21e Dmanche T.O., Jean 6, 60-69

« À qui irions-nous ? »

« Cette parole est rude ! Qui peut continuer à l’écouter ? »

Que disait Jésus, qui fût à ce point intolérable ? - « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ». Et Jésus insistait, présentant ces mêmes actions sous la forme d’une nécessité, d’une obligation : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’Homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas en vous la vie ! »

Si les disciples avaient pu comprendre immédiatement, loin de se scandaliser, ils se seraient émerveillés devant cette initiative de Jésus.

Depuis des siècles, en Israël, tout sacrifice à Dieu passait par une destruction : ou bien le sang jaillissait d’un être vivant, ou bien des produits du sol partaient en fumée.

Or Jésus, sans aucune critique, met fin définitivement à ce régime provisoire. Son sang sera le dernier versé, son corps sera livré une fois pour toutes ; et désormais les croyants s’uniront à son sacrifice ultime dans le rite d’un repas fraternel, à travers des gestes de vie : manger et boire, et à travers une présence qui sera vraie, immédiate, intensément personnelle, mais qui ne pourra jamais être matérialisée.

Jésus, délibérément, tourne le dos aux sacrifices anciens, à feu et à sang, et il garde, comme uniques signes de son passage pascal et de sa présence, le pain et le vin, qui symbolisent pour tout homme le quotidien, l’indispensable, le vital : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’Homme, vous n’aurez pas la vie en vous ! »

Jésus nous laisse donc les signes que sont le pain et le vin. Mais ces signes ne parlent à l’homme que par les paroles de Jésus. Quand nous revivons chaque matin le sacrifice pascal du Seigneur, il n’y a pas à s’étonner que l’Eucharistie soit pour nous à la fois attirante et opaque, à la fois proximité et distance, à la fois certitude et mystère de la foi ; car, à chaque messe, c’est encore la parole de Jésus qui affirme, qui opère, qui garantit. « Ceci est mon sang » : nous n’avons pas d’autre entrée dans le mystère que ces paroles du Seigneur vivant, pas d’autre appui pour notre foi que ces courtes phrases qui sont pour nous esprit et vie.

Pour les sens de l’homme, pour ses yeux, ses mains, son palais, il n’y a jamais immédiateté entre les signes du pain et du vin et la réalité inouïe dont Dieu les charge. Nous le savons par expérience : à la messe, il y a toujours une distance à traverser par la foi, il y a parfois le moment de l’étonnement, de l’achoppement, surmonté à chaque fois par les mêmes paroles du Christ, dont l’Église est porteuse depuis deux mille ans : « Ceci est mon corps ; ceci est mon sang. »

Seul l’Esprit de Jésus, l’Esprit Paraclet « transmis » au monde grâce à la passion glorifiante du Seigneur, seul l’Esprit de la vérité peut rendre vivantes en nous ces paroles de vie. Car c’est l’Esprit qui vivifie, qui nous branche sur les forces de la résurrection, qui nous remémore les paroles de Jésus et en fait la certitude d’aujourd’hui.

La chair, à elle seule, ne sert de rien. La « chair », au sens biblique, c’est-à-dire tout l’homme, corps, intelligence et cœur, l’homme avec ses richesses, mais avec son indice de fragilité, son besoin d’évidences et ses impatiences devant les choix de Dieu.

Aujourd’hui encore, dans quelques instants, nous allons revivre, en notre nom et au nom de toute l’humanité qui attend le salut, le scandale et le mystère de la première Eucharistie. Que l’Esprit Paraclet, appelé solennellement sur les dons de l’Église, nous donne la joie de faire fond sur la seule parole de Jésus :

« Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle.

Et nous, nous avons cru, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu. »

Fr. Jean-Christian Lévêque, o.c.d.