Avant sa conversion : ch. 1 à 7

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Chapitre 1 : Enfance

Le bonheur d’avoir des parents vertueux et craignant Dieu [1], ainsi que les grâces dont le Seigneur me favorisait, auraient dû suffire, si je n’avais été si infidèle, pour me fixer dans le bien. Mon père se plaisait à la lecture des bons livres, et il voulait en avoir en castillan, afin que ses enfants pussent les lire. Cette industrie, le soin avec lequel ma mère nous faisait prier Dieu et nous inspirait de la dévotion envers Notre-Dame ainsi qu’envers quelques saints, éveillèrent ma Piété, à l’âge, ce me semble, de six à sept ans. J’étais soutenue par l’exemple de mes parents, qui n’accordaient leur faveur qu’à la vertu et en étaient eux-mêmes largement doués. Mon père avait une admirable charité envers les pauvres et la compassion la plus vive pour les malades. Sa bonté à l’égard des serviteurs allait si loin, que jamais il ne put se résoudre à prendre des esclaves ; son âme était trop attristée à la vue de leur sort. Aussi, ayant eu quelque temps dans sa maison une esclave d’un de ses frères, il la traitait à l’égal de ses enfants, et il était si touché de ne pas la voir libre, qu’il en éprouvait, disait-il, une intolérable douleur. Dans ses paroles se fit toujours remarquer un respect souverain pour la vérité. Nul ne l’entendit jamais ni jurer, ni médire ; la plus sévère pureté de mœurs brillait dans toute sa vie.

Dieu avait également orné Ma mère de nombreuses vertus. Elle passa ses jours dans de grandes infirmités. Sa modestie était parfaite : douée d’une beauté rare, jamais elle ne parut en faire la moindre estime ; comptant à peine trente-trois ans quand elle mourut, elle avait adopté déjà la mise des personnes âgées. Elle charmait par la douceur de son caractère, comme par les grandes qualités de son esprit. Sa vie tout entière s’était écoulée au sein d’extrêmes souffrances, et sa mort fut des plus chrétiennes.

Nous étions trois sœurs et neuf frères. Grâce à la bonté divine, tous, par la vertu, ont ressemblé à leurs parents, excepté moi. J’étais cependant la plus chérie de, mon père ; et, tant que je n’avais pas encore offensé Dieu, sa prédilection pour moi n’était pas, ce me semble, sans quelque fondement. Aussi, lorsque je me rappelle les bonnes inclinations que le Seigneur m’avait données, et le triste usage que j’en ai fait, mon âme se brise de douleur. J’étais d’autant plus coupable que, pour être toute à Dieu, je ne trouvais aucun obstacle dans la société de mes frères.

Je les chérissais tous de l’affection la plus tendre, et ils me payaient de retour. Toutefois il y en avait un, à peu près de mon âge, que. j’aimais plus que les autres [2]. Nous nous réunissions pour lire ensemble les vies des saints. En voyant les supplices que les saintes enduraient pour Dieu je trouvais qu’elles achetaient à bon compte le bonheur d’aller jouir de lui, et j’aspirais, à une mort si belle de toute l’ardeur de mes désirs. Ce n’était par l’amour de Dieu qui m’entraînait ainsi ; du moins je n’y faisais pas réflexion ; je voulais seulement me voir au plus tôt au ciel, en possession de cette ineffable félicité dont les livres nous offraient la peinture.

Nous délibérions ensemble sur les moyens d’atteindre notre but. Le parti qui nous souriait davantage était de nous en aller, demandant notre pain pour l’amour de Dieu, au pays des Maures, dans l’espoir qu’ils feraient tomber nos têtes sous le glaive [3]. Dans un âge aussi tendre, le Seigneur nous donnait, ce me semble, assez de courage pour exécuter un tel dessein, si nous en avions trouvé les moyens ; mais nous avions un père et une mère, et c’était là le plus grand obstacle à nos yeux. Nous étions frappés d’un étonnement profond, en lisant dans ces livres que les châtiments, comme les récompenses, devaient durer à jamais. Que de fois cette pensée fut l’objet de nos entretiens ! Nous aimions à redire sans nous lasser : Quoi ! pour toujours ! toujours ! toujours ! » Et lorsque j’avais ainsi passé un certain temps à répéter ces paroles, Dieu daignait permettre qu’à un âge si tendre, le chemin de la vérité s’imprimât dans mon âme.

Voyant qu’il nous était impossible d’aller dans un pays où l’on nous ôtât la vie pour Jésus-Christ, nous résolûmes de mener la vie des ermites du désert. Dans un jardin attenant à la maison, nous nous mîmes à bâtir de notre mieux des ermitages, en posant l’une sur l’autre de petites pierres qui tombaient presque aussitôt. Ainsi, toute tentative de réaliser nos désirs demeurait impuissante. Maintenant encore, je me sens attendrie en voyant combien Dieu se hâtait de me donner ce que je perdis par ma faute.

Je faisais l’aumône autant que je le pouvais, mais mon pouvoir était petit. Je savais trouver des heures de solitude pour mes exercices de piété, qui étaient nombreux : je me plaisais surtout à réciter le rosaire ; c’était une dévotion que ma mère avait extrêmement à cœur, et elle avait su nous l’inspirer. En jouant avec des compagnes du même âge que moi, mon grand plaisir était de construire de petits monastères et d’imiter les religieuses. J’avais, ce me semble, quelque désir de l’être, mais ce désir était moins vif que celui de vivre dans le désert et de donner ma vie pour Dieu.

Quand ma mère mourut, j’avais, je m’en souviens, près de douze ans [4]. J’entrevis la grandeur de la perte que je venais de faire. Dans ma douleur, je m’en allai à un sanctuaire de Notre-Dame, et me jetant au pied de son image, je la conjurai avec beaucoup de larmes de me servir désormais de mère. Ce cri d’un cœur simple fut entendu. Depuis ce moment, jamais je ne me suis recommandée à cette Vierge souveraine, que je n’aie éprouvé d’une manière visible son secours ; enfin, c’est elle qui m’a rappelée de mes égarements. Une amère tristesse s’empare en ce moment de mon âme, quand ma pensée se reporte aux causes qui me rendirent infidèle aux bons désirs de mes jeunes années. 0 mon Seigneur, puisque vous semblez avoir résolu de me sauver (plaise à votre Majesté qu’il en soit ainsi !), puisque les grâces que vous m’avez accordées sont si grandes, n’auriez-vous pas trouvé juste, non dans mon intérêt, mais dans le vôtre, de ne pas voir profanée par tant de souillures une demeure où vous deviez habiter d’une manière si continue ? Je ne puis même prononcer ces paroles sans douleur, parce que je sais que toute la faute retombe sur moi. Quant à vous, Seigneur, vous n’avez rien omis, je le reconnais, pour m’enchaîner tout entière dès cet âge à votre service. Pourrais-je me plaindre de mes parents ? Non. Ils ne m’offraient que l’exemple de toutes les vertus, et ils veillaient avec une tendre sollicitude au bien de mon âme.

Enfin, après cet âge, vint le moment où mes yeux s’ouvrirent sur les grâces de la nature ; et Dieu, disait-on, en avait été prodigue envers moi. J’aurais dû l’en bénir ; hélas ! je m’en servis pour l’offenser, comme on va le voir par mon récit.

Notes :

1. Les parents de Thérèse furent Alphonse Sanchez de Cepeda et Béatrix de Ahumada, illustres tous les deux par la noblesse de leur origine, et plus encore par l’élévation de leurs sentiments chrétiens. Alphonse de Cepeda s’était marié deux fois. il avait eu de Catherine del Peso y Henao, sa première femme, deux fils et une fille : Jean, Pierre et Marie. De Béatrix de Ahumada, la mère de Thérèse, il eut sept fils et deux filles : Ferdinand, Rodrigue, Thérèse, Laurent, Pierre, Jérôme, Antoine, Augustin et Jeanne. Béatrix de Ahumada était apparentée au quatrième degré à Catherine del Peso, d’où la nécessité, pour Alphonse de recourir au commissaire général de la Cruzada, afin d’obtenir les dispenses nécessaires. C’est ce qui résulte d’un acte authentique, délivré à Valladolid par l’évêque de Palencia, le 17 octobre 1509. Thérèse naquit à Avila, en Espagne le 28 mars 1515, un Mercredi, vers cinq heures et demie du matin, nous le pontificat de Léon x et la régence de Ferdinand V, qui gouvernait en Castille pour Jeanne, sa fille, mère de Charles-Quint. Elle reçut le baptême dans l’église Saint-Jean, ayant pour parrain Vela Nunez et pour marraine Marie del Aguila. D’après une inscription, placée au bas d’une peinture murale de l’église Saint-Jean, Thérèse aurait été baptisée le 4 avril et non le 28 mars, comme l’affirment la plupart de ses historiens.

2. Ce frère était Rodrigue de Cepeda, né quatre ans, jour pour jour , avant Thérèse.

3. La sainte ne dit rien de la tentative qu’elle fit avec son frère, d’aller au loin remporter la palme du martyre. Les historiens nous racontent qu’âgée de sept ans, elle partit en compagnie de Rodrigue, franchit le pont de l’Adaja et prit la route de Salamanque. Les deux pèlerins étaient à peine à un quart de lieue d’Avila, lorsqu’un de leurs oncles, François Alvarez de Cepeda, les rencontra près du monument dit los Quatro Postes et les ramena à leur mère. Rodrigue, au rapport de Yepès, s’excusait ensuite en disant « que c’était la niÔa qui l’avait entraîné ». Le Monument des Quatro Postes « consiste en une croix massive, taillée d’un seul bloc de granit et placée à ciel ouvert entre quatre colonnes qui portent une architrave, sur laquelle on a figuré l’écusson d’Avila. Il est situé à un quart de lieue de la ville, sur le chemin de Salamanque, et date du XII ème siècle. Il fut élevé pour servir d’abri aux pèlerins, qui désiraient prendre quelque repos en se rendant à l’oratoire Saint-Léonard, distant d’une lieue. » D’après don Vicente de la Fuente, la croix de pierre Y aurait été placée en souvenir de la fuite de sainte Thérèse.

4. Le testament de Béatrix de Ahumada, dont une copie se conserve à la Bibl. nationale de Madrid, a été publié par don Vicente de la Fuente (Escritos de santa Teresa, 1, Docum. n° 4). Il porte la date du 24 novembre 1528 Si aucune erreur ne s’est glissée dans les diverses transcriptions de ce document, sainte Thérèse aurait eu, à la mort de sa mère, plus de treize ans.

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Chapitre 2 : Adolescence

Si je ne me trompe, voici les premières causes le mon infidélité. Plus d’une fois elles ont provoqué en moi cette réflexion : combien coupables sont les parents qui ne cherchent pas à offrir sans cesse à leurs enfants l’exemple et les leçons de la vertu. J’avais, comme je l’ai dit, une mère d’un rare mérite ; néanmoins, parvenue à l’âge de raison, je ne prenais presque rien de ce qu’il y avait de bon en elle ; et ce qui ne l’était pas me fut très nuisible. Elle aimait à lire les livres de chevalerie Pour elle, ce n’était qu’un délassement après l’accomplissement de tous ses devoirs ; il n’en était pas ainsi pour mes frères et pour moi, car nous précipitions notre travail pour nous adonner à ces lectures. Peut-être même, n’y cherchant pour sa part qu’une diversion à ses grandes peines, ma mère avait-elle en vue d’occuper ainsi ses enfants, afin de les soustraire à d’autres dangers qui auraient pu les perdre. Cependant mon père le voyait avec déplaisir, et il fallait avec soin nous dérober à ses regards. Je contractai peu à peu l’habitude de ces lectures. Cette petite faute, que je vis commettre à ma mère, refroidit insensiblement mes bons désirs, et commença à me faire manquer à mes devoirs. Je ne trouvais point de mal à passer plusieurs heures du jour et de la nuit dans une occupation si vaine, même en me cachant de mon père. Je m’y livrais avec entraînement, et pour être contente, il me fallait un livre nouveau [1].

