Homélie 22e Dimanche du Temps Ordinaire

Frères et sœurs,

Hypocrites, orgueilleux, sectateurs, dévoyeurs de la Loi, égocentriques, [et j’en passe], la figure du pharisien dans l’évangile (qui n’est sans doute pas le portrait exact des pharisiens historiques) nous montre les écueils toujours possibles d’une vie religieuse, dont la suite du Christ veut nous affranchir. Mais qui ne s’est jamais trouvé concerné par l’une ou l’autre de ces caricatures spirituelles ? Bien plus, ne faut-il pas faire l’expérience de ces impasses pour éprouver la nécessité d’être libéré par le Christ, lui le seul homme vrai, humble, universel, obéissant à la Loi car totalement donné au Père et à ses frères ? La page d’évangile de ce jour nous invite à parcourir un tel chemin en nous faisant passer de l’obsession des mains sales au désir du cœur pur. Plus largement, elle souligne deux déviations qui me semblent caractéristiques de notre société, donc de nous-mêmes et que je nomme ainsi : la préoccupation aseptique et la manie procédurale. Précisons…

Premièrement, la forte présence, au début de notre évangile, des termes relatifs au nettoyage (lavage, aspersion) indique le souci pharisien de la propreté. Depuis Louis Pasteur, ce souci est le nôtre, mais pour des raisons hygiéniques cette fois et non plus rituelles, si bien que, pris à un premier degré, la négligence des disciples de Jésus en ce domaine nous semble peu imitable. Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause des acquis sanitaire. Mais l’obsession pharisienne de la pureté rituelle ne rejoint-elle pas étrangement la mentalité de notre société du risque zéro, de l’asepsie, de la prudence préservative et des précautions multiples ? Dans notre évangile, Jésus ne fait pas l’éloge de la pureté ni de la propreté, morale ou spirituelle, mais indique où se trouvent les authentiques impuretés : il n’y a pas tant à craindre les mains sales que le cœur qui salit et pollue. On connait le mot de Péguy, fustigeant le kantisme mais plus largement un certain catholicisme bien-pensant : il « a les mains pures mais il n’a pas de main. Et nous, avec nos mains calleuses, nos mains noueuses, nos mains pécheresses, nous avons quelque fois les mains pleines ». De fait, notre foi au Christ ne nous invite pas à vivre comme des séparés, (des pharisiens), des préservés, dont la grande illusion serait de croire que c’est par nos propres efforts que nous pouvons nous nettoyer, nous protéger et rester purs. Au contraire, il n’y a qu’une seule eau qui nettoie, celle que nous donne le Christ, celle qui jaillit de son côté ouvert… Heureuse expérience des mains sales si elle nous permet de croire vraiment que la seule et vraie pureté est celle que donne Dieu…

Deuxièmement, la manie procédurale de notre société, qui est une réalité à la fois technique et juridique, peut ressembler à la multiplicité rituelle que fustige Jésus. Nous évoquons bien sûr deux univers différents : la « tradition des hommes » comme l’appelle Jésus et les nombreuses procédures techniques, informatiques ou juridiques qui émaillent la vie des entreprises et des administrations, et donc la nôtre, n’ont pas les mêmes raisons. Concernant notre société, ces procédures ont indéniablement valeur de soutien et de protection mais la mentalité procédurale risque la pesanteur, l’inhumanité voire l’opacité à la Révélation, en un mot l’idolâtrie. Les pharisiens avaient remplacé le commandement de Dieu par des traditions humaines, plus immédiatement utilisables, explicables et donc transmissibles. Quel contraste entre l’idéal mosaïque exprimé dans le livre du Deutéronome (notre première lecture) et les dérives pharisiennes de notre évangile ! Notre société, elle, a tendance à remplacer la référence à des droits inviolables par des procédures juridiques que l’on pourrait changer selon le goût du moment, dans le recours à des arguments qui ressemblent étrangement à la casuistique pharisienne que développe saint Marc dans des versets de notre évangile que le lectionnaire n’a pas retenus. Dans les deux cas  ma comparaison s’arrête là  le risque est là de faire des lois à notre image, ce qui est de l’idolâtrie, même si on en récuse le nom.

Dérives aseptiques ou procédurales qui nous menacent et font penser aux travers pharisiens que condamne Jésus : il ne s’agit pas tant de pourfendre que d’attirer notre attention et d’envisager un chemin spirituel pour nous aujourd’hui. Je l’esquisserai en deux traits : écoute et engagement. Il bon de relire, en ne les confondant pas avec les caricatures du formalisme et du ritualisme, les appels du Deutéronome : écouter les commandements du Seigneur, les garder et les mettre en pratique pour vivre. C’est aussi l’invitation de saint Jacques : « écouter humblement la Parole de Dieu semée en vous ». Nous n’aurons jamais fini d’apprendre à écouter. Ecouter c’est accueillir, la Parole du Seigneur, en en respectant l’altérité et l’hétérogénéité. Ecouter est toujours une sortie de soi : ouvrir la porte de son cœur pour aller à la rencontre de la Parole. Mais écouter, c’est aussi s’approprier la Parole du Seigneur, en la faisant sienne, en en percevant l’homogénéité avec ce que nous sommes et vivons, d’où l’importance du dedans et de l’intérieur, dont parle Jésus. Ecouter est toujours une entrée en soi : ouvrir la porte de son cœur pour accueillir la Parole. Cette écoute requiert la vigilance à ce que dit le Seigneur, dans le geste de toujours revenir à lui. S’engager en réponse à cette parole est le second trait de notre esquisse. Nous avons souligné que la peur des mains sales ou salies ne peut être la nôtre. Nous connaissons les enfants : une spiritualité de l’enfance serait-elle compatible avec la peur des mains sales ? Garder la Parole ne va donc pas sans une mise en application, ce qui implique du risque, des décisions, des interprétations. L’attitude spirituelle requise est encore la vigilance, comprise comme discernement de ce qu’il convient de faire et de dire. La tradition des anciens pères du désert concernant la garde du cœur, duquel sort le meilleur et le pire de l’homme, nous est utile. Je deviens au fond ce que j’écoute mais aussi ce que je dis, ce que je fais et ce que pense (non que les pensées mauvaises ne peuvent m’assaillir mais le combat des pensées consiste justement à les refuser).

Ecouter et s’engager, dans la vigilance du cœur et un travail de vérité - fondamentalement reçu de Dieu car il n’y a pas de véritable pureté sans la purification par le feu de l’Esprit - voilà le chemin auquel nous invite le Seigneur. Là est notre joie, là est notre avenir : « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu ! » Amen

F. Guillaume, ocd