Le sérieux de la vie (Ho 26°dim TO - 25/09/22)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année C) : Am 6, 1a.4-7 ; Ps 145 (146) ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31

Aucun doute : notre père Abraham est bien un vrai prophète. Un homme est certes ressuscité d’entre les morts mais visiblement cela n’a pas convaincu tout le monde ! Les textes de ce dimanche nous bousculent en ce temps de rentrée pour nous interpeller sur les questions fondamentales de la vie. Ne cherchons pas à nous dérober à la Parole de Dieu sous prétexte de multiples choses à faire. Laissons-la nous mettre au pied du mur à travers trois invitations.

Les deux premières sont dites par Abraham dans le récit de Jésus. « Mon enfant, rappelle-toi. » Au riche qui demande un soulagement face à son sort, le patriarche répond paternellement en l’invitant en quelque sorte à une relecture de vie. « Mon enfant, rappelle-toi. » Retour sur cette existence vouée à la jouissance et qui a finalement conduit à la solitude infernale. Car si dans la 1re lecture avec Amos, le Seigneur menaçait de déportation les riches vautrés dans leur suffisance, désormais avec l’évangile, la menace devient plus radicale : elle pose la question de notre destinée finale ; il ne s’agit plus d’une déportation temporaire, fût-elle atroce… Notre monde contemporain semble parfois l’oublier, mais rappelons-nous : en vérité nous n’avons qu’une seule vie. Le retour de la croyance en la réincarnation n’est qu’une illusion qui nous détourne du vrai de la vie.

« Que la vie est quelque chose de sérieux  » écrivait sainte Élisabeth de la Trinité ; on peut multiplier les manières de mettre du fun dans la vie, de rendre les choses ludiques. Rien n’y fera, pas même le divertissement. Le diagnostic de Pascal demeure : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » (Pensée 168 Sellier) Insistons sur le ‘en repos’ car désormais, même dans une chambre, on peut se divertir allégrement, se détourner de la question dérangeante du sens ultime de la vie. Le progrès technologique pourrait nous faire croire que comme sur un écran, nous pouvons faire un grand Ctrl+Z dans notre vie : ce raccourci qui efface ce que nous venons tout juste d’écrire et nous permet de revenir en arrière.

Et bien non ! Nous n’avons qu’une seule vie et nos actes sont irréversibles. Ce qui a été dit a été dit ; ce qui a été fait a été fait. « Mon enfant, rappelle-toi. » Reviens à toi-même, où es-tu ? Il nous faut prendre le temps de ce retour sur nous-même pour faire le point dans notre vie et voir vers où elle nous mène, vers la vie ou vers la mort, vers le Royaume ou vers l’Hadès. Ce riche anonyme n’a pas su prendre ce temps salutaire ; mais nous avons le contre-exemple du fils cadet dans le chapitre précédent de l’évangile de Luc : ce fils prodigue qui a aussi joui des richesses mais est rentré en lui-même, se souvenant de la maison de son père. Entrer en soi-même, c’est déjà se mettre en route vers la maison du Père, vers le sein d’Abraham. Sainte Thérèse de Jésus le dit à sa manière : Croire que nous pouvons aller au ciel sans entrer en nous-même et sans nous connaître, c’est de la folie ! (cf. 2es Demeures 11)

S’ajoute ici une autre invitation du patriarche : « Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent !  » Au riche qui demande un témoignage spécial de Lazare auprès de ses frères, Abraham renvoie à la Torah et aux Ecritures. Et c’est vrai, car qu’est-ce que l’Ecriture sinon un témoignage collectif où Dieu se révèle et dit tout ce que nous avons besoin de savoir ? Qu’avons-nous besoin de plus pour nous déterminer à vivre dans le bon sens, à l’endroit ? Dieu nous a tout dit en son Fils qui accomplit les Ecritures. Ce n’est donc pas la communication avec les morts qui nous rendra plus vivants  ! A travers ces affirmations, nous sommes renvoyés à notre responsabilité. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. A celui qui a beaucoup reçu, on demandera beaucoup. A celui qui a reçu la grâce de recevoir la plénitude de la Révélation dans le Christ, on lui demandera ce qu’il en a fait. Attention ! Non pas parce que Dieu serait un juge scrupuleux et étriqué ; mais parce que le bon Dieu croit en notre liberté et donc en notre responsabilité.