Je commençai à prendre goût à la parure et à désirer plaire en paraissant bien. Je m’occupais de la blancheur de mes mains et du soin de mes cheveux ; je n’épargnais ni parfums, ni aucune de ces industries de la vanité pour lesquelles j’étais fort ingénieuse. Je n’avais nulle mauvaise intention, et je n’aurais voulu, pour rien au monde, faire naître en qui que ce fût la moindre pensée d’offenser Dieu. Pendant plusieurs années, je gardai ce goût d’une propreté excessive et d’autres encore, où je ne découvrais pas l’ombre de péché ; maintenant je vois quel mal ce devait être.

J’avais des cousins germains qui seuls étaient admis dans la maison par mon père ; prudent comme il l’était, il n’en eût jamais permis l’entrée à d’autres ; et plût au ciel qu’il eût usé à leur égard d’une semblable réserve ! Je le découvre maintenant : à un âge où des vertus encore tendres demandent tant de soin, quel danger n’offre pas le commerce de personnes qui, loin de connaître la vanité du monde, éveillent le désir de s’y mêler ! Il y avait presque égalité d’âge entre nous ; mes cousins cependant étaient plus âgés que moi. Nous étions toujours ensemble, ils m’étaient on ne peut plus attachés. Je laissais aller la conversation au gré de leurs désirs, et je l’alimentais moi-même volontiers ; j’écoutais tais ce qu’ils me disaient de leurs inclinations naissantes et de mille bagatelles qui étaient loin d’être bonnes. Ce qu’il y eut de pire, c’est que mon âme commença dès lors à s’accoutumer à ce qui fut dans la suite la cause de tout son mal.

Si j’avais un conseil à donner à un père et à une mère, je leur dirais de considérer de près avec quelles personnes leurs enfants se lient à cet âge ; car, ayant naturellement plus de pente au mal qu’au bien, ils peuvent rencontrer dans ces liaisons de grands dangers pour la vertu. J’en ai fait l’expérience : j’avais une sœur beaucoup plus âgée que moi, en qui je voyais une vertu irréprochable et une bonté parfaite ; et cependant je ne prenais rien d’elle, tandis que je fis bientôt passer dans mon âme les mauvaises qualités d’une parente qui nous visitait souvent. Ma mère, voyant sa légèreté et devinant, ce semble, le mal qu’elle devait me faire, n’avait rien négligé pour lui fermer l’entrée de la maison ; mais tous ses soins furent inutiles, tant elle avait de prétextes pour venir. Je commençai donc à me plaire dans sa société ; je ne me lassais pas de m’entretenir avec elle : car elle m’aidait à me procurer les divertissements de mon goût, elle m’y entraînait même, et me faisait part de ce qui la regardait, de ses conversations et de ses vanités.

J’avais, je crois, un peu plus de quatorze ans lorsque s’établit entre nous ce lien d’amitié et cette confidence intime ; et, dans toute cette première époque de ma vie, je ne trouve aucun péché mortel qui m’ait séparée de Dieu. Ce qui me sauva, ce fut sa crainte que je ne perdis jamais, et une crainte plus grande encore de manquer aux lois de l’honneur [2]. Ma résolution de le conserver intact était inébranlable ; rien au monde, ce me semble, n’aurait pu la changer ; aucune amitié de la terre n’aurait été capable de me faire fléchir. Pourquoi faut-il que je ne me sois point servie, pour être toujours fidèle à Dieu, de ce grand courage que je trouvais en moi pour ne blesser en rien l’honneur du monde ? J’ambitionnais avec passion de le conserver sans tache, et je ne voyais pas que je le perdais de mille manières, parce que je négligeais les moyens nécessaires pour le garder ; j’évitais seulement avec un soin extrême de me perdre tout à fait.

Mon père et nia sœur voyaient avec déplaisir mon amitié pour cette parente, et m’en faisaient souvent des reproches ; mais la difficulté de lui interdire l’entrée de la maison et mon ingénieuse malice rendaient inutiles leurs sages avis. Je m’effraie parfois de voir le mal que peut faire, au temps de la jeunesse surtout, une mauvaise compagnie. Si je ne l’avais éprouvé, je ne pourrais pas le croire. Je voudrais qu’instruits par mon exemple, les pères et les mères fussent d’une extrême circonspection sur ce point. C’est la vérité que la conversation de cette jeune parente produisit en moi le plus triste changement, Il y avait dans mon âme un penchant naturel à la vertu, et déjà l’on n’en découvrait presque plus de vestiges : cette amie et une autre compagne non moins légère avaient, en quelque sorte, imprimé dans mon cœur la frivolité de leurs sentiments. Par là je comprends l’utilité immense de la compagnie des gens de bien ; je suis convaincue que, si, à cet âge, je m’étais liée avec des personnes vertueuses, j’aurais persévéré dans la vertu. Oui, si l’on m’avait alors enseigné à craindre le Seigneur, mon âme aurait puisé dans de telles leçons assez de force pour ne pas tomber. Je vis, hélas ! s’effacer cette crainte filiale et il ne me restait que celle de manquer à l’honneur. Le désir de ne blesser en rien faisait de ma vie un perpétuel tourment ; néanmoins, en bien des choses, quand j’espérais qu’elles resteraient inconnues, je ne craignais pas d’aller grandement contre ses lois et contre ma conscience.

Telles furent, ce me semble, les causes de mes premières infidélités. La faute n’en est peut-être pas aux personnes dont j’ai fait mention, mais à moi seule ; il suffisait de ma malice pour m’éloigner ainsi du droit sentier. Je ne trouvais d’ailleurs dans les servantes de la maison que trop de concours pour le mal. Si l’une d’entre elles m’eût donné de bons conseils, peut-être je les aurais suivis ; mais l’intérêt les aveuglait, comme j’étais aveuglée moi-même par les sentiments de mon cœur.

Je dois cependant ce témoignage à la vérité : c’est que je n’ai jamais senti en moi le moindre attrait pour ce qui aurait pu flétrir l’innocence, parce j’avais naturellement horreur des choses déshonnêtes. Ce que je recherchais uniquement, c’était le passe-temps d’une honnête conversation. Mais enfin, une telle occasion pouvait me devenir dangereuse, et l’honneur de mon père et de mes frères aurait pu en souffrir. Dieu seul m’a délivrée de tant de périls, paraissant en quelque sorte lutter contre ma volonté pour m’empêcher de me perdre.

Tout cela néanmoins ne put être tellement enveloppé dans le secret, qu’il ne s’élevât quelque nuage sur ma réputation, et que mon père n’en conçût quelque crainte. Aussi, trois mois s’étaient à peine écoulés depuis que je me laissais aller à ces vanités, lorsqu’on me fit entrer dans un couvent de la ville, où l’on élevait des jeunes filles de ma condition, mais qui n’étaient pas mauvaises comme moi [3]. L’affaire fut conduite avec le plus grand secret. J’étais seule avec un de mes parents dans la confidence ; et afin que le publie n’y trouvât point à redire, on choisit le moment du mariage de ma sœur [4]. Le prétexte était excellent : n’ayant plus de mère, je ne devais pas rester seule dans la maison. L’excessive tendresse de mon père pour moi et mon soin de ne rien laisser paraître, devaient sans doute me rendre moins coupable à ses yeux ; ainsi il me conserva ses bonnes grâces.

Au fond, ce temps avait été de courte durée, et si quelque chose avait transpiré au dehors, on ne pouvait néanmoins rien articuler de certain. J’avais mis tous mes soins à m’entourer de secret et de mystère, tant je tremblais d’imprimer la moindre tache à ma réputation. Insensée ! je ne considérais pas que je ne pouvais rien cacher à Celui qui voit tout. 0 Dieu de mon cœur ! quel funeste ravage ne fait point dans le monde l’oubli de cette vérité, et la folle pensée que des offenses commises contre vous peuvent rester secrètes ! J’en suis convaincue, nous éviterions de grands maux, si nous comprenions que l’intérêt suprême pour nous n’est pas de nous dérober à l’œil des hommes, mais de ne rien faire qui blesse la sainteté de vos regards.

Les huit premiers jours j’éprouvai un cruel ennui moins par le déplaisir de me voir dans cette retraite que par la crainte qu’on ne connût ma conduite. Au reste, j’étais déjà bien lasse de la vie que j’avais menée. Je ne pouvais commettre aucune offense contre le Seigneur sans en être saisie d’une crainte très vive, et j’avais soin de m’en confesser au plus tôt. A mon arrivée au couvent, mon âme était pleine d’angoisses ; mais huit jours s’étaient à peine écoulés, et déjà je me trouvais beaucoup plus heureuse dans cet asile que dans la maison de mon père. De leur côté, toutes les habitantes du monastère étaient contentes de ma présence au milieu d’elles, et me témoignaient beaucoup d’affection. C’est une faveur que Dieu m’a faite : partout où j’ai été, on m’a toujours vue avec plaisir. J’avais alors un éloignement mortel pour la vie du cloître : cependant je voyais avec bonheur de si parfaites religieuses, car celles de cette maison étaient admirables de vertu, de régularité et de recueillement. Le démon n’eut garde de m’oublier au sein de cette paix ; il essaya de la troubler par certains messages venus du dehors ; mais la vigilance dont j’étais entourée y mit bientôt un terme. Je sentis alors renaître en mon âme ces saintes habitudes de mon premier âge, et je compris quelle immense faveur Dieu accorde à ceux qu’il met dans la compagnie des gens de bien. On eût dit que sa Majesté cherchait avec sollicitude et persévérance un moyen de me rappeler à elle. 0 Seigneur, soyez béni de m’avoir supportée si longtemps ! Amen.

Une circonstance pouvait, ce me semble, m’excuser, si je n’avais eu tant d’autres fautes à me reprocher : dans ma pensée, ces relations pouvaient se terminer par une alliance honorable pour moi ; de plus, j’avais, sur divers points de ma conduite, consulté mon confesseur, pris même d’autres sages avis, et l’on me disait que je n’allais point contre la loi de Dieu.

Dans le monastère où j’étais, il y avait une religieuse, chargée du dortoir des pensionnaires. C’est par elle, me semble-t-il, que le Seigneur voulut commencer à m’éclairer ; on le verra par ce que je vais dire.

Notes :

1. Ce goût pour de pareils livres n’étonne pas, quand on sait la vogue prodigieuse des romans de chevalerie en Espagne, au seizième siècle. Même des esprits sérieux y trouvaient leurs délices. Charles-Quint, qui en défendait la lecture à ses sujets, dévorait en cachette l’un des plus extravagants, don Belianis de Grèce. Plus tard une pétition, présentée par les Cortès à Philippe II, demandait qu’on jetât au feu toutes ces sortes de livres. on promit de sévir et l’on ne fit rien. L’habitude avait pénétré trop profondément les mœurs espagnoles. Ce courant puissant explique comment une femme aussi pieuse que Béatrix de Ahumada lisait ces romans et les faisait lire à ses enfants. on comprend aussi que Thérèse aidée de son frère Rodrigue, ait eu l’idée, comme le raconte Ribera, de composer un roman de chevalerie, « avec les aventures et les fictions Propres à ce genre d’ouvrages ». (Vie de sainte Thérèse, liv. Ier, ch. V.

2. On reconnaît ici la castillane, la fille de race, qui veut à tout prix conserver l’estime, la considération extérieure que les hommes accordent à la vertu. La langue espagnole appelle ce noble sentiment honra. Elle nomme honor la qualité intérieure, la disposition de l’âme à ne rien faire qui blesse la conscience. Quand la sainte nous dit qu’elle « craint de perdre l’honneur », qu’elle « va contre les lois de l’honneur » elle emploie la mot honra.

