10e Dimanche T.O. ; Mt 9,9-13

Vivre de la miséricorde : une Foi vivante par les œuvres !

L’épître aux Romains, dont nous avons lu un extrait, a eu dans l’histoire de l’Eglise un retentissement considérable. Paul y proclame solennellement la justification de l’homme par la foi. Dans le passage entendu, nous lisons : « En raison de sa foi, Dieu estima qu’Abraham était juste. En parlant ainsi de la foi d’Abraham ; l’écriture ne parle pas seulement de lui, mais aussi de nous ; car Dieu nous estimera juste, puisque nous croyons en lui. » (Rm 4, 23-24) Et nous retrouvons un écho à cette affirmation chez Ste Thérèse quand elle dit dans son acte d’offrande à l’Amour miséricordieux : « Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides, car je ne vous demande pas, Seigneur, de compter mes œuvres. Toutes nos justices ont des taches à vos yeux. Je veux donc me revêtir de votre propre Justice et recevoir de votre Amour la possession éternelle de Vous-même. »

Au soir de notre vie, qu’est-ce qui fera que le bon Dieu nous accueillera ? Notre foi, notre confiance audacieuse, ou nos œuvres, notre générosité ?

Si Paul dans l’épître aux Romains insiste clairement sur la justification par la foi, d’autres passages de l’écriture soulignent l’importance des œuvres. Vous connaissez le passage de l’épître de St Jacques où l’auteur semble répondre à l’épître aux Romains : « À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu’un dise : "J’ai la foi", s’il n’a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? (…) Toi, tu crois qu’il y a un seul Dieu ? Tu fais bien. Les démons le croient aussi, et ils tremblent. (…) Abraham, notre père, ne fut-il pas justifié par les œuvres quand il offrit Isaac, son fils, sur l’autel ? Tu le vois : la foi coopérait à ses œuvres et par les œuvres sa foi fut rendue parfaite. (…) Vous le voyez : c’est par les œuvres que l’homme est justifié et non par la foi seule. » (Jc 2, 14…24) Nous avons aussi en mémoire le chapitre XXV de l’Evangile selon St Matthieu où le Christ décrit le jugement dernier : les hommes sont jugés selon leurs œuvres. « Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les gens les uns des autres, (…). Il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux de droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. »

Être sauvé, c’est être accueilli par le Seigneur dans son Royaume de Justice et de Paix. D’une manière plus spirituelle, on présente aussi le salut comme la participation à la vie Trinitaire, nous devenons fils adoptif du Père. Il s’agit pour l’homme de vivre une relation dans une communion personnelle et intime avec Dieu notre Père. La preuve que Dieu nous aime, c’est qu’il est venu nous chercher en Jésus-Christ. En comprenant le salut offert aux hommes comme l’expression de l’amour de Dieu qui nous établit dans une nouvelle relation avec lui, nous ne pouvons concevoir ce salut que comme un don. Car de lui-même, l’homme ne peut accéder à la vie divine, car nous ne pouvons développer en nous que ce que nous y trouvons. Du fait de la différence essentielle qui existe entre l’homme et Dieu, la participation à la vie divine ne peut être qu’un don de Dieu lui-même. L’homme ne peut pas se faire Dieu, mais Dieu peut faire de l’homme son fils.

Être sauvé, c’est accueillir cet amour de Dieu qui m’établi dans une relation nouvelle avec lui. Je suis justifié car je suis placé par amour dans cette relation d’amour infini qui existe entre le Père et le Fils dans l’Esprit Saint. Être sauvé, c’est être aimé et participer à l’amour de Dieu. Dès lors, on comprend que cette justification ne peut être que gratuite. On ne peut prétendre s’imposer dans une relation amoureuse. Si Dieu nous accueille et nous invite à participer à l’Amour trinitaire, ce ne peut être que parce que, Lui, le souhaite, et non parce que nous aurions, d’une manière ou d’une autre, payé notre place. L’amour ne s’achète pas ! Le cantique des cantiques l’affirme de manière catégorique : « Qui offrirait toutes les richesses de ma maison pour acheter l’amour, ne recueillerait que mépris. » Se présenter devant Dieu les mains pleines de nos bonnes œuvres, et lui dire, maintenant tu ne peux plus rien me refuser, j’ai mérité ma place auprès de toi, c’est n’avoir rien compris à ce qu’Il nous offrait. L’amour ne se paye que par l’amour, comme nous le redit Thérèse à la suite de St Jean de la Croix.