Or il est particulièrement inquiétant de voir combien cette valeur fondamentale de la responsabilité est en train de sombrer avec le rejet par beaucoup de notre héritage judéo-chrétien. C’est comme si la parole n’avait plus de poids dans le monde politique, du travail ou de la famille. Comme si la parole n’engageait plus : j’ai dit cela mais je ne savais pas. J’ai dit oui à un travail mais j’ai changé d’avis et je ne préviens même pas. Et toutes ces panoplies d’excuses qui nous transforment en adolescents immatures. La responsabilité, c’est ma réponse assumée à la parole de l’autre. C’est vrai sur le plan humain et sur le plan divin. Dieu lui-même s’est prêté à ce jeu risqué. Il nous a adressé sa Parole qui est son Fils en qui il nous a tout dit. Notre vie est là, comme un cadeau pour répondre à cette unique Parole, pour entrer en dialogue avec elle et faire de notre existence une vie offerte à Dieu et aux autres. Nous avons la grâce d’avoir Moïse, les Prophètes, Abraham et Jésus en qui tout s’achève. Mais vivons-nous de ce don ? Connaissons-nous ce cadeau précieux des Ecritures ? Ou bien accordons-nous plus de crédit à d’autres biens qui n’ont pas la promesse de la vie éternelle ? C’est bien à un discernement que nous sommes appelés !

Après Abraham, c’est enfin saint Paul qui nous invite avec la 2e lecture : « Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! » Des combats, nous en avons tous, petits ou grands, passagers ou durables. La question est de savoir si nous menons le bon, celui de la foi. La règle du Carmel nous présente l’existence comme un combat spirituel, celui d’un apprentissage pour vivre dans l’obéissance à Jésus-Christ. Plutôt que de gaspiller nos énergies à des intérêts passagers, il serait plus intelligent de les mettre au profit du combat pour notre salut et celui de l’humanité. Et ne croyons pas que ce recentrage concerne surtout les autres, ceux qui ne sont pas de bons religieux ou de bons catholiques.

Nous sommes tous menacés par une dérive dans le discernement du bon combat : par exemple quand nous nous focalisons sur tel aspect idéologique, liturgique, matériel, doctrinal, etc. pour ne plus voir que cela et perdre le sens. Où faut-il donc mettre nos forces ? Dans ce qui est chemin vers la vie éternelle. Rappelons-nous, dit notre père Abraham. Nous n’avons qu’une seule vie et la vie éternelle n’est pas une seconde vie ou une vie virtuelle ; elle commence aujourd’hui dans la foi. Et dans l’amour, nous la déployons déjà, en creusant dans notre cœur les dispositions qui nous permettront d’y entrer avec plus de profondeur et de largeur pour toujours, toujours. « Mène le bon combat, celui de la foi, empare-toi de la vie éternelle ! C’est à elle que tu as été appelé. » Dieu le Père nous attire en son sein qui est plus vaste que celui d’Abraham, ce sein qui accueille déjà le Fils aîné, premier-né d’entre les morts. Nulle crainte, il y a de la place pour tout le monde, même pour moi.

Notre espérance, c’est que Jésus a répondu le premier en notre nom. Il a ouvert la voie du salut en l’offrant aux pauvres et aux riches qui acceptent de se souvenir, de revenir à eux. Il donne sa vie à tous ceux qui l’accueillent comme leur Ami et leur Sauveur. Alors réjouissons-nous, comprenons que le sérieux de la vie ne doit pas nous rendre crispés et ternes mais au contraire vivants et heureux. Tournés avec Jésus vers le sein du Père, nous avançons dans la liberté des enfants de Dieu. Que l’Esprit nous donne ainsi de chanter la louange du Seigneur par toute notre vie. Soyons ses louanges de gloire. Amen

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd - (couvent d’Avon)
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