3. Ce monastère était Notre-Dame de Grâce, de l’ordre de Saint-Augustin. Construit en 1508 ou en 1509, sur l’emplacement d’une ancienne mosquée, il renfermait quarante religieuses, du temps de sainte Thérèse. Saint Thomas de Villeneuve a prêché dans son église, et en a eu quelque temps la direction spirituelle. Ce monastère existe de nos jours ; on voit encore le confessionnal où Thérèse ne confessa quand elle était pensionnaire ; il est près de la grille qui sépare le chœur des religieuses de la net de l’église. On conerve, comme des reliques, divers objets qui ont été à l’usage de la serve

4. Cette sœur était Marie de Cepeda. Elle épousait don Martin de Guzman y Barrientos.

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Chapitre 3 : Choix de vie

Je commençai à goûter l’excellent et sainte conversation de cette religieuse [1]. J’éprouvais du plaisir à l’entendre si bien parler de Dieu, car chez elle la sainteté s’alliait à beaucoup de jugement. Toute ma vie, au reste, j’ai trouvé un véritable bonheur à entendre parler de Dieu. Elle me raconta comment elle avait résolu d’entrer en religion, à la simple lecture de ces mots de l’Evangile : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. » Dans nos entretiens, elle me faisait la peinture des récompenses que le Seigneur réserve à ceux qui abandonnent tout pour son amour. Une société si sainte déracina bientôt des habitudes contractées dans une société profane ; elle fit renaître en moi la pensée et le désir des choses éternelles, et diminua peu à peu ma vive répulsion pour la vie religieuse, car j’en avais une bien forte. Si Je voyais une des sœurs verser des pleurs en priant, ou pratiquer quelque acte de vertu, je ne pouvais me défendre de lui porter grande envie ; car alors mon cœur était si dur que j’aurais pu lire toute la Passion sans répandre une seule larme, et une telle insensibilité me désolait.

Mon séjour dans ce monastère ne fut que d’un an et demi ; mais il produisit en moi un très heureux changement. Je commençai à faire beaucoup de prières vocales. Je conjurais toutes les religieuses de me recommander à Dieu, afin qu’il me fît embrasser l’état où je devais le servir à son gré. J’y mettais néanmoins intérieurement des réserves ; j’aurais voulu que son bon plaisir n’eût pas été de m’appeler à la vie religieuse, et d’autre part, la perspective de m’engager dans les liens du mariage ne laissait pas de m’inspirer des craintes. Toutefois, quand mon séjour dans cette retraite touchait à son terme, mes prédilections penchaient déjà du côté de l’état religieux. Je ne m’y serais pourtant pas engagée dans ce monastère. Certaines pratiques, qui vinrent à ma connaissance, me paraissaient excessives. Quelques-unes des plus jeunes religieuses me confirmaient dans mon sentiment ; et j’avoue que l’uniformité d’avis parmi elles m’aurait fait une favorable impression. De plus, j’avais une intime amie dans un autre monastère [2] ; c’en était assez, si je devais être religieuse, pour ne choisir que la maison où je vivrais avec elle. J’écoutais plus l’amitié et la nature, que les intérêts de mon âme. Ces saintes pensées d’embrasser l’état religieux se présentaient à certains intervalles, mais elles s’évanouissaient promptement, me laissant indécise.

Durant ce temps, où je ne négligeais pas de travailler à l’amendement de ma vie, le divin Maître se montrait plus jaloux encore de me préparer à l’état qui devait réunir pour moi le plus d’avantages. Il m’envoya une grande maladie qui me força de retourner à la maison de mon père. Dès que je fus rétablie, on me conduisit chez une de mes sœurs qui vivait à la campagne [3]. Sa tendresse à mon égard ne pouvait aller plus loin ; et si elle n’eût consulté que son cœur, jamais je ne me serais séparée d’elle. Son mari avait aussi beaucoup d’amitié pour moi, au moins m’en prodiguait-il les témoignages par toutes sortes de prévenances. Voilà encore une de mes obligations au Seigneur : grâce à lui, j’ai toujours été chérie partout où je me suis trouvée ; mais, imparfaite comme je le suis, j’étais loin de lui en témoigner un juste retour.

Sur notre chemin se trouvait l’habitation d’un frère de mon père [4]. C’était un homme très sage et orné de grandes vertus. Sa femme était morte, et Dieu dès lors le disposait à se donner entièrement à lui. Dans un âge déjà fort avancé, il abandonna tout ce qu’il possédait, et entra dans l’état religieux. Il y mourut d’une manière si édifiante, que j’ai tout sujet de le croire maintenant au ciel. Sur le désir qu’il en manifesta, je passai quelques jours chez lui. Sa conversation roulait ordinairement sur les choses de Dieu et sur la vanité du monde. Son principal exercice était de lire de bons livres écrits en castillan. Il m’invita à lui faire ces lectures : à vrai dire, je n’y sentais pas grand attrait ; j’avais pourtant l’air d’en être fort contente ; car pour faire plaisir, même aux dépens de mes goûts, j’ai porté la complaisance à l’excès ; et ce qui chez d’antres aurait été vertu était un vrai défaut chez moi, parce que souvent j’allais bien au delà des bornes de la discrétion. O ciel ! par quelles voies secrètes le Seigneur me disposait-il à l’état dans lequel il voulait agréer mes faibles services ! Comme il savait contraindre ma volonté à se vaincre elle-même ! Qu’il en soit béni à jamais ! Amen.

Je ne passai que quelques jours chez mon oncle ; mais ses entretiens, ses exemples, les paroles de Dieu que je lisais ou que j’entendais, laissèrent dans mon âme une ineffaçable empreinte. Les vérités qui m’avaient frappée dans mon enfance m’apparurent de nouveau ; je voyais le néant de tout, la vanité du monde, la rapidité avec laquelle tout passe. L’effroi me saisissait à la pensée que si la mort fût venue, elle me trouvait sur le chemin de l’enfer. Malgré cela, ma volonté ne pouvait se déterminer à la vie religieuse. Je voyais pourtant que c’était l’état le plus parfait et le plus sûr ; aussi peu à peu je me décidai à me faire violence pour l’embrasser.

Pendant trois mois je livrai bataille à ma volonté ; voici les armes dont je me servais pour la vaincre. Je me disais : les peines et les souffrances de la vie religieuse ne sauraient dépasser ce qu’on endure en purgatoire, et moi je m’étais rendue digne de l’enfer ; je ne me dévouais donc à rien de fort héroïque en acceptant le purgatoire de la vie religieuse ; je m’en irais ensuite droit au ciel, où tendaient tous mes désirs. C’était plus, ce me semble, la crainte servile que l’amour, qui m’imprimait ce mouvement vers la vie religieuse.

Le démon me représentait qu’élevée si délicatement, jamais je ne pourrais soutenir les austérités du cloître. Je lui opposais la pensée des souffrances de Jésus-Christ : ce n’était certes rien de considérable que d’endurer quelque chose pour lui : d’ailleurs, il viendrait au recours de ma faiblesse. Je ne me souviens pas si cette dernière pensée était présente à mon esprit ; mais un fait certain, c’est que les assauts de cette époque furent terribles. Je me vis de plus travaillée de fièvres qui me causaient de grandes défaillances ; car j’ai toujours eu peu de santé.

Heureusement j’étais déjà amie des bons livres, et ils me donnèrent la vie. Je lisais les épîtres de saint Jérôme ; je me sentis, par cette lecture, si inébranlablement affermie dans mon dessein d’être toute à Jésus-Christ, que je ne balançai plus à le déclarer à mon père. Un tel acte de ma part, c’était en quelque sorte prendre l’habit. J’étais si jalouse de l’honneur de ma parole, qu’après l’avoir une fois donnée, rien au monde n’eût été capable de me faire retourner en arrière.

Mon père m’aimait si tendrement, que toutes mes instances ne purent le faire céder à mes désirs. Je demandai à d’autres personnes de lui parler en ma faveur ; leurs prières furent également inutiles. Tout ce qu’on put obtenir de lui, ce fut qu’après sa mort je ferais ce que je voudrais. Comme j’avais appris à me défier de moi, et que je redoutais de trouver dans ma faiblesse un écueil pour ma persévérance, je jugeai qu’un tel parti ne me convenait pas, et j’exécutai mon dessein par une autre voie, comme je vais le dire.

Notes :

1. C’était Marie BriceÔo. Elle était née en 1498. Fille de don Gonzalve BriceÔo et de doÔa Brigitte Contreras, noms illustres dans la noblesse d’Avila, elle entra en religion en 1514 et mourut en 1592. On rapporte à son sujet un évènement un événement merveilleux, survenu peu avant l’entrée de Thérèse au pensionnat. Pendant que la communauté était réunie pour l’oraison, un point lumineux appartit en. forme d’étoile ; après avoir fait le tour du chœur, il s’arrêta au-dessus de Marie BriceÔo et disparut dans sa poitrine. Lorsque Alphonse de Cepeda amena sa fille, la supérieure la confia à cette religieuse, et plus tard la merveille s’expliqua. (Reforma de los Descalzos, t 1, livre 1, ch. VII.) Le souvenir de ce fait ne perpétue par un tableau allégorique, placé dans l’église des augustines ; au bas, on lit en espagnol : « Ce tableau représente sainte Thérèse, quand elle était pensionnaire dans ce couvent de grâce, et sa vénérable maîtresse doÔa Marie BriceÔo religieuse d’une vertu exemplaire. Au second plan, on voit deux anges dont l’un dit : « Thérèse, dans la maison de saint Augustin, tu apprendras à connaître ta vocation. L’autre, qui porte la règle des Carmélites réformées, dit : « Thérèse, va et fonde des couvents. »

2. Cette fidèle amie de sainte Thérèse s’appelait Jeanne Suarez, religieuse d’une admirable régularité. Elle était dans le monastère de l’incarnation d’Avila, de l’ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel.

3. Marie de Cepeda, mentionnée an chapitre précédent ; elle habitait avec son mari à Castellanos de la CaÔada.

4. C’était Sanchez de Cepeda ; il vivait dans la petite ville d’Hortigosa, à quatre lieues d’Avila.

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Chapitre 4 : Débuts dans la vie religieuse et grave maladie

Tandis que je méditais mon dessein, j’eus le bonheur de persuader à l’un de mes frères [1], en lui montrant la vanité du monde, d’embrasser l’état religieux. Ainsi il fut convenu entre nous qu’un jour, de grand matin, il me conduirait au monastère où était cette amie pour laquelle j’avais une grande affection [2]. Cependant, je me sentais alors prête à entrer dans tout autre couvent, si j’avais eu l’espoir d’y mieux servir Dieu, ou si mon père m’en eût témoigné le désir ; car déjà je cherchais, sérieusement le bien de mon âme, et quant au repos de la vie, je n’en tenais nul compte.

Oui, je dis vrai, et le souvenir m’en est encore présent, lorsque je sortis de la maison de mon père, ma douleur fut telle, que ma dernière heure, je le crois, ne peut m’en réserver une plus grande. Il me semblait que tous mes os se détachaient les uns des autres. L’amour de Dieu n’étant pas en moi assez fort pour surmonter celui de mon père et de mes parents, je me faisais une indicible violence, et si le Seigneur ne m’eût aidée, mes considérations auraient été impuissantes à me faire aller de l’avant. Mais à ce moment il me donna le courage de triompher de moi-même, et j’exécutai mon dessein [3].

Lorsque je reçus l’habit, le Seigneur me fit comprendre combien il favorise ceux qui s’imposent violence pour le servir. A dire vrai, cette violence n’avait été connue que de lui seul : au dehors, l’on ne voyait en moi qu’un inébranlable courage. A l’instant même, il versa dans mon âme une si grande satisfaction de mon état, que rien n’a pu l’altérer jusqu’à ce jour. A une cruelle sécheresse qui me désolait, il fit succéder le suave sentiment d’un tendre amour pour lui. Toutes les pratiques de la vie religieuse me devenaient une source de délices. Parfois, il m’arrivait de balayer aux mêmes heures que je donnais jadis à mes plaisirs et à nies parures ; alors la seule pensée qu’enfin je n’étais plus esclave de ces vanités, répandait dans mon cœur une joie nouvelle ; j’en étais étonnée, et je ne voyais point d’où elle pouvait me venir.