Certains peuvent se dire : « c’est trop facile » et me renvoyer les textes cités plus haut sur la nécessité des œuvres, en y ajoutant un autre bien connu : « Ce n’est pas en me disant : Seigneur, Seigneur, qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 7,21) La facilité n’est pas un argument contre la justification par la foi, et cela ne signifie nullement que l’on est autorisé à faire n’importe quoi, sous prétexte que Dieu nous aime gratuitement. Ce n’est pas parce que ce qui nous est demandé semble facile qu’il n’est pas suffisant. Souvenez-vous de l’histoire de Naamân le Syrien, au livre des Rois, à qui Elisée demanda de simplement se baigner pour être guéri de sa lèpre. Naamân, irrité, s’en alla en disant : “Je m’étais dit : Sûrement il sortira et se présentera lui-même, puis il invoquera le nom du Seigneur son Dieu, il agitera la main sur l’endroit malade et délivrera la partie lépreuse”. Ses serviteurs s’approchèrent : “Mon père ! Si le prophète t’avait prescrit quelque chose de difficile, ne l’aurais-tu pas fait ? Combien plus, lorsqu’il te dit : Baigne-toi et tu seras purifié.” Il descendit donc et se plongea sept fois dans le Jourdain : sa chair redevint nette comme la chair d’un petit enfant. » (2R 5, 9…14)

Cependant si notre salut est un don gratuit, nos actions ont des conséquences sur notre relation avec Dieu. Si nous sommes aimés de Dieu gratuitement, et sans mérite de notre part, son amour nous appelle à aimer à notre tour. Comme nous le dit Saint Paul dans l’épître aux Romains, l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit saint. Désormais, il s’agit pour nous, non plus de gagner, de mériter ce don, mais de vivre selon l’Esprit qui nous habite. Nos œuvres ne sont pas nécessaires pour mériter le don, mais elles sont nécessaires pour vivre du don que nous avons reçu. La question que se pose le chrétien n’est plus de savoir ce qu’il doit faire pour mériter le ciel, mais de savoir quelles œuvres témoignent de l’Esprit qui l’habite.

Si l’on est attentif au texte de son épître, c’est bien ce que nous dit St Jacques, il ne récuse pas la justification par la foi, mais l’infidélité à l’Esprit reçu qui tue le don reçu. Sans les œuvres, la foi est belle et bien morte, et par les œuvres, notre foi devient parfaite nous dit St Jacques. Ayant découvert et reçu l’amour de Dieu, je cherche à vivre en conformité avec l’Esprit saint qui m’habite. Comme celui qui pense acheter l’amour de Dieu par ces œuvres, celui qui pense ne pas devoir aimer à son tour, après avoir reçu le don de Dieu, celui-là n’a pas mieux compris l’amour de Dieu. Notre exigence en tant que chrétien est de vouloir collaborer effectivement à l’amour de Dieu qui nous habite.

Cette manière de comprendre l’articulation entre foi et œuvres est, je crois, relativement exigeante finalement. Justifié par la foi, Dieu nous accueille au sein de l’amour trinitaire, nos œuvres exprimant à l’extérieur la réalité spirituelle qui nous habite intérieurement. Certes nous ne réalisons pas tout selon l’Esprit, mais notre bonne volonté est orientée vers cette collaboration active avec l’Esprit Saint. Ma foi est vivante et me sauve, tant que je cherche à développer une communion effective avec l’amour trinitaire, en acte et en vérité. « C’est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices » nous dit Jésus aujourd’hui, miséricorde reçue du Père, et que j’essaie de rayonner autour de moi !

Fr. Antoine-Marie Leduc, o.c.d.