Textes liturgiques (année C) : Ac 15, 1-2.22-29 ; Ps 66 (67) ; Ap 21, 10-14.22-23 ; Jn 14, 23-29
Frères et sœurs, Dans l’Évangile de ce jour, Jésus nous donne un enseignement capital, essentiel pour notre vie spirituelle, et plus encore pour notre vie tout entière. Ré-entendons l’affirmation première : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole » (Jn 14,23). Nous la connaissons bien, cette parole de l’Évangile, mais encore nous faut-il la laisser résonner dans notre cœur et en tirer les conditions pratiques pour notre quotidien.
« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole » (Jn 14,23). Nous fêtions, il y a quelques jours, le 17 mai, le centenaire de la canonisation de Thérèse de l’Enfant Jésus de la Sainte Face. Dans une très belle lettre à sa sœur Céline, du 7 juillet 1894, elle écrit : « [Jésus] disait avec une ineffable tendresse : “Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.” » [Après avoir cité l’Écriture, elle poursuit :] « Garder la parole de Jésus, voilà l’unique condition de notre bonheur, la preuve de notre amour pour Lui. » (LT 165)
Jésus nous avait bien indiqué que la garde de sa parole était une preuve d’amour à son égard. La petite Thérèse ajoute, avec l’expérience qui est la sienne – et en invitant sa sœur Céline à partager son expérience – que c’est l’unique condition de notre bonheur.
Cela nous interroge sur notre relation à la Parole de Dieu :
Comment écoutons-nous cette Parole ?
Comment nous en nourrissons-nous ?
Quand, pourquoi, et comment y avons-nous recours ? Est-ce que nous cherchons à mémoriser cette Parole pour qu’elle demeure dans notre cœur et qu’elle vienne spontanément sur nos lèvres ?
Un extrait de la Règle du Carmel est très clair, et je crois qu’il dépasse largement les limites des membres de l’Ordre du Carmel pour s’adresser à tous les chrétiens : « Que le glaive de l’Esprit, qui est la Parole de Dieu (voir Ep 6,17), habite en abondance (voir Col 3,10) en votre bouche et en votre cœur (voir Rm 10,8), et que tout ce que vous avez à faire soit fait selon la parole du Seigneur (voir Col 3,17 ; 1Co 10,31). »
Pour pouvoir accomplir dans nos vies l’œuvre de Dieu – et pas seulement des œuvres pour Dieu – il est nécessaire que nous soyons mus intérieurement par la Parole de Dieu. Mais pour qu’elle puisse nous mouvoir de l’intérieur, il convient que nous la fréquentions, cette Parole, que nous l’écoutions, que nous soyons en état d’accueil et que nous la gardions précieusement :
Parole de Dieu lue et méditée dans le silence par la Lectio Divina,
Parole proclamée et célébrée dans la liturgie,
Parole partagée dans nos échanges au sein de notre communauté chrétienne, pour faire notre unité.
La Parole a une place importante dans notre vie chrétienne car, d’une part, elle dévoile à nos yeux le dessein d’amour infini de Dieu pour chacun et chacune d’entre nous. Et, d’autre part, elle vient démasquer ce qui en nous s’oppose à ce projet d’amour.
Dans la lettre de sainte Thérèse de Lisieux que j’ai citée il y a un instant, elle poursuit en s’interrogeant : « Mais qu’est-ce donc que cette parole ?… Il me semble que la parole de Jésus, c’est Lui-même… Lui, Jésus, le Verbe, la Parole de Dieu !… » (LT 165)
Cette identification de la « Parole de Dieu » au « Verbe de Dieu », qu’est le Christ Jésus, elle le chante merveilleusement dans les deux premières strophes de sa poésie Vivre d’Amour (PN 17), où elle manifeste qu’elle a cru et expérimenté la vérité et la profondeur de la parole de Jésus dans l’Évangile de ce jour : « Mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et chez lui, nous nous ferons une demeure » (Jn 14,23), texte qu’elle paraphrase d’une certaine manière. Écoutons Thérèse :
« Au soir d’Amour, parlant sans parabole,
Jésus disait : “Si quelqu’un veut m’aimer,
Toute sa vie qu’il garde ma Parole,
Mon Père et moi viendrons le visiter,
Et dans son cœur, faisant notre demeure,
Venant à lui, nous l’aimerons toujours !…
Rempli de paix, nous voulons qu’il demeure
En notre Amour !…”
Vivre d’Amour, c’est te garder Toi-Même,
Verbe incréé, Parole de mon Dieu.
Ah ! tu le sais, Divin Jésus, je t’aime,
L’Esprit d’Amour m’embrase de son feu.
C’est en t’aimant que j’attire le Père,
Mon faible cœur le garde sans retour.
Ô Trinité ! vous êtes Prisonnière
De mon Amour ! » (PN 17,1-2)
Le Dieu trois fois saint, le Dieu Trinité est présent à chacun et à chacune de nous, de manière personnelle et de manière communautaire, comme Créateur. Mais Il est également présent d’une autre manière : par la présence de grâce que nous avons reçue au baptême, lorsque le Père, le Fils et l’Esprit Saint sont venus faire leur demeure au plus intime de notre être.
Cette présence de grâce, reçue au baptême – cette présence intime de Dieu au plus secret de notre être – est vivifiée, renforcée par notre participation aux sacrements, tout particulièrement au sacrement de l’Eucharistie, qui nous donne de participer à la vie de Dieu, et par la garde de la Parole, comme nous le demande Jésus dans l’Évangile de ce jour.
L’écoute et la garde de la Parole permettent à Dieu d’œuvrer au plus intime de notre être pour nous conduire sur le chemin d’une union toujours plus intime avec Lui.
Sainte Élisabeth, qui a profondément vécu cette présence de Dieu en elle, partage cette fabuleuse découverte à son amie Madame Angles, dans la lettre du 24 novembre 1903 : « Chère Madame, Il est en nous pour nous sanctifier, demandons-Lui donc qu’Il soit Lui-même notre sainteté. Lorsque Notre Seigneur était sur la terre, il est dit dans l’Évangile qu’“une vertu secrète sortait de Lui” [Lc 6,19] ; à son contact, les malades recouvraient la santé ; les morts étaient rendus à la vie. Eh bien, Il est toujours vivant ! Vivant au tabernacle dans son adorable Sacrement, vivant en nos âmes ; c’est Lui-même qui l’a dit : “Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure” [Jn 14,23] ; puisqu’Il est là, tenons-Lui compagnie, comme l’ami à Celui qu’il aime ! C’est cette union divine et toute intime qui est comme l’essence de notre vie du Carmel. » (L 184)
Et nous pouvons généraliser en disant : cela, c’est l’essence de notre vie chrétienne.
Alors, frères et sœurs, en ce 6ᵉ dimanche du Temps Pascal, demandons les uns pour les autres la grâce, sans cesse renouvelée, d’être des écoutants et des gardiens de la Parole de Dieu, pour que la Trinité Sainte demeure toujours plus profondément en nous et que nous en soyons les témoins au cœur de notre monde.