Lorsque je me rappelle ces choses, il n’est rien de si difficile que je ne me sente le Courage d’entreprendre. Que de fois j’en ai fait l’épreuve ! Lorsque, dès le commencement d’une œuvre sainte, j’ai vaincu les résistances d’une nature lâche, toujours j’ai en à m’en applaudir. Quand on agit purement pour Dieu, il permet, afin d’accroître nos mérites, que l’âme éprouve je ne sais quel effroi, jusqu’au moment où elle aborde l’action ; mais plus cet effroi est grand, plus aussi, quand elle en triomphe, elle en est récompensée et rencontre de délices dans ce qui lui semblait si ardu. Dès cette vie même, il plaît au divin Maître de payer cette grandeur de courage par des jouissances intimes, connues seulement des âmes qui les goûtent. J’en ai fait l’expérience, je le répète, en des choses de grande importance. Aussi je ne conseillerais jamais, s’il m’était permis de donner un avis, d’écouter de vaines craintes et de négliger une bonne inspiration, quand, là différentes reprises, elle vient nous solliciter. Si la gloire de Dieu en est 1’unique terme, le succès est assuré ; car ce grand Dieu est tout-puissant. Qu’il soit béni à jamais ! Amen.

O mon souverain bien et mon repos ! n’était-ce donc pas assez des grâces dont vous m’aviez comblée jusqu’alors ? Vous m’aviez conduite par tant de détours à un état si sûr ; vous veniez de m’ouvrir un asile où vous comptiez tant de fidèles servantes, dont l’exemple devait m’enflammer d’ardeur dans votre service. Je ne sais comment poursuivre mon récit, quand je me rappelle ma profession religieuse, mon grand courage, ma joie si pure en ce beau jour, et les noces spirituelles célébrée avec vous. Je ne puis en parler sans verser des larmes, mais ce devraient être des larmes de sang ; mon cœur devrait se fendre de regret, et ce ne serait pas trop pour effacer tant d’offenses commises depuis ce jour. Il me semble maintenant que j’avais raison de ne pas vouloir aspirer à une si grande dignité, puisque je devais si mal en user. Pendant près de vingt ans, vous avez souffert une infidèle, et vous avez voulu être l’offensé pour que je sois la privilégiée. Ne dirait-on pas, ô mon Dieu ! que je n’avais juré que de trahir tous mes serments ? Sans joute, une telle intention n’était pas alors dans mon âme ; mais, hélas ! à voir les œuvres qui suivirent, je .ne sais plus qu’en penser. Du moins, ô mon Époux ! cette infidélité servira à faire mieux connaître qui vous êtes et qui je suis. Je puis le dire avec vérité, ce qui souvent adoucit le regret de tant d’offenses, c’est la pensée consolante qu’elles révèlent au grand jour la multitude de vos miséricordes. Et en qui, Seigneur, peuvent-elles resplendir d’une manière plus éclatante qu’en moi, qui, par mes fautes, ai tant obscurci ces grandes grâces dont vous aviez enrichi mon âme ? Combien je suis à plaindre, ô mon Créateur ! Je n’ai aucune excuse, et toute la faute en retombe sur moi. Si, par le plus faible retour, mon cœur eût répondu aux premières marques de votre amour, je le sens, je n’aurais pu aimer que vous, et c’eût été le remède à tous mes maux. Mais je ne l’ai point mérité, je n’ai pas eu cet avantage ; il ne me reste, Seigneur, qu’à implorer votre miséricorde.

Malgré tant de bonheur, ma santé ne résista point au changement de vie et de nourriture. Mes défaillances augmentèrent, et il me prit un mal de cœur si violent, qu’il inspirait de l’effroi ; ajoutez à cela toute une complication de maux. C’est ainsi que je passai cette première année. Elle s’écoula pure, sans presque aucune offense du Seigneur. Mon mal était à un tel degré de gravité, que j’étais presque toujours sur le point de m’évanouir ; souvent même je perdais entièrement connaissance. Mon père, avec des soins incroyables, cherchait quelque remède ; les médecine de l’endroit n’en trouvant point, il ne balança pas à me conduire dans un lieu fort renommé. Là, lui disait-on, ma maladie, comme tant d’autres, céderait à l’habileté du traitement. Le monastère où j’étais n’ayant pas de vœu de clôture rien ne s’opposait au voyage. J’eus le bonheur d’avoir pour compagne cette amie dont j’ai parlé, religieuse déjà ancienne. Mon séjour dans ce pays fut à peu près d’un an. Durant trois mois je me vis soumise, par la violence des remèdes, à une effroyable torture : je ne sais comment j’ai pu y résister ; mais si l’âme s’éleva au-dessus de la souffrance, le corps succomba, comme je le dirai, à un traitement d’une telle rigueur.

Les remèdes ne devaient commencer qu’au printemps, et je m’étais mise en route au commencement de l’hiver. Le village où habitait cette sœur dont j’ai parlé [4] étant voisin de l’endroit où j’allais [5], je restai tout ce temps chez elle ; j’attendais ainsi le mois d’avril, et j’évitais les allées et les venues. Je revis en passant cet oncle dont la maison se trouvait, comme je l’ai dit, sur notre chemin. Il me fit présent d’un livre qui avait pour titre : Le Troisième Abécédaire [6] ; c’était un traité de l’oraison de recueillement. J’avais lu, durant cette première année, plusieurs bons livres ; et j’étais bien résolue de ne plus en lire de frivoles, comprenant trop le mal qu’ils m’avaient fait. J’ignorais néanmoins encore comment je devais faire oraison et me recueillir. Ce traité me causa donc le plus grand plaisir ; et je résolus de suivre le chemin qu’il me traçait, avec toute l’application dont je serais capable. Comme déjà le Seigneur m’avait accordé le don des larmes et que la lecture faisait mes délices, je commençai à me ménager des heures de solitude, et à purifier mon âme par une confession plus fréquente. C’est ainsi disposée que j’entrai dans cette voie spirituelle, ayant ce livre pour guide et pour maître. Pendant vingt ans, à dater de ce que je raconte, ce fut en vain que j’en cherchai un, je veux dire un confesseur qui m’entendît. Privée d’un tel appui, bien des fois je retournai en arrière, je fus même exposée à me perdre entièrement. Un maître spirituel qui m’aurait connue, m’aurait du moins aidée à sortir des occasions dangereuses où je me suis trouvée.

Dieu voulut couronner mes premiers efforts, et durant les neuf mois que je passai dans cette solitude, il se montra prodigue de faveurs. Je n’étais pourtant pas aussi exempte de fautes que l’exigeait mon livre, je n’y aspirais pas même, parce qu’à mes yeux une si parfaite vigilance était chose presque impossible. Je veillais seulement avec une grande attention à me préserver de tout péché mortel, et plût à Dieu que je l’eusse toujours fait avec autant de perfection ! Mais pour les péchés véniels, je n’y regardais pas de si près, et ce fut là ce qui fit tant de mal à mon âme. A la fin de ces neuf mois, Notre-Seigneur, non content des délices qu’il m’avait fait savourer, daigna m’élever à l’oraison de quiétude, et quelquefois même jusqu’à celle d’union. L’une et l’autre m’étaient inconnues ; j’ignorais leur nature et leur prix ; il m’eût été cependant très utile d’en avoir une connaissance exacte. A la vérité, cette union ne durait que très peu, je ne sais même si c’était le temps d’un Ave Maria, mais les effets que j’en ressentais étaient étonnants. Je n’avais pas vingt ans encore, et je foulais, ce me semble, sous les pieds le monde vaincu. Je portais, il m’en souvient, une compassion profonde à ceux qui suivaient ses lois, même en des choses licites.

Voici quelle était ma manière d’oraison. Je tâchais, au que je le pouvais, de considérer Jésus-Christ notre bien et notre maître comme présent au fond de mon âme. Chaque mystère de sa vie que je méditais, je me le représentais ainsi dans ce sanctuaire intérieur. Toutefois, je passais la plus grande partie du temps à lire de bons livres ; ils étaient le charme et le rafraîchissement de mon âme. Dieu ne m’a pas donné le talent de discourir avec l’entendement, ni celui de me servir avec fruit de l’imagination. Cette dernière faculté est chez moi tellement inerte, que lorsque je voulais me peindre et me représenter en moi-même l’humanité de Notre-Seigneur, jamais, malgré tous mes efforts, je ne pouvais en venir à bout.

A la vérité, l’âme qui ne peut discourir, si elle persévère, arrive bien plus vite à la contemplation, mais sa voie est très laborieuse et très pénible ; car, dès que la volonté ne se trouve pas occupée, et que l’amour ne se

porte pas sur un objet présent, cette âme demeure comme sans appui et sans exercice. La solitude et la sécheresse la font beaucoup souffrir, et les pensées lui livrent un terrible combat. A des âmes de cette trempe, il faut plus de pureté de conscience qu’à celles qui peuvent agir avec l’entendement. Celles-ci, s’appliquant à approfondir la vanité du monde, les bienfaits divins, les ineffables souffrances du Sauveur, le peu de services qu’elles lui rendent la grandeur des dons qu’il réserve à ceux qui l’aiment puisent dans ces sujets divers des lumières et des armes pour se défendre contre les pensées, les occasions et les périls. Mais les personnes privées d’un tel secours se trouvent plus exposées ; c’est pourquoi, ne pouvant puiser en elles-mêmes aucune de ces pensées fortes, elles doivent s’occuper beaucoup à la lecture. Leur voie étant semée de souffrances si cruelles, la lecture, quelque courte qu’elle soit, leur est très utile, nécessaire même, pour se recueillir et pour remplacer l’oraison mentale qu’elles ne peuvent faire. Que si le maître qui les dirige leur interdit l’usage du livre, et les force à persévérer dans l’oraison sans ce secours, il leur sera impossible de lui obéir longtemps, et elles ne feront que ruiner leur santé en s’obstinant à soutenir une lutte si pénible.

Je le reconnais maintenant, ce fut par une conduite particulière de Notre-Seigneur que, pendant dix-huit ans, je ne trouvai aucun maître spirituel. Car si, au milieu du long tourment et des sécheresses que me faisait endurer l’impuissance de discourir, j’en avais rencontré un qui eût voulu me conduire de cette manière, il m’aurait été impossible d’y résister.

Jamais, durant tout ce temps, excepté quand je venais de communier, je n’osai aborder l’oraison sans un livre. Sans lui, mon âme éprouvait le même effroi que si elle avait eu à lutter seule contre une multitude ennemie ; l’ayant à côté de moi, j’étais tranquille. C’était une compagnie, c’était de plus un bouclier sur lequel je recevais les coups des pensées importunes qui venaient troubler mon oraison. D’ordinaire, je n’étais point dans la sécheresse, mais jamais je n’y échappais quand je me trouvais sans livre ; soudain mon âme se troublait et mes pensées s’égaraient. Avec mon livre, je les rappelais doucement, et par cette attrayante amorce j’attirais, je gouvernais facilement mon âme Souvent je n’avais besoin pour cela que d’ouvrir le livre ; quelquefois je ne lisais que quelques lignes ; d’autres fois je lisais plusieurs pages : c’était suivant la grâce que Notre. Seigneur m’accordait.

Dans ces heureux commencements, il me semblait qu’avec des livres et de la solitude, aucun danger n’aurait pu me ravir un si grand bien. Je crois même qu’avec la grâce de Dieu il en eût été ainsi, si un guide spirituel, ou quelqu’un enfin, m’eût éloignée ou du moins promptement retirée des occasions dangereuses. Une tentative ouverte du démon pour m’entraîner à quelque péché grave m’eût alors trouvée invincible. Mais sa tactique fut si subtile et moi si faible, que toutes mes résolutions me servirent peu : cependant, aux jours de ferveur, elles me furent d’un secours immense pour supporter, avec cette inaltérable patience que le Seigneur me donna, les effrayantes maladies que j’eus à souffrir.

Que de fois, en reportant la vue sur cette époque de ma vie, j’ai considéré avec étonnement la bonté infinie de Dieu ! Que de fois mon âme s’est délectée dans la contemplation de sa magnificence et de sa miséricorde ! Qu’il soit béni de tant de bienfaits ! J’ai vu clairement que jamais il n’a laissé de me récompenser, dès cette vie même, du moindre désir formé pour sa gloire. Quelque défectueuses et imparfaites que fussent mes œuvres, mon divin Maître daignait les améliorer, les perfectionner, leur donner de la valeur. Quant à mes fautes et à mes péchés, il se hâtait de les couvrir d’un voile. Et maintenant il permet qu’un épais nuage les dérobe à la vue de ceux qui en furent témoins ; il fait plus il les efface de leur mémoire ; il transfigure mes fautes jusqu’à leur donner l’éclat de l’or ; et il se plaît à faire resplendir une faible vertu, que lui seul a mise en moi, pour ainsi dire, malgré mes résistances.

