Textes liturgiques (année C) :Rm 15, 14-21 ; Ps 97 (98) ;Lc 16, 1-8

Paul se trouve à un moment capital de sa carrière apostolique. Il estime avoir achevé sa tâche en Orient : « depuis Jérusalem en rayonnant jusqu’à la Dalmatie j’ai mené à bien l’annonce de l’Évangile du Christ. » (15,19). Il se dispose maintenant à inaugurer en Occident un nouveau champ d’apostolat, précisément à Rome et jusqu’en Espagne : « Maintenant je n’ai plus de champ d’action dans les régions où je suis… Je m’en irai en Espagne en passant par chez vous. » (v. 23.28) Auparavant il a une mission à remplir : il va quitter Corinthe d’où il écrit pour se rendre à Jérusalem dans l’Église-mère, afin d’y remettre la « collecte », les aumônes des différentes Églises qui « ont décidé un partage fraternel en faveur des pauvres de la communauté de Jérusalem. » (v.25) Cette collecte avait été décidée 7 ou 8 ans auparavant lors de l’assemblée de Jérusalem, et c’était une préoccupation constante de l’apôtre qui en parle dans la lettre aux Galates, les deux lettres aux Corinthiens (il y consacre même deux chapitres dans la seconde) et enfin dans ce chapitre 15 aux Romains. Ce qui attire notre attention c’est la manière dont il nomme la collecte : « c’est l’offrande des nations païennes » aux fidèles de Jérusalem « car elles ont une dette envers eux : puisque les nations ont reçu une part des biens spirituels des fidèles de Jérusalem, elles leur sont à leur tour redevable d’une aide matérielle. » (v. 26-27)

C’est bien le langage sacré de la liturgie que Paul emploie. Il assimile tout le ministère apostolique à un sacrifice liturgique, et il définit en ces termes la grâce que Dieu lui a donnée : « C’est d’être ministre du Christ Jésus pour les nations avec la fonction sacrée d’annoncer l’Évangile de Dieu afin que l’offrande des nations soit acceptée par Dieu, sanctifiée dans l’Esprit de Dieu. » (v. 16) Paul emploie le vocabulaire sacerdotal pour parler de son ministère : il se désigne comme le ministre, l’officiant, littéralement le liturge et l’annonce de l’évangile est une fonction sacrée comparable à celle des prêtres qui offrent des sacrifices. L’évangélisation a pour but de permettre aux païens de « se donner à Dieu en offrande, » d’être offrande à Dieu. Nous retrouvons chez sainte Élisabeth de la Trinité le même vocabulaire sacerdotal pour exprimer son expérience spirituelle. Elle n’hésite pas, encore novice, à parler à sa petite amie Germaine de Gemeaux (qui pense au carmel) de son pouvoir de « consacrer » les autres, de les présenter au Seigneur dans l’amour : « Je ferai la sainte Communion pour vous et, si vous voulez bien me donner votre âme, je la consacrerai à la Sainte Trinité, afin qu’elle nous introduise dans la profondeur du Mystère, et que ces Trois que nous aimons tant toutes deux soient le Centre où s’écoule notre vie ! » (L 136, 14 septembre 1902, OC p. 425) C’est surtout dans les dernières semaines qu’Élisabeth va utiliser en vérité ce vocabulaire sacerdotal pour parler de sa propre mission. Ainsi dans sa lettre testament « Laisse-toi aimer » écrite spontanément à sa prieure à la fin du mois d’octobre 1906 en signe de reconnaissance : « là-Haut je vais remplir à mon tour un sacerdoce sur votre âme » (LA 3, OC p. 196). Elle se sait appelée à participer au sacerdoce du Christ dans l’offrande de soi saisie par celle du Christ en son mystère pascal.

Laissons-nous éclairer et toucher par ce qu’elle écrit à madame Catez vers le 9 septembre 1906, un mois avant sa mort : « Ma petite maman chérie, je viens te dire que je t’attends vendredi, puisque ce jour te convient… Je suis bien fatiguée, et d’ici le 14 ma voix sera peut-être un peu plus forte pour aller causer avec ma mère tant aimée. Je regrette presque de t’avoir dit cela, car tu vas peut-être t’inquiéter, mais je te le défends, il n’y a pas lieu : c’est le bon Dieu qui se plaît à immoler sa petite hostie, mais cette messe qu’Il dit avec moi, dont son Amour est le prêtre, peut durer longtemps encore. La petite victime ne trouve pas le temps long dans la Main de Celui qui la sacrifie et peut dire que, si elle passe par le sentier de la souffrance, elle demeure bien plus encore sur la route du bonheur, du vrai, maman chérie, de celui que nul ne saurait lui ravir."Je me réjouis, disait saint Paul, d’accomplir en ma chair ce qui manque à la passion de Jésus-Christ pour son corps qui est l’Église." Oh, comme ton cœur de mère devrait divinement tressaillir en pensant que le Maître a daigné choisir ta fille, le fruit de tes entrailles, pour l’associer à sa grande œuvre de rédemption, et qu’Il souffre en elle comme une extension de sa passion. L’épouse est à l’Époux, le mien m’a prise, Il veut que je Lui sois une humanité de surcroît en laquelle Il puisse encore souffrir pour la gloire de son Père, pour aider aux besoins de son Église ; cette pensée me fait tant de bien… » (L 309, OC p. 748-750)

Élisabeth a un sens profond et juste de la dimension sacerdotale de tous les baptisés, comme le concile Vatican II nous l’a rappelé. Permettez-moi de le citer pour nous introduire plus avant dans la messe que nous célébrons aujourd’hui : « Le Christ Seigneur, grand prêtre d’entre les hommes a fait du peuple nouveau "un royaume, des prêtres pour son Dieu et Père". Les baptisés, en effet, par la régénération et l’onction du Saint-Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, pour offrir, par toutes les activités du chrétien, autant de sacrifices spirituels, et proclamer les merveilles de celui qui des ténèbres les a appelés à son admirable lumière. C’est pourquoi tous les disciples du Christ, persévérant dans la prière et la louange de Dieu, doivent s’offrir en victimes vivantes, saintes, agréables à Dieu, porter témoignage du Christ sur toute la surface de la terre, et rendre raison, sur toute requête, de l’espérance qui est en eux d’une vie éternelle. » (LG 10) Oui, riche du témoignage vécu par notre sœur Élisabeth de la Trinité, offrons-nous maintenant avec le Christ pour la gloire de Dieu et le salut du monde.  

fr. Philippe Hugelé, ocd- (Couvent d’Avon)