La beauté sauvera-t-elle le monde ? (Ho. Transfiguration - 06/08/23)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Dn 7, 9-10.13-14 ; Ps 96 ; 2 P 1, 16-19 ; Mt 17, 1-9

La beauté sauvera-t-elle le monde ? L’évangile de la Transfiguration nous offre en effet un magnifique « son et lumière » avec blancheur éclatante, nuée obscure et lumineuse, dialogue avec des prophètes et voix venue du Ciel. La fête de ce jour nous renvoie ainsi à l’expérience de la beauté : « il est bon (il est beau) que nous soyons ici ! » pouvons-nous reprendre avec saint Pierre. Les Olivier Messiaen, peintres et iconographes, qui font de l’écriture de la Transfiguration le rite initiatique de leur ministère, ne s’y sont pas trompés. Expérience de plénitude, d’intensité et d’harmonie, expérience du don et de la gratuité (la beauté est sans pourquoi), la beauté est plus encore l’indicateur possible de la transcendance : l’effroi du beau, telle une brèche, renvoie au Tout-Autre. Mais de même qu’il ne faut pas confondre l’ostensoir avec l’hostie, ce premier fut-il de la plus fine ou somptueuse joaillerie, la fête de ce jour n’est pas une fête de la beauté à l’instar de celles que notre société aime inventer mais la célébration du Christ Transfiguré : nous accueillons et nous adorons Jésus, le Fils Bien-Aimé du Père attesté dans l’Esprit de la nuée, Jésus qui accomplit la Loi et les prophètes représentés par Élie et Moïse et par eux toute l’Écriture, Jésus le Serviteur (car l’eudokèsa du texte évangélique traduit par «  mettre sa joie  » renvoie au poème du Serviteur d’Isaïe 42).

Jésus est celui qu’il faut écouter, celui avec qui, seul, se retrouvent les disciples. Il est celui qu’ils devront suivre, et nous après eux, jusqu’à sa Passion et la Résurrection, avant laquelle il n’y a pas de parole possible sur le mystère de ce jour. L’expérience religieuse de la beauté en régime chrétien ne s’évalue qu’en référence solidement établie à Jésus et au mystère de l’Incarnation. Elle se situera toujours sur une ligne de crète entre, d’une part, le risque de l’idolâtrie quand la beauté, tant elle fascine, est isolée de sa source et, d’autre part, l’iconoclasme, plus ou moins furieux, qui nie au fond la logique de l’incarnation et qui jalonne toute l’histoire chrétienne (la crise éponyme bien sûr qui conduit au VIIIe siècle au second concile de Nicée mais aussi la réforme calviniste et tant d’autres). Le critère d’une expérience chrétienne de la beauté sera toujours celui de la relation à Jésus et à sa Parole  : la beauté qui sauve le monde, c’est lui ! Il me reste deux remarques importantes. Premièrement, cette beauté conduit et prépare à la Croix. Les indices de notre évangile en ce sens sont nombreux. Pierre, Jacques et Jean sont les mêmes disciples que Jésus choisira pour aller à Gethsémani ; la finale de notre évangile réfère la compréhension de cette scène à la résurrection du Fils de l’homme ; les habits blancs annoncent ceux de la Résurrection (Mt 24). La beauté n’est d’ailleurs pas un terme de la Bible qui, elle, parle de Gloire, la Gloire de Dieu qui se révèle à travers des expériences de la beauté mais de manière suprême dans le mystère de la Croix : la beauté chrétienne est celle du Christ ressuscité, la Gloire et la Croix sont indissociables. Le « Jésus seul » de notre évangile est à comprendre ainsi : c’est Jésus en qui le Père a tout dit et a tout donné, qui reprend et accomplit toutes les Écritures mais c’est Jésus seulement sans autre extraordinaire et c’est Jésus qui sera seul et abandonné sur le bois de la Croix. La liturgie exprime cela en faisant entendre cet évangile de manière solennelle deux fois dans l’année : au début du Carême c’est-à-dire de la marche qui mène à Pâque et le 6 aout c’est-à-dire 40 jours avant la célébration de la Croix glorieuse du 14 septembre, même si en ce 6 aout elle insiste plutôt sur la gloire. Comme le dit sa préface, « il a révélé sa gloire aux témoins qu’il avait choisis, le jour où, en son corps semblable au nôtre, se répandit une splendeur incomparable : il préparait ainsi le cœur de ses disciples à surmonter le scandale de la croix ». Deuxièmement, notre fête ne dure d’un instant et l’expérience de la gloire est fulgurante et fugace. Quand Jésus mène ses disciples à l’écart, cela ne dure jamais très longtemps – ceux qui achèvent en ce jour leur temps de retraite le savent ! Jésus rapidement fait descendre ses disciples en les invitant au silence : silence pour écouter, silence pour comprendre. Si « tout jubile aujourd’hui », c’est en anticipation de la Gloire à venir, l’entrevue d’un instant. Il ne s’agit pas de s’arrêter en chemin, ni de dresser des tentes pour y demeurer : les propos de Pierre sont plus justes dans son épitre que dans l’évangile ! Selon la prescription de Jésus, le Fils de l’homme étant ressuscité, l’épitre revient sur la Transfiguration pour nous inviter à fixer notre attention sur les prophéties de l’Écriture, « comme une lampe brillant dans un lieu obscur jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lèvre dans nos cœurs ». Cette fête attise notre désir de la Gloire. Au fond, elle est travaillée par une intense tension : il s’agit de nous réjouir et d’accueillir pleinement, avec foi, la Gloire entrevue en ce jour qui est la Gloire de Jésus ressuscité et qui est la Gloire qui nous est promise mais il s’agit aussi de ne pas s’arrêter en chemin mais de le poursuivre, à la suite de Jésus, dans l’écoute et le silence, dans l’ordinaire souvent sans gloire apparente de nos jours et dans l’espérance de la gloire à venir. Il y a là comme deux ailes de notre vie spirituelle : contempler qui consiste à accueillir sans réserve et désirer sans cesse ou pour le dire négativement sans anorexie d’éternels insatisfaits, ni satisfaction de gens parvenus. Résumons-nous. Notre méditation nous a fait passer de la beauté à la Gloire, de la Gloire qui est celle de la Croix transfigurée par la Résurrection. Elle nous invite à contempler et à suivre Jésus seul, seul car concentrant tout, seul car nous entrainant sur le chemin de la Croix. Notre fête nous invite à contempler la Gloire pour la désirer davantage, la laisser rayonner à travers nos vies, tel est sans doute le sens d’une vie artistique, tel est le sens que saint Jean-Paul II a donné à la Vie consacrée en méditant précisément l’évangile de la Transfiguration. Laisser rayonner la Gloire de Dieu comme un chemin de pauvreté : la sainteté est sans doute la beauté accomplie selon le cœur de Dieu. Que tel soit notre désir et qu’il nous anime afin de tout faire, dès maintenant, pour sa gloire. Amen.

Fr. Guillaume Dehorter, ocd - (couvent d’Avon)
Revenir en haut