Je veux revenir à ce que l’on m’a commandé d’écrire. Mais faut qu’on le sache : si je devais raconter en détail la conduite de Notre-Seigneur à mon égard dans ces commencements, une pareille tâche serait au-dessus de mes forces. Il faudrait un autre esprit que le mien pour peindre sous leurs vraies couleurs, d’un côté les innombrables bienfaits dont je me vis comblée, de l’autre une ingratitude et une malice qui purent les ensevelir dans l’oubli. Louange éternelle à ce Dieu de bonté dont tant d’infidélités n’ont pu vaincre la patience !

Notes :

1. Antoine de Ahumada.

2. Ce monastère était celui de l’incarnation d’Avila, de l’ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel.

3. Les historiens de sainte Thérèse ne sont Pas d’accord sur le jour de son entrée en religion. Les uns, comme Ribera, le fixent au 2 novembre 1535 ; les autres, avec Yepès, préfèrent le 2 novembre 1533 ; quelques uns le reculent jusqu’à l’année 1536. Deux passages des écrits de la sainte semblent aussi indiquer deux dates différentes. Parlant, au eh. IV de sa Vie, de l’époque où elle se rendait à Becedas pour se faire traiter, c’est-à-dire après sa profession religieuse, elle dit : « Je n’avais pas encore vingt ans. Si ce chiffre est exact, Thérèse serait entrée en religion au milieu de sa dix-neuvième année, par conséquent en 1533. D’autre part, dans une relation de 1575, adressée au P. Rodrigue Alvarez, elle écrit qu’il y a quarante ans qu’elle a pris l’habit. Ce serait donc en 1535.

Ces divers témoignages ne permettent pas d’affirmer, avec pleine certitude, telle date plutôt que telle autre. Pour des motifs qu’il serait trop long d’exposer ici, nous choisissons, comme plus probable, celle du 2 novembre 1533

4. Marie de Cepeda, sœur aînée de la sainte.

5. Cet endroit était Becedas. D’après l’étude minutieuse du texte, il semble que ce fut en novembre 1534, peu après sa profession, que la sainte quitta le monastère de l’Incarnation. C’est d’après cette date que nous fixerons les suivantes. La sainte resta chez sa soeur, Marie de Cepeda, jusqu’au mois d’avril 4535, à Castellanos de la Cafiada. Elle se rendit ensuite à Becedas, appelé aussi Bezadas.

6. Ce remarquable ouvrage est du Père François de Osuna, de l’ordre des Frères mineurs.

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Chapitre 5 : Cure en dehors du monastère

En parlant de l’année de mon noviciat, j’ai oublié de dire que je me laissais aller à de grands troubles pour des choses de peu d’importance. Souvent recevais des réprimandes sans les mériter, et je ne les écoutais qu’avec beaucoup de déplaisir et d’imperfection. Néanmoins, dans ma joie d’être religieuse, j’acceptais tout. Comme je recherchais la solitude et que j’y pleurais mes péchés, les sœurs, s’en étant quelquefois aperçues, s’imaginèrent que je n’étais pas contente, et elles en parlaient dans ce sens. Au fond, je sentais de l’attrait pour toutes les observances du cloître ; mais ce qui ressemblait à du mépris était loin d’avoir des charmes pour moi, tandis que je goûtais une joie très vive de me voir estimée. Je mettais un soin parfait dans tout ce que je faisais, et cela même était vertu à mes yeux. Ce n’est pourtant pas une excuse légitime, parce que je savais admirablement chercher en tout ma propre satisfaction, et ainsi l’ignorance ne saurait me justifier. Il est vrai que ce monastère n’était pas établi sur les bases d’une perfection très élevée, et moi, cédant à la pente de la nature, j’allais à ce qui était moins régulier, et je laissais de côté ce qu’il y avait d’exemplaire.

Je fus témoin alors de l’héroïque résignation que fit éclater une religieuse au milieu d’une bien cruelle maladie. Elle avait au ventre des ouvertures causées par des obstructions, et par où elle rejetait la nourriture qu’elle prenait : ce qui en peu de temps la conduisit au tombeau. Le mal effrayait les autres, moi je portais grande envie à cette inaltérable patience. Je disais à Dieu que, s’il voulait me la donner au même degré, je le priais de m’envoyer toutes les maladies qu’il lui plairait. Il me semble que je n’en redoutais aucune ; ma soif des biens éternels était si ardente, que j’étais résolue à les gagner à quelque prix que ce fût. J’en suis étonnée maintenant, parce qu’alors je n’avais pas encore ce feu de l’amour divin que l’oraison plus tard alluma dans mon âme. Ce n’était qu’une certaine lumière, qui me révélait la vanité de tout ce qui passe, et l’inestimable prix des biens éternels que l’on peut acheter par le sacrifice de ces biens d’un jour. La divine Majesté daigna exaucer ma prière : deux ans ne s’étaient pas encore écoulés, que je me vis assaillie d’un mal différent sans doute, mais qui cependant me causa, l’espace de trois ans, des douleurs non moins sensibles et non moins cruelles, comme je le raconterai bientôt. L’époque du traitement que j’attendais chez ma sœur étant venue, mon père, ma sœur, et cette religieuse, ma fidèle amie et compagne de voyage, de laquelle j’étais si tendrement aimée, m’emmenèrent, avec des soins extrêmes pour me rendre le trajet agréable, à l’endroit où l’on espérait me guérir. Ce fut là que le démon commença à troubler mon âme : Dieu cependant en retira un grand bien.

Dans ce lieu même où j’étais venue chercher ma guérison, vivait un ecclésiastique d’une naissance distinguée, qui, à beaucoup d’intelligence, ne joignait toutefois qu’une science médiocre. Ce fut à lui que je m’adressai pour la confession. Je dois le dire, j’ai toujours eu une prédilection marquée pour les confesseurs éminents en doctrine, car les demi-savants ont nui grandement à mon âme ; mais il ne m’a pas toujours été facile de les rencontrer au gré de mes désirs. J’ai vu par expérience qu’il vaut mieux, quand ils sont gens de bien et de bonnes. mœurs, qu’ils n’aient pas du tout de science que d’en avoir une médiocre ; alors du moins ils se défient, tout comme moi, de leurs lumières, et ils prennent conseil d’hommes vraiment éclairés. Les vrais savants ne m’ont jamais trompée ; les autres sans doute n’en avaient pas la volonté, mais ils n’en savaient pas davantage ; et comme j’avais d’eux meilleure opinion, je pensais n’être obligée qu’à les croire. Leurs décisions me laissaient d’ailleurs plus de large et de liberté. Si je m’étais vue serrée de près, il y a si peu de vertu en moi, que peut-être j’en aurais cherché d’autres. Là où il y avait péché véniel, ils ne voyaient point d’offense ; et là où il y avait péché mortel très grave, ils ne trouvaient qu’une faute vénielle. Cela nuisit beaucoup à mon avancement dans la vertu : il est bon, je crois, de le dire ici, afin que les autres se préservent d’un si grand mal. Mais devant Dieu il m’est clair que je n’avais point d’excuse. Il devait me suffire de savoir qu’une chose n’était pas bonne de sa nature, pour l’éviter avec soin. Le Seigneur a permis, le crois, à cause de mes péchés, qu’ils se soient trompés, et que, trompée par eux, j’en aie égaré d’autres en répétant ce qu’ils m’avaient dit. Je restai, ce me semble, plus de dix-sept ans dans cet aveuglement. Le premier qui commença à me détromper sur certains points fut un religieux très savant de l’ordre de Saint-Dominique [1]. Enfin les Pères de la Compagnie de Jésus m’inspirèrent les plus vives craintes sur toute ma vie, en me montrant, comme je le raconterai plus loin, le mal et la gravité de ces débuts.

Je commençai donc à me confesser à cet ecclésiastique. Si dans la suite j’ai eu plus à dire en confession, à cette époque, comme depuis le commencement de ma vie religieuse, je n’avais que peu de fautes à déclarer. Il en fut frappé, et me voua dès lors un extrême attachement, qui partait d’un bon principe, mais dont l’excès devenait répréhensible. Je lui avais fait comprendre que pour rien au monde je ne me résoudrais jamais à offenser Dieu en matière grave ; de son côté, il m’assurait qu’il était dans les mêmes sentiments ; ainsi, nous eûmes de fréquents entretiens. Comme alors mon âme goûtait habituellement en Dieu d’enivrantes délices, mon plus doux plaisir était de parler de lui. A un tel langage, dans une personne si jeune encore, il se sentait pénétré de confusion. Enfin, poussé par la confiance que je lui inspirais, il commença à me découvrir l’état de son âme, qui était déplorable et des plus dangereux. Depuis près de sept ans il entretenait une affection et des relations coupables avec une femme de l’endroit, et il ne laissait pas de dire la messe. La chose était si publique qu’il était perdu d’honneur et de réputation ; personne cependant n’osait le blâmer en face. Ses aveux me remplirent de compassion, car son dévouement pour moi me l’avait rendu cher. Victime alors d’une inexpérience trop naïve et trop aveugle, je regardais comme vertu de répondre par la reconnaissance et par un retour d’affection à l’amitié qu’on avait pour moi. Maudite soit la loi d’un tel retour, qui va jusqu’à être contraire à la loi de Dieu ! C’est là une folie qui a cours dans le monde, et j’avoue qu’elle me met toute hors de moi quand j’y pense. Quoi ! c’est à Dieu seul qu’est dû tout le bien qu’on nous fait, et nous regardons comme vertu de ne pas briser les liens d’une amitié qui lui déplait ! 0 aveuglement du monde ! Et vous, Seigneur, quelle grâce vous m’auriez faite, si, souverainement ingrate envers ce monde tout entier, j’avais eu le bonheur de ne l’être jamais envers vous ! Mais à cause de mes péchés, le contraire est arrivé.

M’étant procuré, par les personnes mêmes de sa maison, des renseignements plus précis, je connus mieux l’état de cet infortuné, et je découvris en même temps une circonstance qui le rendait un peu moins coupable. La malheureuse femme qui l’avait égaré avait obtenu de lui qu’il porterait au cou, pour l’amour d’elle, une petite figure de cuivre1, où elle avait mis des charmes, et nul n’avait eu le pouvoir de lui faire quitter ce gage perfide.

Je n’ajoute pas entièrement foi à ce que l’on dit des sortilèges, mais je rapporte ce que j’ai vu de mes propres yeux, afin que les hommes se tiennent en garde contre ces femmes qui aspireraient à former de tels liens. Qu’ils le sachent, dès qu’elles ont perdu toute honte devant Dieu, elles que leur sexe oblige plus étroitement à la pudeur, on ne saurait sans péril leur accorder la moindre confiance. Pour arriver à1eurs fins, et pour le succès d’une passion insensée que le démon allume en elles, il n’est rien dont elles ne soient capables. Quant à moi, malgré ma profonde misère, jamais je ne suis tombée dans aucune faute de ce genre ; jamais, dans tout le cours de ma vie, je n’ai en l’intention de faire le mal ; jamais, quand je l’aurais pu, je n’aurais voulu forcer qui que ce fût à m’aimer. Mais c’est le Seigneur qui m’en a préservée, et s’il ne m’eût tenue de sa main, j’aurais pu l’offenser en cela comme dans le reste, car on ne doit fonder sur moi aucune confiance.

