Textes liturgiques (jour de Noël) : Is 52,7-10 ; Ps 97 ; He 1,1-6 ; Jn 1,1-18

Mais où donc la crèche est-elle passée ? Certes nous l’avons ici sous nos yeux et, dans notre chapelle, il y en a une également, magnifique et réussie. Mais qu’est-ce que la liturgie de la Parole en ce jour nous en dit ? Pas de Vierge Marie ni de saint Joseph en effet dans les lectures que nous venons d’entendre, ni de berger, ni d’étoile, ni même d’enfant Jésus ! La messe du Jour de Noël nous offre une autre crèche, une autre manière de contempler la crèche. Ses personnages sont les anges « qui se prosternent devant lui », les guetteurs, les messagers qui appellent à « éclater en cris de joie » ou les témoins, tel Jean-Baptiste « venu pour rendre témoignage à la lumière ». Mais comme certaines peintures qui, jouant sur le double registre de la représentation réaliste et de la figuration symbolique, montrent l’enfant jonché à même le sol pour exprimer la kénose du Verbe ou bien jouant avec les instruments de la Passion pour confesser la Rédemption qu’accomplira le Fils de Dieu, la crèche de la messe du Jour de Noël, silencieuse de la Parole infante de Dieu et lumineuse d’une lumière venant d’en-haut désigne le Verbe fait chair qui accomplit les Ecritures et nous invite à la joie, à la foi, à l’adoration, au témoignage. Il y a là un concentré, dense et programmatique, à la fois du mystère que nous célébrons et de la réponse que nous pouvons lui donner.

Crèche d’Avon 2019

J’évoquais la peinture : si les arts nous stimulent, ce sont peut-être à des regards sur l’Enfant-Jésus que nous sommes invités à poser. Olivier Messiaen, musicien mais poète également, en avait rassemblé vingt : regard du Père, de l’étoile, regard de la Vierge, regard des anges, regard du Fils sur le Fils etc. Mais il y en a bien davantage que l’Esprit nous inspirera. A travers tout cela, célébrer Noël, c’est accueillir et confesser que Dieu est la vie inépuisablement nouvelle qui se donne à nous. Dieu nait aujourd’hui : il y a là un défi permanent qui vient bousculer nos habitudes, nos fatalismes, nos lassitudes. Certains l’ont souligné, il y a là un ressort tout particulier de notre foi chrétienne. Face à l’entropie naturelle (« tout déchoit, tout lasse, tout casse ») que la terrible crise dans laquelle nous nous trouvons ne peut qu’alimenter, une voix autre se fait entendre, une lumière nouvelle nous donne de voir autrement : voie de l’enfance et lumière de l’espérance. La venue du Verbe fait chair nous saisit, plus forte : « les ténèbres ne l’ont pas arrêtée ».

Mais y aurait-il effectivement deux crèches, celle du 24 et celle du 25 décembre, l’une figurative et l’autre symbolique, l’une folklorique et l’autre spéculative, l’une méditative et l’autre contemplative, l’une bruyante et odorante et l’autre silencieuse et diaphane, l’une populaire et l’autre savante ? On peut être frappé par la différence de climat entre la messe de la nuit et celle du jour, entre le récit de la crèche et les commencements solennels de l’épitre aux hébreux ou de l’évangile de Jean. On parlera de théologie ascendante dans un cas et de théologie descendante dans l’autre : la crèche qui nous conduit à Dieu dans un cas et, dans l’autre, comme le suggère Messiaen ou le raconte Jean de la Croix dans ses romances dans une attitude qui correspond au fond au regard plongeant sur la croix de son célèbre dessin, Dieu qui nous rejoint à la crèche ? Plus largement, y aurait-il un Noël social et un Noël mystique, un Noël de la fraternité, de la solidarité et de la fête et un Noël de la naissance et de la connaissance, du théologal et du théologique ?

Ce serait opposer le Verbe et la chair alors que nous confessons précisément le contraire en ce jour : le Verbe s’est fait chair. Il y a là l’enjeu de débats théologiques féroces qui ont travaillé les premiers siècles du christianisme mais qui valent encore aujourd’hui quand de manière plus ou moins subtile nous opposons l’humanum au divinum. Le principe d’unité que le concile de Chalcédoine a formulé en 451 pour qualifier l’union de l’humanité et la divinité du Christ « sans séparation ni confusion  » nous est une précieuse boussole. Il vient unir ce que notre logique humaine, notre sens naturel de Dieu, si peu divin en fait et tellement à notre image, voudraient séparer et il vient distinguer ce que nos approximations, nos accommodements voudraient mélanger. Noël est une véritable révolution théologique qui vient renverser notre géométrie du divin : là où nous assignons Dieu au vertical et l’humain à l’horizontal, Dieu en entrant dans notre monde embrasse l’horizontal, la chair et le temps et il révèle la verticalité de chaque être humain, sa dignité sacrée.

Il n’y a donc pas à choisir un Noël plutôt qu’un autre. Si la période de l’Avent nous a fait désirer trois attentes, c’est que Noël nous offre trois tentes, trois présences. Il est venu habiter, littéralement planter sa tente, parmi nous. Sans confusion ni séparation, fêter Noël, c’est accueillir la révélation de Dieu réalisée une fois pour toute dans le Verbe fait chair, le Fils unique plein de grâce et de vérité. C’est la nouveauté toujours nouvelle dont je parlais tout à l’heure. Dieu nait aujourd’hui car Dieu nait depuis toujours. Il n’est qu’en naissant. Sans confusion ni séparation, fêter Noël, c’est accueillir au présent la naissance de Dieu dans notre cœur, offrir à sa Parole le silence de notre écoute et à sa Lumière l’écarquillement de notre foi pour que le Seigneur fasse sa demeure en nous. Sans confusion ni séparation, fêter Noël, c’est enfin accueillir sa venue dans la Gloire déjà à l’œuvre quand nous œuvrons au Royaume pour la justice et la fraternité, dans le respect de la dignité de chaque être humain, tout spécialement les pauvres et les petits. La tente du Verbe, la tente de notre silence, la tente du frère, voilà les trois lieux de présence et de révélation de Noël.

Il n’y a pas à choisir entre un Noël théologique, un Noël mystique et un Noël eschatologique ou social. Noël est tout à la fois, une fête de silence et d’adoration, de foi, de joie et de louange, fête de l’enfance, fête des pauvres, Fête-Dieu car Dieu se révèle. Je nous souhaite un beau et saint Noël : qu’il nous réjouisse, qu’il nous rende meilleur, plus vaillant dans l’espérance, plus émerveillé dans la foi, plus fervent dans la charité, qu’il nous entraine dans notre réponse au don inouï de Dieu ! Il a planté sa tente parmi nous et nous avons vu sa gloire. Amen

Fr. Guillaume Dehorter, ocd - (couvent d’Avon)