23e Dimanche T.O. ; Mt 18,15-20

« S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. »

Selon l’affirmation bien connue de l’apôtre Saint-Jean, Dieu est amour, et aujourd’hui saint Paul nous rappelle que l’accomplissement parfait de la loi, c’est cet amour. Ainsi, en définitive, l’accomplissement parfait de notre vie spirituelle, c’est la participation totale au mystère de Dieu, à son amour. D’ailleurs, toute la Parole de Dieu, le Nouveau et l’Ancien Testament, nous raconte comment le Seigneur se révèle comme amour désirant faire alliance avec les hommes.

Aujourd’hui, la lecture de l’Évangile ce jour nous précise que l’amour de Dieu se concrétise dans son désir d’accueillir tous les hommes, de leur offrir le salut, d’ouvrir à nouveau les portes du paradis. Notre responsabilité individuelle et collective vis-à-vis du Seigneur est de répondre à cette invitation à la vie éternelle. Aimer le Seigneur, nous aimer les uns les autres, c’est entrer chacun et ensemble dans le projet de salut, de communion à la vie divine. Dieu nous aime d’abord parce qu’il nous ouvre la vie éternelle, il permet à l’homme faible, limité et pécheur de communier à l’éternité, à la perfection, à l’Amour. Trop souvent, nous entendons l’amour exclusivement dans le domaine de l’affectivité. En quelque sorte, nous croyons répondre à l’amour de Dieu simplement parce que nous éprouvons nous-mêmes quelques sentiments.

Or, le lien entre la première lecture et l’Évangile d’une part, et la deuxième lecture, d’autre part, nous laisse entendre qu’aimer nos frères serait avoir soucis de leur bien véritable, de leur salut. Cela ne devrait pas nous étonner ! La manifestation de l’amour de Dieu pour nous n’est pas d’abord de l’ordre affectif, mais cette manifestation réside dans sa volonté de nous sauver. Aimer, pour Dieu, c’est vouloir et agir dans l’intérêt de l’humanité. Dieu veut le bien de l’homme, son bonheur, sa vie. Aimer, pour Dieu, c’est sauver ! Croître dans l’amour de Dieu, et dans l’amour fraternel, c’est prendre conscience de cet appel à la vie divine et désirer que tout homme y participe. C’est pourquoi, le véritable amour pour nos frères, nous ouvre à une co-responsabilité pour leur bien qui se manifeste par un souci de l’autre et par la prière commune qui fait que nous nous tournons ensemble de la source et le sommet de l’amour véritable qu’est Dieu.

Aussi, aimer à la manière de Dieu ne se vérifie certainement pas en éprouvant d’abord des sentiments pour telle ou telle personne. L’amour se vérifie dans une volonté mise en œuvre pour le bien, le bonheur, l’intérêt vital de l’autre. Aimer comme Dieu aime, vouloir, et agir dans l’intérêt de l’autre, pour son salut, revient à ce que saint Jean de la Croix appelle l’union des volontés. Nous nous aimons non pas pour partager narcissiquement de beaux sentiments, en nous renvoyant la balle, mais pour nous tourner et croître ensemble vers l’amour véritable. Pourtant, il y a un grand risque dans notre coresponsabilité et notre solidarité dans notre marche vers le salut. Celui de pervertir l’amour. L’invitation de l’écriture à veiller sur le bien de nos frères, à les avertir, risque de nous faire verser dans la tyrannie ! L’attitude qui consisterait à vouloir guider l’autre pour son bien, pour son salut, comporte le risque de vouloir les manipuler. Il n’est pas de pire despote que ceux qui prétendent connaître, à la place de l’autre, quel est son intérêt sous prétexte que l’on connaîtrait la volonté de Dieu. Qui suis-je, pour juger a priori de la conduite de l’autre ?

Pour éviter cette tendance au despotisme, le Seigneur dans l’Évangile nous donne trois critères qu’il faut absolument respecter. Tout d’abord, nous n’avons à intervenir que s’il y a une véritable faute de la part de mon frère, un péché, qui amène chez lui un amoindrissement de la communion avec Dieu. Or, comme nous l’enseigne l’Église, le péché dépend certes de la nature de l’acte commis, mais aussi de la conscience et de l’intention de celui qui les commet. C’est pourquoi il nous faudra toujours entrer en relation, en dialogue avec la personne pour connaître ses intentions, la manière dont elle a vécu les évènements, avant de l’accuser. Sans cela, je reste à l’extérieur de l’évènement que je juge, et je ne connais pas véritablement les tenants et les aboutissants de l’acte que j’ai cru comprendre que l’extérieur. D’autre part, Jésus nous demande de vivre cette correction fraternelle en Église, c’est-à-dire à plusieurs. De façon à ce que ce ne soit pas d’abord ma subjectivité qui juge mon frère, mais que par la multiplicité des points de vue et dans le dialogue, nous tentions d’objectiver la correction. Enfin, cette démarche doit se vivre dans la prière, c’est-à-dire qu’ensemble nous nous tournons vers la source du véritable bien dont aucun de nous n’est propriétaire. Le frère à qui je souhaite faire une remarque n’est pas en moins enfants de Dieu que moi, et autant que moi il a la capacité d’accueillir la lumière de Dieu et d’entendre sa parole. Je suis comme lui en chemin vers l’Amour.

Sans la mise en œuvre de ces trois critères, toutes nos démarches de correction fraternelle ne seront que des tentatives d’imposer mon point de vue limité et partiel et ne pourrait se prévaloir d’être ni juste ni vrai. Que l’Esprit Saint nous éclaire : puissions-nous nous acquitter de « la dette de la charité fraternelle », avec douceur et compassion, afin que nos paroles édifient le Corps du Christ, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

Fr. Antoine-Marie Leduc, o.c.d.