Dès que je fus fixée par ces renseignements, je témoignai un intérêt plus affectueux à cet ecclésiastique. Mon intention était bonne, mais ma conduite était blâmable ; car l’espérance d’un bien, quelque grand qu’il fût, n’aurait jamais dû me faire commettre même le plus petit mal. Le plus souvent, je lui parlais de Dieu. Mes paroles lui furent utiles sans doute, mais la grande affection qu’il avait pour moi fut, je crois, chez lui, une plus puissante cause de retour. Pour me faire plaisir, il en vint jusqu’à me livrer la petite figure, que je fis aussitôt jeter dans une rivière. Dès qu’il en fut dessaisi, il se réveilla comme d’un profond sommeil : le tableau de sa conduite durant ces dernières années se déroulait à ses yeux ; il était effrayé de lui-même ; il gémissait de sa coupable vie, et déjà il en était saisi d’horreur. Notre-Dame, je n’en puis douter, lui fit sentir son puissant secours ; car il était très dévot au mystère de sa Conception, et il en célébrait la fête avec grande solennité. Enfin, il brisa sans retour ses tristes chaînes, et il ne pouvait se lasser de remercier Dieu de l’avoir éclairé de sa lumière. Au bout d’un an, à dater du jour même où je le vis pour la première fois, il mourut ; mais, dans cet intervalle, il avait servi Dieu avec une sainte ardeur.

Jamais je ne reconnus rien que d’honnête dans sa grande affection pour moi, bien qu’elle eût pu être d’une pureté plus élevée. Toutefois, en certaines occasions, si nous n’avions eu la pensée de Dieu très présente, nous nous serions trouvés en danger de l’offenser gravement. J’étais alors, je le répète, bien résolue à ne rien faire où j’aurais vu péché mortel ; et, selon moi, c’était précisément cette disposition qui me faisait aimer de lui. Je crois même que tous les hommes sentiront toujours de la prédilection pour les femmes qu’ils verront inclinées à la vertu. Oui, la vertu est pour elles, comme je le dirai dans la suite, le moyen le plus sûr d’exercer ici-bas de l’empire sur les cœurs. Je tiens pour assuré que celui pour lequel j’avais tant prié est dans la voie du salut éternel. Il mourut dans les plus beaux sentiments de foi, et dans l’éloignement le plus complet de l’occasion qui l’avait égaré. Ainsi, il semblerait que le Seigneur voulut se servir de moi pour ouvrir le ciel à. cette âme.

Je restai trois mois dans cet endroit, en proie à de très grandes souffrances, parce que le traitement était trop rigoureux pour ma complexion. Au bout de deux mois, à force de remèdes, il ne me restait plus qu’un souffle de vie. Le mal dont j’étais allée chercher la guérison était devenu beaucoup plus cruel ; les souffrances que j’éprouvais au cœur étaient si vives, qu’il me semblait parfois qu’on me le déchirait avec des dents aiguës ; l’intensité de la douleur arriva à tel point, qu’on craignit que ce ne fût de la rage. Ma faiblesse était extrême ; l’excès du dégoût ne me permettait de rien prendre, si ce n’est du liquide. La fièvre ne me quittait pas ; et des médecines, que pendant un mois on m’avait fait prendre, m’avaient épuisée. Je sentais un feu intérieur qui m’embrasait. Les nerfs se contractèrent, mais avec des douleurs si intolérables, que je ne trouvais ni jour ni nuit un instant de repos. A cela venait encore se joindre une profonde tristesse. Voilà ce que je gagnai dans ce voyage. Mon père se hâta de me ramener chez lui. Les médecins me virent de nouveau ; ils desespérèrent de moi, déclarant qu’indépendamment de tous ces maux, je me mourais d’étisie.

Insensible à l’arrêt qu’ils venaient de prononcer, j’étais absorbée par le sentiment de la souffrance. Des pieds jusqu’à la tête, j’éprouvais une égale torture. De l’aveu des médecins, ces douleurs de nerfs sont intolérables ; et comme chez moi leur contraction était universelle, j’étais livrée à un indéfinissable tourment. Quelle riche moisson de mérites si j’avais su en profiter ! La souffrance dans cet excès de rigueur ne dura que trois mois, mais on n’eût jamais cru qu’il fût possible de résister à tant de maux réunis. Je m’en étonne moi-même en ce moment, et je regarde comme une faveur insigne de Dieu la patience qu’il me donna ; il était visible qu’elle venait de lui. L’histoire de Job, que j’avais lue dans les Morales de saint Grégoire, me fut d’un grand secours. Le divin Maître m’avait, ce semble, fortifiée à l’avance par cette lecture et par l’oraison, à laquelle j’avais commencé à m’adonner ; il m’avait ainsi préparée à tout souffrir avec une résignation parfaite. Mes entretiens n’étaient qu’avec lui. J’avais ces paroles de Job, habituellement présentes à l’esprit, et je me plaisais à les redire : Puisque nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n’en recevrions-nous pas les maux1 ? Et à ces paroles, je sentais, ce me semble, se renouveler mon courage.

Ce long martyre s’était déjà prolongé depuis le mois d’avril jusqu’au milieu d’août, plus douloureux cependant les trois derniers mois. Enfin, le jour de l’Assomption de Notre-Dame arriva [2]. Je montrai le plus vif empressement pour me confesser ; toujours, du reste, j’avais aimé m’approcher souvent de la confession. On s’imagina que la crainte de la mort m’inspirait ce désir, et mon père, pour ne pas m’alarmer, ne voulut point y condescendre. 0 amour excessif de la chair et du sang ! quoiqu’il partît d’un père si catholique, si prudent, si inaccessible par ses lumières à un entraînement d’ignorance, combien cependant il aurait pu me devenir funeste ! Cette nuit même se déclara une crise si terrible que, pendant près de quatre jours, je restai privée de. tout sentiment. On me donna, dans cet état, l’extrême-onction. A toute heure, ou plutôt à tout moment, on croyait que j’allais expirer, et l’on ne faisait que me dire le Credo, comme si j’eusse été capable d’entendre quelque chose. Plus d’une fois même on ne douta plus que je n’eusse exhalé mon dernier soupir ; et quand je revins à moi, je trouvai sur mes paupières de la cire, tombée d’un flambeau.

Cependant mon père était inconsolable de ne m’avoir pas permis de me confesser ; il ne cessait de faire monter vers Dieu des cris et des prières. Béni soit à jamais Celui qui voulut les entendre ! Déjà, dans mon couvent, la fosse qui attendait mon corps était ouverte depuis un jour et demi ; et déjà, hors de cette ville, dans un monastère de religieux de notre ordre, on avait célébré pour moi un service funèbre.

Dès que je repris connaissance, je voulus me confesser. Je communiai en répandant un torrent de larmes ; mais, à mon avis, la douleur d’avoir offensé Dieu n’en était pas l’unique cause. Pourtant ce repentir, je l’espère, aurait suffi pour me sauver, quand même le Seigneur m’eût imputé l’erreur où l’on m’avait jetée en m’affirmant à tort, comme je l’ai compris depuis, que certaines choses ne constituaient pas une faute mortelle.

Autant que j’en puis juger, malgré les intolérables douleurs qui me restaient et m’enlevaient presque à moi, la confession que je fis fut d’une intégrité parfaite ; j’y déclarai tout ce en quoi je croyais avoir offensé Dieu. Entre tant d’autres grâces, il m’a accordé celle-ci : jamais, depuis que je commençai à communier, je n’ai laissé de m’accuser au saint tribunal de tout ce que j’ai cru être péché, quelque léger qu’il fût. Je ne puis néanmoins, si j’étais morte alors, nie défendre de craintes très vives sur mon salut : d’une part, à cause du peu d’instruction des confesseurs ; de l’autre, à cause de mon peu de fidélité à la grâce, et pour bien des motifs encore. Aussi est il certain qu’arrivée à cette époque de ma vie, et considérant comment le Seigneur me ressuscita en quelque sorte, j’en éprouve un tel saisissement, que j’en suis pour ainsi dire toute tremblante.

Il me semble, ô mon âme ! que tu aurais dû mesurer la grandeur du péril dont Dieu t’avait délivrée ; et si l’amour n’avait pas assez d’empire sur toi, la crainte du moins devait t’empêcher de l’offenser de nouveau. Car enfin, il aurait pu te frapper mille fois dans un état plus dangereux ; et je ne crois pas exagérer en doublant ce nombre. Après tout, j’accepte ici les reproches que pourra m’en faire celui qui m’a ordonné de me modérer dans l’aveu de mes péchés. Et certes, tels que je les ai racontés, ils n’apparaissent déjà que sous des couleurs trop flatteuses. Je le conjure, pour l’amour de Dieu, de ne rien retrancher de mes fautes dans cet écrit, puisqu’elles servent à mieux révéler les magnificences des bontés de Dieu et son inépuisable patience à l’égard d’une âme. Bénédiction sans fin à ce Dieu d’amour ! Plaise à sa Majesté de me réduire en cendres plutôt que je cesse jamais de l’aimer !

Notes :

1. Cet homme qui, à un profond savoir, joignait une vertu éminente, était le Père Vincent Baron. La sainte aura plus d’une fois encore à parler de lui.

2. C’était en 1535 ; la mainte n’avait pas encore vingt et un ans.

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Chapitre 6 : Guérison et retour au monastère

De ces quatre jours d’effroyable crise, il me resta des tourments intolérables, qui ne peuvent être connus que de Dieu. Ma langue était en lambeaux, à force de l’avoir mordue. N’ayant rien pris dans tout cet intervalle, faible d’ailleurs à me sentir étouffer, j’avais le gosier si sec qu’il se refusait à laisser passer même une goutte d’eau. Tout mon corps était comme disloqué, et ma tête dans un désordre étrange. Mes nerfs s’étaient tellement contractés, que je me voyais en quelque sorte ramassée en peloton. Voilà où me réduisirent ces quelques jours d’indicible douleur. Je ne pouvais, sans un secours étranger, remuer ni bras, ni pied, ni main, ni tête ; aussi immobile que si j’eusse été morte, j’avais seulement, me semble-t-il, la force de mouvoir un doigt de la main droite. On ne savait comment m’approcher : tout mon corps était dans un état si lamentable, que je ne pouvais supporter le contact d’aucune main ; il fallait me remuer à. l’aide d’un drap que deux personnes tenaient chacune par un bout. Je restai ainsi jusqu’à Pâques-Fleuries [1]. Par bonheur, lorsqu’on me laissait tranquille, les douleurs venaient souvent à cesser. Un peu de repos goûté était alors, à mes yeux, un grand pas vers la guérison. Je craignais que la patience ne vînt à m’échapper. Grande fut donc ma joie quand je me vis délivrée de douleurs si aiguës et si continuelles. Par intervalles, j’en éprouvais néanmoins encore d’insupportables : c’était quand une fièvre double-quarte très violente, qui m’était restée, faisait sentir ses frissons. Je gardais aussi un profond dégoût pour toute sorte d’aliments.

Je voulus sur-le-champ retourner à mon monastère, et je m’y fis transporter en cet état. On reçut donc en vie celle qu’on avait attendue morte, mais avec un corps dont l’aspect aurait inspiré moins de pitié, s’il eût été privé de vie. Il n’y a pas de termes pour peindre l’excès de ma faiblesse ; il ne me restait que les os. Cet état, comme je l’ai dit, se prolongea plus de huit mois. Pendant près de trois ans, je demeurai frappée d’une paralysie2, qui allait, il est vrai, s’améliorant chaque jour. Lorsque à l’aide de mes mains je commençai à me traîner par terre, j’en rendis au Seigneur des actions de grâces.

Au milieu de toutes ces souffrances, ma résignation ne se démentit pas un instant, et, si j’en excepte les premiers jours, je supportai avec une grande allégresse les maux de ces trois années, trouvant qu’ils n’étaient rien en comparaison des douleurs et des tourments qui avaient précédé. Enfin j’étais pleinement soumise à la volonté de Dieu, quand il lui aurait plu de me laisser ainsi jusqu’à mon dernier soupir. Si je désirais guérir c’était pour pouvoir me livrer à l’oraison dans la solitude, de la manière qui m’avait été enseignée ;car dans l’infirmerie la chose ne m’était point facile. Je me confessais très souvent. Mon bonheur était de parler de Dieu ; toutes les religieuses en étaient édifiées, et elles ne pouvaient assez admirer la patience que le Seigneur me donnait. En effet, s’il ne m’eût soutenue de sa main, il eût été impossible d’endurer de si grandes douleurs avec un si grand plaisir.

