Textes liturgiques (année A) : So 2, 3 ; 3, 12-13 ; Ps 145 (146) ; 1 Co 1, 26-31 ; Mt 5, 1-12a
(Lucien Bunel, P. Jacques né le 29 janvier 1900) "Etes-vous heureux ? "Rares sont les personnes qui répondent spontanément oui à cette question ; car il y a, en chacun de nous, bien des revendications latentes, des désirs inassouvis, des volontés inavouées ! La seule réponse semble : oui, mais… Je suis heureux, mais il me manque ceci ou cela… Notre perception du bonheur vient se heurter à nos manques, à nos peurs de rester emprisonnés dans les limites du présent, dans nos propres limites. ’Etes-vous heureux ?’ D’autre répondent carrément non, puisqu’ils souffrent, n’ont pas d’amis, trouvent que la vie est absurde. ’Êtes-vous heureux ?’ Jésus ne pose pas la question. Il ose affirmer le bonheur. Croyez au bonheur, désirez le bonheur. Voyez, c’est possible : je vous le dis simplement. A travers tout, apprenez à être heureux." Frères et sœurs, chers amis, découvrons ensemble le secret du bonheur en vivant à la lumière des Béatitudes et de la vie de Lucien Bunel, né à Barentin près de Rouen le 29 janvier 1900, notre vénérable frère et père Jacques de Jésus.
« Heureux les doux. » Le bonheur est semé dans la douceur. Le Père Jacques disait de la douceur qu’"elle est la disposition foncière, l’état d’âme permanent de l’éducateur, une douceur faite de force, et de calme et de maîtrise de soi, et de patience et d’amour, de dévorant amour qui s’épuise dans le don de soi". Car le bonheur est là quand tu te fais le prochain des pauvres, des affligés, des malades, des affamés, des persécutés, des exilés. Comme Jésus, le bon Médecin qui est passé en faisant le bien . Telles sont aussi les qualités de celui qui a su discerner dans la miséricorde le mystère de l’amour fou de Dieu. « Heureux les miséricordieux. » Permettez-moi de citer le témoignage d’un médecin qui fut l’élève du Père Jacques, le docteur Philippe Duval-Arnould : "J’ai eu la chance d’embrasser la profession médicale et mon choix de demeurer médecin de famille fut un vrai choix. Au milieu de ma vie professionnelle toujours surchargée, l’écoute tenait autant de place, si ce n’est plus, que les soins ; j’ai pu partager joies, peines et problèmes de vie. Et ma femme ne m’a pas freiné, loin de là, nous avons pu prendre diverses options assez importantes concernant tant nos engagements personnels que notre accueil familial et ma vie professionnelle.« _ Puis après avoir évoqué le Cameroun, le Cambodge et le Rwanda, il ajoutait : »Je suis confus d’étaler ainsi ces engagements, mais je ne suis qu’un instrument, et ce n’est pas moi qui suis à l’origine de ce que je fais. Le Père Jacques fut toujours là pour m’aider à trouver, ou retrouver, dans ma vie professionnelle, humaine, familiale le chemin du service, avec fidélité et honnêteté.« _ Le chemin du service c’est le chemin du bonheur pour qui se donne sans limite, pour qui se donne jusqu’au bout. Saint-Paul montre bien ce qu’est suivre Jésus selon les béatitudes. » Considérez votre appel : ce qui est fou, faible, vil, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi" Le Seigneur fait de nous des êtres de miséricorde à sa ressemblance, des êtres de compassion. Nous conformer à la sagesse de la croix du Christ, c’est un appel au don total, à être pauvre, c’est-à-dire tout à Dieu, comme nous l’avons demandé dans la prière d’ouverture de la messe : adorer Dieu de tout notre esprit et avoir envers tous une vraie charité. Le bonheur grandit dans la pureté du cœur. « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu. » « Voir Dieu ». Alors qu’il est mobilisé en 1939-1940 il écrit dans une lettre : « Je suis en 1re ligne. La mort peut me prendre d’un moment à l’autre. Je vis constamment avec cette pensée. Cette pensée me comble de joie. Voir Dieu ! étreindre Dieu pour toujours ! C’est affolant de joie… Quand on a comme ami le bon Dieu, on a tellement faim de Lui, on s’ennuie tellement de Lui ! La mort, c’est la libération qui permet de trouver enfin le bon Dieu et de se perdre en Lui ! Mais si peu de chrétiens comprennent cela ! » La pureté du cœur, c’est la transfiguration de tout l’être dans la lumière de Dieu, c’est la vie de Dieu déjà présente parmi nous.
