Textes liturgiques (année A) : Jr 20, 10-13 ; Ps 68 (69), 8-10, 14.17, 33-35 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33

Jusqu’où va notre engagement pour le Christ ? C’est une des questions dérangeantes que nous pose l’évangile de ce dimanche. Ces paroles de Jésus dans l’évangile de Matthieu au chap. 10 sont extraites d’un discours adressé aux douze avant de les envoyer en mission. Ce sont autant de consignes destinées aux disciples afin qu’ils soient dans de bonnes dispositions pour proclamer l’heureuse nouvelle du salut. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Jésus ne vend pas du rêve  : il annonce de rudes combats et même des persécutions. Si lui-même a été traité de Belzébul, de démon, les disciples doivent aussi s’attendre à être rejetés de façon violente. Cela fait partie du risque de la mission et c’est même ce qui peut inquiéter les disciples. C’est peut-être aussi ce qui peut nous inquiéter, nous qui sommes disciples-missionnaires. De quoi avons-nous peur ? Qu’est-ce qui en nous fait obstacle à une parole franche et vraie pour dire la vérité et dénoncer le mal ?

« Ne craignez pas » est le refrain de cet évangile ; une invitation à dépasser ses peurs pour oser s’engager pour le Christ. Pourtant ne croyons pas que cet appel à la confiance est empli de naïveté : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps ». Les hommes peuvent être effectivement dangereux et Jésus dit même quelques versets avant de s’en méfier et d’être prudents comme des serpents pendant la mission (10, 16-17). S’engager pour le Christ est dangereux car cela provoque bien des remous en nous et chez les autres. L’évangile ne peut pas ne pas déranger et bousculer.

Mais souvent nous pensons que ces remous sont simplement liés à l’annonce du Royaume aux personnes qui ne connaissent pas le Christ. Les persécuteurs seraient ceux du dehors, ceux qui ne sont pas chrétiens comme nous. Or la période terrible que vit notre Église avec le dévoilement de multiples abus nous invite à élargir ces propos : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. » La mission commence d’abord là où nous sommes, dans nos familles, nos communautés, nos lieux de travail. S’engager pour le Christ n’est pas une question de mots mais d’actes. Comment nous engageons-nous avec courage dans la proclamation de la vérité et la dénonciation du mal ?

Parfois c’est la peur d’être rejeté qui empêche de parler et de dénoncer des dérives. Or Jésus affirme que la seule crainte que nous devons avoir, c’est celle d’être séparé de Dieu. Dieu, quant à Lui, ne nous rejette jamais ; Pierre qui a renié le Christ est un des piliers de notre Église. Soyons donc sans crainte car Dieu veut notre salut. Mais nous devons aussi y travailler en repérant en nous toute forme de lâcheté et de mutisme. Comment collaborons-nous personnellement au processus de vérité voulu par l’Esprit Saint ? Sommes-nous engagés à suivre toujours plus notre conscience ?

Un des risques actuels est de passer de l’admiration à la haine : nous traitons de Belzébul ceux que nous comparions à des anges ; les P. Philippe, P. Finet, Jean Vanier, etc. Certes le mal doit être fortement condamné et les personnes dangereuses écartées. Mais sommes-nous donc innocents et simplement victimes d’une supercherie collective ? Comment avons-nous entretenu cet angélisme ? Et d’ailleurs aujourd’hui qui avons-nous tendance à encenser dans l’Église, dans nos communautés, nos familles, nos lieux de travail ?

Il nous faut être responsables et adultes : « L’homme n’est ni ange ni bête. » (Pascal) Nous devons tous apprendre à écouter notre conscience, à dénoncer le péché en nous comme à l’extérieur de nous. Voilà le chemin de l’évangélisation : il commence par un rude travail de vérité. C’est dans ce travail que l’Église est engagée et nous devons y collaborer, chacun à sa manière. Notre effroi peut être grand à mesure que les péchés sont dévoilés ; mais souvenons-nous que, comme le dit saint Paul, la grâce est bien plus surabondante que le péché.

Pour que notre Eglise reçoive pleinement cette grâce d’une régénérescence, chacun de nous peut travailler à ce processus de vérité : repérer ce qui abîme la dignité des personnes autour de nous ; déraciner en nous toute lâcheté qui nous empêche de les nommer clairement ; développer une vigilance communautaire pour protéger les corps et les âmes. Soyons sans crainte car Dieu est avec nous ; mais engageons-nous avec lui pour que son règne de paix s’étende. Et nous pourrons redire avec Jérémie : « Chantez le Seigneur, louez le Seigneur. » Amen

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd - (couvent d’Avon)