Je sentais alors les puissants effets de cette grâce d’oraison que le Seigneur m’avait accordée. Par elle, je comprenais en quoi consistait son amour. En ce peu de temps, elle avait fait germer en moi ces nouvelles vertus dont je vais parler ; vertus encore faibles sans doute, puisqu’elles ne suffirent pas à me maintenir dans le sentier de la perfection. Je ne disais le moindre mal de personne ; j’avais au contraire l’habitude d’empêcher toute détraction. Cette maxime était toujours présente à mon esprit : je ne devais ni me plaire à entendre, ni dire moi-même ce que je n’aurais pas voulu qu’on eût dit de moi. Fermement attachée à cette règle de conduite, je m’y montrais ordinairement fidèle ; parfois cependant, si l’occasion était pressante, il m’échappait quelque faute. Grâce à l’accent persuasif de mes paroles, les personnes avec qui je conversais contractèrent la même habitude. Le public en eut bientôt connaissance : là où j’étais, les absents, disait-on, étaient à couvert des traits de la médisance ; ils trouvaient la même sûreté auprès des personnes qui m’étaient. attachées par l’amitié ou par les liens du sang, et qui se montraient dociles à mes leçons. Malgré cela, il me reste un grand compte à rendre à Dieu du mauvais exemple que je leur donnais en d’autres choses ; plaise à sa divin Majesté de me le pardonner ! Je fus cause, il est vrai, bien des maux ; mais, je dois aussi le dire, si j’ai eu à gémir sur quelques suites de ma vie imparfaite, mon intention fut néanmoins toujours droite.

Je conservais le désir de la solitude ; je me plaisais à traiter avec Dieu et à parler de lui. Dès que je pouvais nouer un pareil entretien, j’y trouvais plus de plaisir et de charmes que dans toute la politesse, ou pour mieux dire, dans la. grossièreté des conversations du monde. Je me confessais, je communiais bien plus fréquemment, et j’en avais un ardent désir. La lecture des bons livres faisait mes plus chères délices. M’arrivait-il de commettre quelque offense contre Dieu, j’étais pénétrée d’un très vif repentir. Bien des fois, je m’en souviens, je n’osais plus entrer en oraison ; je redoutais comme un grand châtiment l’excès de la douleur que je devais y éprouver, pour avoir offensé un Dieu si bon. Ce sentiment de repentir s’accrut encore dans la suite, et il me faisait endurer un tourment auquel je ne saurais rien comparer, Jamais cependant la crainte n’y eut la moindre part. La cause unique était le souvenir des faveurs dont Dieu me comblait dans l’oraison, et la vue de l’ingratitude par laquelle je répondais à tant de bienfaits. C’était là ce qui m’accablait. Je me reprochais amèrement de répandre tant de larmes pour mes fautes, sans devenir meilleure ; je m’attristais de voir que, malgré toutes mes résolutions et tous mes effort je retombais, en m’exposant moi-même à l’occasion. Ces larmes me semblaient trompeuses ; et mes fautes paraissaient encore plus grandes à mes yeux, quand je considérais combien Dieu me faisait la grâce de les pleurer et de m’en repentir. Je tâchais de m’en confesser dans le plus bref délai, et je faisais, ce me semble, tous mes efforts pour retourner en grâce. Tout le mal venait de n’en pas couper la racine par la fuite des occasions, et du peu de secours que je tirais des confesseurs. S’ils m’avaient déclaré le danger de mes entretiens avec les personnes du monde et l’obligation d’y renoncer, ils auraient, sans aucun doute, porté au mal un remède efficace ; car, à aucun prix, je n’aurais consenti à passer sciemment un seul jour en état de péché mortel.

Tous ces indices de la crainte du Seigneur en moi provenaient de l’oraison ; le meilleur était une crainte tellement absorbée dans l’amour, que la pensée du châtiment ne s’offrait même pas à mon esprit. Durant ces graves maladies, je fus constamment très attentive à veiller sur ma conscience, pour écarter de moi tout péché mortel. Infortunée, je désirais la santé pour mieux servir Dieu, et elle fut la cause de tout le dommage qu’éprouva mon âme !

Me trouvant, si jeune encore, frappée de paralysie, et voyant le triste état où m’avaient réduite les médecins de la terre, je résolus de recourir à ceux du ciel pour obtenir ma guérison. Elle était l’objet de mes désirs, mais sans m’enlever cette grande allégresse avec laquelle je supportais mon mal ; parfois même il me venait en pensée que, si le retour de mes forces devait me perdre, il valait mieux pour moi rester ainsi. Je ne pouvais néanmoins ôter de mon esprit que, rendue à la santé, je servirais le Seigneur avec un dévouement beaucoup plus généreux. C’est là une de nos illusions de ne pas nous abandonner entièrement à la conduite de Dieu ; il sait mieux que nous ce qui nous convient.

Je commençai donc à entendre des messes avec dévotion, et je récitai des prières très approuvées. Jamais je n’ai aimé ni pu souffrir certaines dévotions où entrent je ne sais quelles cérémonies, et où les femmes en particulier trouvent un attrait qui les trompe. Par le fait, on y a reconnu depuis un caractère superstitieux, et l’on a dû les condamner.

Je pris pour avocat et pour protecteur le glorieux saint Joseph et je me recommandai très à instamment à lui. Son secours éclata d’une manière visible. Ce père et protecteur de mon âme me tira de l’état où languissait mon corps, comme il m’a arrachée à des périls plus grands d’un autre genre, qui menaçaient mon honneur et mon salut éternel. Je ne me souviens pas de lui avoir jamais rien demandé, jusqu’à ce jour, qu’il ne me l’ait accordé. C’est chose admirable que les grâces insignes dont Dieu m’a comblée, et les dangers, tant de l’âme que du corps, dont il m’a délivrée par la médiation de ce bienheureux saint !

Le Très-Haut donne grâce, semble-t-il, aux autres saints pour nous secourir dans tel ou tel besoin ; mais le glorieux saint Joseph, je le sais par expérience, étend son pouvoir à tous. Notre-Seigneur veut nous faire entendre par là que, de même qu’il lui fut soumis sur cette terre, reconnaissant en lui l’autorité d’un père et d’un gouverneur, de même il se plaît encore à faire sa volonté dans le ciel, en exauçant toutes ses demandes. C’est ce qu’ont vu comme moi, par expérience, d’autres personnes auxquelles j’avais conseillé de se recommander à ce protecteur ; aussi le nombre des âmes qui l’honorent commence-t-il à être grand, et les heureux effets de sa médiation confirment de jour en jour la vérité de mes paroles. Je déployais pour sa fête tout le zèle dont j’étais capable, plus par vanité que par esprit intérieur. Je voulais qu’elle se célébrât avec la pompe la plus solennelle et avec la plus élégante recherche. En cela mon intention était droite, il est vrai, mais voici le côté fâcheux : au moindre petit bien accompli avec le secours de la grâce divine, je mêlais des imperfections et des fautes sans nombre, tandis que pour le mal, la recherche et la vanité, je trouvais en moi une adresse et une activité admirables. Plaise au Seigneur de me le pardonner !

Connaissant aujourd’hui, par une si longue expérience, l’étonnant crédit de saint Joseph auprès de Dieu, je voudrais persuader à tout le monde de l’honorer d’un culte particulier. Jusqu’ici j’ai toujours vu les personnes qui ont eu pour lui une dévotion vraie et soutenue par les œuvres, faire des progrès dans la vertu ; car ce céleste protecteur favorise, d’une manière frappante, l’avancement spirituel des âmes qui se recommandent à lui. Déjà, depuis plusieurs années, je lui demande le jour de sa fête une faveur particulière, et j’ai toujours vu mes désirs accomplis. Lorsque ma prière s’écarte tant soit peu du but de la gloire divine, il la redresse afin de m’en faire retirer un plus grand bien.

Si j’avais autorité pour écrire, je raconterais bien volontiers, dans un récit détaillé, les grâces dont tant de personnes sont comme moi redevables à ce grand saint. Mais, pour ne pas sortir du cercle où l’obéissance m’a renfermée, je devrai, contre mon désir, passer rapidement sur certaines choses ; sur d’autres, je serai peut-être trop longue, tant je suis inhabile à garder dans le bien les limites de la discrétion. Je me contente donc de conjurer, pour l’amour de Dieu, ceux qui ne me croiraient pas, d’en faire l’épreuve ; ils verront par expérience combien il est avantageux de se recommander à ce glorieux patriarche, et de l’honorer d’un culte particulier. Les personnes d’oraison surtout devraient toujours l’aimer avec une filiale tendresse. Je ne comprends pas comment on peut penser à la Reine des anges et à tout ce qu’elle essuya de tribulations, durant le bas âge du divin Enfant Jésus, sans remercier saint Joseph du dévouement si parfait avec lequel il vint au secours de l’un et de l’autre. Que celui qui ne trouve personne pour lui enseigner l’oraison choisisse cet admirable saint pour maître, il n’aura pas à craindre de s’égarer sous sa conduite. Plaise au Seigneur que je ne me sois pas égarée moi-même en portant la témérité jusqu’à oser parler de lui ! Je publie, il est vrai, le culte particulier dont je l’honore [2] ; mais, pour les actes tendant à le glorifier et pour l’imitation de ses vertus, je suis toujours restée bien en arrière. Enfin il fit éclater à mon égard sa puissance et sa bonté : grâce à lui, je sentis renaître mes forces, je me levai, je marchai, je n’étais plus frappée de paralysie ; mais, hélas ! je ne montrai que trop tôt toute la profondeur de ma misère, en faisant un mauvais usage d’un tel bienfait.

Après tant de faveurs, aurait-on pu me croire si voisine d’une chute ? Quoi ! après avoir reçu de Dieu des vertus qui m’excitaient à le servir, après m’être vue aux portes de la mort et en si grand danger de me perdre, après avoir été ressuscitée corps et âme, à la grande stupeur de tous ceux qui en furent témoins, tomber si tôt et devenir infidèle ! Quel est ce mystère, Seigneur ? Et de combien de périls est semée cette triste vie !

Au moment où je trace ces lignes, je pourrais, ce me semble, grâce à votre bonté et à votre miséricorde, dire comme saint Paul, sinon avec la même perfection du moins avec autant de vérité : Ce n’est plus moi qui vis. Vous seul, ô mon Créateur, vivez dans mon âme, si j’en juge par la tendre sollicitude avec laquelle, depuis quelques années, vous me tenez de votre main ; si j’en crois des désirs et des résolutions dont plus d’une fois, dans ces derniers temps, la sincérité a été prouvée par des œuvres. Ah ! sans doute il doit m’échapper, sans les connaître, bien des offenses contre votre Majesté ; mais dans l’intime de mon âme je trouve une ferme résolution de ne blesser en rien votre volonté sainte. Pour votre amour, je me sens prête à tout entreprendre, à tout exécuter avec courage ; et déjà, dans certaines entreprises, vous m’avez soutenue, vous avez couronné mes efforts par le succès. Je n’aime ni le monde, ni rien de ce qui est à lui. Vous seul, ô mon Dieu, êtes le bonheur de mon âme, et hors de vous, tout m’est une pesante croix.

Je puis me tromper, et de tels sentiments sont peut-être loin de moi. Vous m’en êtes cependant témoin, ô Seigneur, je sonde mon cœur il me dit que je ne mens pas. Je tremble néanmoins, et avec beaucoup de raison, de me voir encore abandonnée de vous. Je sais combien faible est mon courage ; je connais mon peu de vertu ; pour ne pas vous devenir infidèle, j’ai besoin de, sentir sans cesse votre secours et l’appui de votre main. En ce moment même, ne suis-je pas abandonnée de vous ? mes sentiments ne me trompent-ils pas ? Plaise à votre Majesté qu’il n’en soit pas ainsi ! Je ne sais quel attrait peut avoir pour nous une vie où tout est si incertain. Il me semblait alors impossible, ô mon Seigneur, de vous abandonner tout à fait. Mais comme je vous ai depuis si souvent délaissé, je ne puis me défendre d’un sentiment de crainte. Hélas ! à peine étiez-vous tant soit peu éloigné de moi, que je faisais les plus tristes chutes. Soyez éternellement béni ! Je vous abandonnais, et vous, loin de m’abandonner entièrement, vous me tendiez sans cesse la main pour me donner la force de me relever. Souvent, Seigneur, je la repoussais, et je ne voulais pas entendre votre voix, qui me pressait de revenir !