Le docteur Duval-Arnould témoigne : "Le Père Jacques m’a appris à voir Dieu dans l’instant présent, dans chaque être humain. Il m’a appris à voir Dieu à l’œuvre dans tout. Il m’a appris à accueillir Dieu dans l’événement même si cela m’entraînait plus loin que je ne le voulais au départ."
Le Père Jacques a su dire non à tout ce qui obscurcit la conscience et compromet la vie. Entendons-le nous redire : « Va plus loin, avance en eau profonde. Tu verras Dieu ! » Dans le livre de la Nuit obscure, saint Jean de la Croix rappelle que "si dans l’autre vie les esprits sont purifiés par le feu (c’est ainsi qu’il se représente le purgatoire), en cette vie, maintenant, c’est seulement par l’amour que nous sommes purifiés et illuminés. Cet amour, David le demandait en disant : crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu. En effet la pureté du cœur est à la mesure de l’amour et de la grâce de Dieu. C’est pourquoi ceux qui ont le cœur pur sont appelés par notre Seigneur bienheureux, ce qui revient à dire amoureux car la béatitude ne se donne pas pour moins que l’amour.« »Cherchez l’humilité", nous recommande le prophète Sophonie. C’est aussi l’enseignement de Thérèse d’Avila. Dieu demeure en nous, dans le centre le plus profond, le centre de l’humilité. Ce qui fonde le Royaume sur terre, ce sont la première et la dernière béatitude, toutes deux au présent, alors que les autres qui découlent de la première sont au futur : « Heureux les pauvres de cœur, heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux ». C’est l’humilité, la pauvreté, le témoignage de la justice, c’est-à-dire de la sainteté du Dieu, et de la persécution, c’est-à-dire le témoignage suprême du martyre. « Ce qui m’a le plus marqué chez le Père Jacques, c’est le silence. Il m’a appris le silence. Silence pour l’écoute. Pas de rencontre vraie de Dieu, du Verbe sans silence. Pour la rencontre de l’homme aussi. Il vivait la Vie et le silence…. C’est dans le silence du recueillement, qu’il nous aidait si bien à mettre dans nos cœurs, qu’il nous a appris à ne pas nous confiner dans nos dévotions, mais à penser aux autres. » « Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages… Vous, vous êtes dans le Christ Jésus, lui qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu. » Cette sagesse est un don de l’Esprit Saint répandu dans nos cœurs. Le Père Jacques disait dans une prédication de retraite : "Le don de Sagesse, ça, c’est le meilleur. C’est le don suprême qui permet à l’âme de connaître Dieu, non pas seulement d’une façon purement logique et intellectuelle, mais par expérience. Il y a deux façons de connaître Dieu : en prenant les livres de théologie qui expliquent l’Etre de Dieu, elle conduit à une connaissance intellectuelle de Dieu qui est nécessaire, mais ce n’est pas la meilleure. Le don de Sagesse, lui, permet de connaître Dieu avec son cœur par l’amour, parce qu’on est en présence de Dieu, en s’approchant de Dieu, en laissant Dieu venir en nous. Il y a des intellectuels qui n’ont pas la Science de Dieu alors qu’une pauvre femme, un brave ouvrier aura en soi ce don de Sagesse. Le don de Sagesse permet d’être en Dieu, de toucher Dieu, de saisir Dieu, de voir Dieu. Pour que nous ayons un goût de Dieu immense dans le ciel, ne manquons pas notre vie ici-bas. Appelons l’Esprit Saint, ne lui opposons pas d’obstacles par nos mesquineries, nos résistances… Faisons la Vérité, pour parvenir à l’Amour.« Le P. Jacques de Jésus, avait écrit au jeune élève, le futur médecin, qu’il s’apprêtait à accueillir au Petit Collège d’Avon : »Je ne vous connais pas encore, mais à l’avance, je vous donne toute ma confiance." Sur le chemin des Béatitudes, c’est la confiance de Dieu même, la confiance dont il nous fait le don pour nous apprendre comment « aventurer la vie » , c’est-à-dire risquer sa vie à la suite de Jésus, puis « nous élancer sans retard dans l’éternel embrassement de l’Amour miséricordieux » car c’est « la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour. »
