B) : Am 7, 12-15 ; Ps 84 (85) ; Ep 1,3-14 ; Mc 6,7-13

Magnifique et redoutable, les premières lignes de l’épitre aux Éphésiens que le lectionnaire nous fait entendre en deuxième lecture sont avant tout une hymne. Le frère Gérard l’a donc tout naturellement cantillée et la liturgie des heures la chante chaque lundi soir. Magnifique, l’hymne l’est d’un point de vue littéraire, théologique et spirituel. Elle est en effet traversée par un lyrisme indéniable que l’on perçoit même en traduction française. Ce que la traduction ne peut rendre, c’est qu’il s’agit d’une phrase unique : rythmée de manière soutenue grâce aux verbes dont le Père est le sujet (« il nous a bénis », « il nous a choisis »), grâce aux prépositions qui s’appliquent au Christ (« dans le Christ » « devant lui », « par lui », et les nombreux « en lui ») et grâce au refrain « A la louange de sa gloire ! », l’hymne nous conduit des « bénédictions » initiales jusqu’à la « rédemption » finale, nourrie par un vocabulaire riche et varié : gloire, grâce, louange, mystère, récapitulation, bonté (l’intraduisible eudokia, ce mot employé dans l’évangile du Baptême où la voix du Père désigne Jésus comme le Fils « en qui j’ai mis tout mon amour »).

D’un point de vue théologique, l’hymne aux Ephésiens développe une vision de l’histoire, christologique et trinitaire, qui chante le dessein d’amour du Père (son « projet »), depuis l’élection dans le Christ dès avant la fondation du monde jusqu’à l’accomplissement des temps. Mais – et nous abordons le versant redoutable de ces lignes – le thème de la prédestination a connu un développement tourmenté au cours de l’histoire de la théologie et plus encore de la pastorale. Au risque d’être simpliste, une pastorale de la peur, le jansénisme et maintes formes d’augustinisme aggravé ou les discours apologétiques sur la Providence ont pu laisser croire que certains étaient appelés au salut et d’autres à la perdition, que notre vie étant déjà écrite, nous avions la mission angoissante d’en découvrir le script pour l’exécuter. La question du mal et de notre liberté vient heurter ces perspectives. C’est d’ailleurs à une période de l’histoire où ces questions se posent de manière nouvelle et tourmentée que se développera cette réflexion sur la Providence. Mais le mot n’appartient pas à l’hymne. Et le « mystère de sa volonté selon que sa bonté l’avait prévu dans le Christ » est autre chose qu’un destin aveugle qui relève davantage de l’Antiquité païenne (le fatum des latins) que des Écritures. Dans la « prédestination » de saint Paul, il faut moins entendre le mot « destin » que le mot « destination » qui est le salut désigné comme « sainteté », « pardon », héritage. Elle implique la liberté humaine, pour le meilleur et pour le pire : « nos fautes » mais aussi notre foi. La question du mal et de notre liberté faillible demeure mais saint Paul ne rédige pas tant un discours apologétique qui voudrait prouver, par l’histoire, l’œuvre de la Providence de Dieu qu’une hymne attestant la foi en l’amour de Dieu Trinité révélé dans le Christ et à l’œuvre dans l’histoire.

Les différences de perspective sont de taille : témoigner plus que démontrer, déployer une foi trinitaire et non tenir un vague déisme, croire en une histoire d’Alliance à l’œuvre et ouverte sur les promesses de Dieu plutôt que déjà écrite. D’un point de vue spirituel enfin – et surtout car notre véritable réponse sera celle de la sainteté – l’hymne invite à la louange et à entrer, comme en une danse, dans le projet de Dieu par notre foi : « après avoir écouté la parole de vérité, l’Évangile de votre salut, et après y avoir cru, vous avez reçu la marque de l’Esprit Saint ». Notre texte entre en résonance avec les autres pages de l’Écriture offertes dans la liturgie de la Parole de ce jour. Deux caractéristiques de ce chemin de sainteté se font entendre : l’élection et la pauvreté. Je voudrais terminer par cela. Premièrement, Amos a été saisi, choisi et envoyé par le Seigneur. Jésus appelle et envoie ses disciples en mission. Paul contemple le choix de chacun par le Père : «  nous avons été choisis dans le Christ  ». Parler d’élection, c’est articuler l’universel et le singulier. Nous croyons que Dieu appelle tout homme au salut – au bonheur, à la sainteté – Cet appel compose avec sa liberté. Être chrétien, dit Paul, c’est avoir « espéré d’avance dans le Christ  ». Là réside le secret de la joie et de la responsabilité chrétiennes. C’est peut-être le trésor spirituel de cette hymne. La liberté implique la possibilité du refus : « va-t-en ! » dit-on à Amos. De manière perverse, elle implique aussi la possibilité d’abus, d’où les consignes de précaution de Jésus : témoigner mais ne pas forcer ni s’incruster. Elle permet avant tout la foi et la rencontre, l’hospitalité selon l’évangile. Deuxièmement, la pauvreté est la condition de lisibilité du choix de Dieu. Fils de bouvier affairé dans ses champs, Amos ne prétendait à rien : l’impératif de l’appel de Dieu éclate en lui de manière d’autant plus forte. Les consignes de Jésus sont drastiques : « pas de pain, pas de sac, pas de pièces de monnaie » pour que, là aussi, la grâce de Dieu apparaisse dans toute sa richesse, « richesse de la grâce que Dieu a fait déborder » comme contemple Paul. Oui, il faut être pauvre pour laisser transparaitre la richesse de Dieu. Il faut être pauvre pour laisser celle-ci œuvrer en nous, souvent à notre insu et au-delà de nos capacités humaines. La vocation chrétienne est d’être écrin de la grâce alors que le péché nous en fait l’écran. De l’écran à l’écrin, il y a là un chemin de transformation et le secret d’une joie profonde, celle de se découvrir appelé à être fils, marqué de l’Esprit-Saint et porté par le dessein d’amour du Père. « A la louange de sa gloire ! »

Fr. Guillaume Dehorter, ocd - (couvent d’Avon)
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