2e Dimanche de Pâques ; Jean20,19-31

Il n’est pas facile de croire ! Et la figure de l’apôtre Thomas nous est souvent présentée comme celui qui doute, comme celui qui a du être convaincu par des preuves matérielles, pouvoir toucher Jésus ressuscité. Mais finalement, Thomas serait pour nous plutôt comme une invitation à ne pas céder à nos questionnements trop raisonnables, pour nous ouvrir à l’acte de Foi. Car la Résurrection du Christ demeure un questionnement même pour celui qui l’aurait touché, comment cela peut-il se faire ? Y suis-je aussi appelé ? Quelle est ce nouveau corps semblable à l’ancien ? Les récits des apparitions de Jésus ressuscité d’une certaine manière ne répondent pas vraiment à toutes les questions que nous pourrions nous poser.

En effet, ces apparitions de Jésus ressuscité mettent en lumière deux caractéristiques de la personne de Jésus qui semblent a priori inconciliables : d’une part Jésus semble avoir un corps bien réel, et d’autre part, il semble affranchi des limites de ce corps. En effet, les disciples de Jésus qui le voient ressuscité bien souvent ne le reconnaissent pas au premier abord, ils le prennent pour un homme ordinaire, ils peuvent le toucher, et manger avec lui. Mais ce corps bien réel semble échapper aux lois naturelles de notre terre puisque Jésus disparaît en un instant, ou bien apparaît dans une maison aux portes et aux volets fermés.

Croire en la résurrection ce n’est pas résoudre cette opposition par des raisonnements toujours réducteurs de la réalité spirituelle, mais tenir ensemble ces deux réalités qui nous échappent et constituent le cœur de notre foi. Car c’est bien notre corps personnel qui est appelé à ressusciter, mais ce corps ressuscité est celui qui est transfiguré par l’amour de Dieu. Saint Paul dans l’épître aux Corinthiens n’a pas taché de résoudre théoriquement cette contradiction quand il nous dit : « Autre l’éclat du soleil, autre l’éclat de la lune, autre l’éclat des étoiles. Une étoile même diffère en éclat d’une étoile. Ainsi en va-t-il de la résurrection des morts : on est semé dans la corruption, on ressuscite dans l’incorruptibilité ; on est semé dans l’ignominie, on ressuscite dans la gloire ; on est semé dans la faiblesse, on ressuscite dans la force ; on est semé corps psychique, on ressuscite corps spirituel. Le premier homme, issu du sol, est terrestre, le second, lui, vient du ciel. »

Il est important de croire que c’est bien mon corps qui ressuscitera pour la vie éternelle, car cette résurrection personnelle manifeste la grandeur et la valeur unique de chaque personne. Être un homme, ce n’est pas être simplement un esprit, c’est cette union entre un esprit et un corps qui ensemble ont vocation à participer à la vie éternelle. Mais cette vie éternelle avec notre corps n’est pas la simple continuation de cette vie terrestre marquée par la mort et la finitude. Cette vie éternelle est la transfiguration et la participation de toute notre personne avec l’être et l’amour infini de Dieu.

Je dois vous dire que je ne sais pas exactement ni pratiquement comment cette contradiction entre la réalité corporelle et l’amour spirituel de Dieu peut se résoudre, car je ne suis pas encore ressuscité, mais ce que je sais et ce que je crois, c’est que la résurrection de Jésus me promet à la fois de respecter et d’accueillir toute ma personne et de la transformer. Si je veux respecter la tradition évangélique des apparitions de Jésus, qui manifeste tant la corporéité de cette résurrection que sa liberté face aux pesanteurs matérielles, il me faut tenir une certaine contradiction actuellement irréconciliable. La foi est avant tout relation de confiance avant d’être une compréhension. Comme le dit Saint Augustin de Canterbury dans une sentence bien connue : la Foi recherche l’intelligibilité, mais ce n’est pas la raison qui nous ouvre le chemin de la Foi. Je crois à la résurrection non parce que je comprends ni parce que j’explique cette résurrection, mais parce que je crois que Jésus lui-même est ressuscité et qu’il me promet cette participation à la vie éternelle en respectant mon humanité corporelle et spirituelle. Dans cette relation de confiance, l’Esprit Saint que Jésus répand sur ses disciples peut alors illuminer notre cœur et notre intelligence.

Ce qui fait la supériorité de la loi nouvelle, de la nouvelle alliance par rapport à l’ancienne, ce n’est pas que les préceptes évangéliques soient supérieurs aux préceptes de l’ancienne alliance. Même si l’on peut trouver humainement meilleur les préceptes évangéliques, en eux-mêmes il ne donne pas plus le salut que l’ancienne loi. La connaissance de l’Évangile ne fait pas de nous des saints, cette connaissance ne donne pas la Foi. S’il suffisait de connaître ou de toucher pour croire, les apôtres n’auraient pas vécu le cheminement décrit par les récits d’apparitions de Jésus ressuscité.

En effet, nous dit Nicolas Cabasilas, « les apôtres eurent l’avantage d’être instruits de toute doctrine et qui plus est, par le Sauveur lui-même, ils furent spectateurs de toutes les grâces déversées par lui dans la nature humaine et de toutes les souffrances endurées par lui pour les hommes. Ils le virent mourir, ressusciter et monter au ciel, pourtant, bien qu’ayant connu tout cela, tant qu’ils ne furent pas baptisés, il s’entend à la Pentecôte, par l’Esprit Saint, ils ne montrèrent rien de nouveau, de noble, de spirituel, de meilleure qu’auparavant. Mais quand vint pour eux le baptême et que le paraclet fit irruption dans leurs âmes, alors ils devinrent des hommes nouveaux et ils embrassèrent une vie nouvelle, ils furent des guides pour les autres et firent brûler la flamme de l’amour du Christ en eux-mêmes et dans les autres. De la même manière, Dieu conduit à la perfection tous les saints venus après eux : ils le connaissent et l’aiment, non pas attirés par de simples paroles, mais transformée par la puissance de l’Esprit Saint, tandis que l’aimé les façonne et les transforme. »

Ainsi, croire, comme Thomas, devient l’acte de confiance de l’homme qui se laisse saisir par l’Esprit, illuminateur intérieur.

Fr. Antoine-Marie Leduc, o.c.d.