Ce que je vais dire sera la preuve de la vérité de ces dernières paroles.

Notes :

1. C’est-à-dire jusqu’au dimanche de Pâques de l’année 1536. Cet état dura donc plus de huit mois, comme la sainte va nous le dire. On se souvient qu’il avait commencé la nuit du 15 août.

2. Une des gloires de la mission providentielle de sainte Thérèse dans les derniers siècles a été de propager le culte de saint Joseph dans toute l’Église catholique.

« Sainte Thérèse, dit le célèbre Patrignani, a été une étoile des plus resplendissantes, un des plus beaux diamants de la couronne de saint Joseph. Elle a été choisie de Dieu pour étendre son culte dans le monde entier, et pour mettre en quelque sorte la dernière main à ce grand ouvrage. » (Dévot. à saint Joseph, liv. 1, c. XI.)

L’église du premier couvent réformé qu’elle établit fut dédiée à saint Joseph. Sur dix-sept monastères qu’elle fonda après celui d’Avila, il n’y en a que cinq qui ne soient pas consacrés à ce saint patriarche ; mais elle implantait son culte dans tous, les mettait tous sous sa garde, et faisait toujours placer au-dessus d’une des portes la statue de ce glorieux protecteur. De plus, comme on le lit dans les informations juridiques pour sa canonisation, elle mit de ses mains, à la porte d’entrée de tous ses monastères, l’image de la sainte Vierge et de saint Joseph, fuyant en Égypte, avec cette inscription :

« Nous menons une vie pauvres mais nous posséderons de grands biens, si nous craignons Dieu. »

Dans ses Avis, elle dit : « Quoique vous honoriez plusieurs saints comme vos protecteurs, ayez cependant une dévotion toute particulière envers saint Joseph, dont le crédit est grand auprès de Dieu. » (Avis, LXV.)

Sainte Thérèse a légué à son ordre tout entier un zèle ardent pour la gloire de saint Joseph. À son exemple, le Carmel n’a cessé de travailler à étendre le culte de ce grand patriarche, et l’on peut dire qu’il a rivalisé de zèle avec l’ancien Carmel, auquel Benoît XIV rend ce témoignage : « C’est lui, qui, d’après le sentiment commun des érudite, a fait passer d’Orient en occident la louable coutume d’honorer saint Joseph du culte le plus solennel. »

A la fin du dix-huitième siècle, on comptait déjà, dans l’ordre seul du Carmel, plus de 150 églises sous l’invocation de saint Joseph.

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Chapitre 7 : Une vie religieuse en crise

Bientôt, de passe-temps en passe-temps, de vanité en vanité, d’occasion en occasion, je me laissai entraîner à de si grands dangers et à une telle dissipation, que ‘avais honte d’user avec Dieu de la familière amitié de l’oraison1.Une autre cause m’en détournait encore Mes fautes étant devenues plus nombreuses, la pratique de la vertu n’avait plus pour moi ce charme et ces douceurs qu’elle me faisait sentir auparavant. Je le voyais très clairement, ô mon Seigneur, la perte de ces délices intérieures était la punition de mon infidélité.

Je tombai alors dans le plus terrible piège que le démon pouvait me tendre : me voyant si infidèle, je commençai, sous prétexte d’humilité, à craindre de faire oraison. Il me semble qu’étant une des plus imparfaites, il valait mieux suivre le plus grand nombre et me contenter des prières vocales auxquelles j’étais obligée ; digne de partager la société des démons, je ne devais plus prétendre à cet entretien céleste et à un commerce si intime, avec Dieu. Enfin il me venait en pensée que je trompais tout le monde.

Ma conduite, en effet, n’avait à l’extérieur rien que de louable ; ainsi l’on ne saurait blâmer le monastère où j’étais de m’avoir si favorablement jugée. Je savais inspirer aux autres une bonne opinion de moi, j’y parvenais sans ombre de calcul ni de feinte. Grâce à Dieu, j’ai toujours eu en horreur l’hypocrisie et la vaine gloire ; ni ma conscience ni mes souvenirs ne me reprochent aucune faute de ce genre. Un premier mouvement d’amour-propre venait-il à s’élever dans mon cœur, j’en éprouvais une peine indicible ; et le démon, vaincu chaque fois, me laissait avec le mérite d’une nouvelle victoire. Aussi n’a-t-il jamais osé me tenter que très faiblement de ce côté. Peut-être, si Dieu lui eût permis de me livrer d’aussi rudes assauts sur ce point que sur d’autres, serais-je également tombée ; mais, jusqu’à ce jour, ce Dieu de bonté m’a préservée d’une semblable chute. Qu’il en soit éternellement béni ! Je dois même le dire : me voir tenir en telle estime était pour moi, qui connaissais le secret de mon âme, un bien pesant fardeau.

Voici pourquoi on ne pouvait croire à mon peu de vertu. On me voyait, si jeune encore et malgré tant d’occasions, me retirer souvent dans la solitude pour m’y occuper à la prière et à la lecture ; souvent je parlais de Dieu ; j’aimais à faire peindre l’image de Notre-Seigneur dans plusieurs endroits ; je tenais à avoir un oratoire et à l’embellir de tout ce qui peut éveiller des sentiments de dévotion ; jamais je ne disais du mal de qui que ce fût ; je pourrais ajouter d’autres choses de ce genre, qui, extérieurement, portaient l’empreinte de la vertu. Enfin, légère que j’étais, je me faisais valoir moi-même dans les choses qui sont pour le monde un titre d’estime.

Pour ces raisons, on m’accordait autant et plus de liberté qu’aux plus anciennes religieuses, et l’on était dans une pleine sécurité sur mon compte. Il est vrai que jamais je n’aurais de moi-même pris la moindre liberté, ni rien voulu faire sans y être autorisée. Jamais je n’aurais pu me résoudre, par exemple, à parler par des fentes ou par-dessus les murailles ou à la faveur des ténèbres. Je n’ai jamais eu de pareils entretiens, par ce que le Seigneur m’a soutenue de sa main. A mes yeux (car c’est de sang-froid, avec réflexion, que j’examinais bien des choses), exposer l’honneur de tant d’excellentes religieuses était un crime, comme si d’autres actes que je me permettais eussent été bons ! A la vérité, le mal que je commettais, quoique considérable, n’était pas aussi prémédité que l’aurait été celui-là.

Ce qui me fit beaucoup de tort, à mon avis, ce fut de n’être pas dans un monastère cloîtré. Les autres religieuses, qui étaient d’une vertu éprouvée, pouvaient user innocemment de la liberté dont elles jouissaient. Leurs engagements ne les obligeaient à rien de plus ; le vœu de clôture n’existait pas pour elles. Mais pour moi, qui suis la faiblesse même, une pareille latitude m’aurait certainement conduite en enfer, si Notre-Seigneur, par tant de secours et par des grâces très particulières, ne m’avait arrachée à ce péril. C’est pourquoi je regarde comme très dangereuse, dans un monastère de femmes, cette libre communication avec le dehors. Pour celles qui veulent mener une vie relâchée, c’est plutôt le chemin de l’enfer qu’un rempart pour leur faiblesse.

Qu’on se garde bien d’appliquer ceci au monastère où j’habitais. Florissant par la régularité, il ne comptait pas parmi ceux dont l’accès était le plus facile. Il renfermait un grand nombre de religieuses sincèrement ferventes et d’une vie exemplaire ; Notre-Seigneur, dont la bonté est infinie, ne saurait cesser de favoriser de si dignes épouses. Mes paroles font allusion à d’autres couvents que je connais et que j’ai vus. Je le dis, je plains profondément celles qui y vivent ; elles ont besoin, pour se sauver, d’une vocation bien particulière, et de s’y sentir souvent affermies par Notre-Seigneur, tant au milieu d’elles se trouvent autorisés les honneurs et les plaisirs du monde. Oh ! que les obligations de leur état y sont mal comprises ! Plaise à Dieu qu’elles ne prennent point pour vertu ce qui est péché, comme cela m’arrivait souvent à moi-même ! Pour leur faire entendre la vérité, il faut que Notre-Seigneur fasse briller une lumière bien vive au fond de leurs âmes.

Aux parents qui ne se préoccupent pas du salut de leurs filles, et les placent dans un couvent où elles seront plus exposées que dans le monde, je conseillerais de penser au moins à l’honneur de leur famille ; il vaudrait mieux les établir, quand même ce serait au-dessous de leur rang. Ils seraient pourtant excusables dans un cas : c’est s’ils voyaient en elles d’excellentes inclinations, et encore, plaise au ciel qu’un si riche fonds de vertu leur serve de défense ! S’ils ne prennent pas ce dernier parti, qu’ils les gardent dans la maison paternelle. Là, si elles se comportent mal, leur conduite est bientôt découverte ; dans ces monastères, elles peuvent longtemps se cacher. A la fin, Notre-Seigneur permet que le secret de leur vie soit connu ; mais déjà leur conduite, funeste pour elles-mêmes, l’est devenue pour toutes les autres.

Souvent ce n’est point la faute de ces pauvres filles ; elles ne font que suivre le sentier qu’elles trouvent frayé, et il en est parmi elles un grand nombre qu’on ne saurait trop plaindre. Quittant le monde pour en éviter les dangers, et pleines de l’espoir qu’elles vont servir le Seigneur, au lieu d’un monde, les infortunées en rencontrent dix ; elles ne savent plus ni comment vaincre, ni où trouver un appui. La jeunesse, la sensualité, le démon, les convient et les inclinent à certains actes d’une vie réellement mondaine, et qui, là, passent pour être en quelque sorte du domaine de là vertu. Triste illusion, que l’on peut comparer, jusqu’à un certain point, à l’aveuglement obstiné des hérétiques ! Ces malheureux, fermant volontairement les yeux à la lumière, prétendent persuader qu’ils ont la vérité pour eux et qu’ils le croient ainsi. Au fond ils n’en croient rien ; une voix intérieure les avertit de leur erreur.

O effrayant, ô lamentable mal, que des monastères d’hommes ou de femmes, je ne distingue pas en ce moment, où la régularité n’est plus en vigueur ; où l’on voit deux sentiers, l’un de la vertu, l’autre du relâchement, et tous deux également suivis ! Qu’ai-je dit : également ? Je me trompe. C’est, hélas ! le moins parfait qui est le plus fréquenté ; de ce côté se trouve le plus grand nombre, de ce côté sont les faveurs. Par contrecoup, le chemin de la régularité reste presque désert ; en sorte que le religieux et la religieuse qui veulent sérieusement remplir tous les engagements de leur sainte vocation, ont plus à redouter les personnes qui vivent sous le même toit que tous les démons ensemble. Il leur faut plus de réserve et de prudence pour parler de l’amour dont ils désirent brûler pour Dieu, que pour parler d’autres amitiés et d’autres liaisons que l’esprit de ténèbres forme dans les monastères. Pourquoi donc s’étonner de voir de si grands maux dans l’Eglise, lorsque ceux qui devraient être pour les autres des modèles de vertu, ont si tristement dégénéré de cette ferveur, que les saints, leurs devanciers, laissèrent, au prix de tant de travaux, dans les ordres religieux ? Plaise à la divine Majesté d’apporter à ces maux la remède qui doit les guérir ! Amen ! [1]

Je commençai donc à m’engager dans ces conversations avec les personnes qui venaient nous visiter. Suivant en cela un usage établi, j’étais loin de penser qu’il dût en résulter pour mon âme autant de dommage et de distraction. Mes yeux ne se sont dessillés que plus tard. Il me semblait que ces visites, si ordinaires en tant de monastères, ne me feraient pas plus de mal qu’à d’autres religieuses, dont la régularité frappait mes regards. Je ne considérais pas que, leur vertu l’emportant de beaucoup sur la mienne, le danger devait être bien moindre pour elles que pour moi. Je ne puis néanmoins me défendre d’y voir toujours quelque péril, quand ce ne serait que la perte du temps.

Comme je m’entretenais un jour avec une personne dont je venais de faire la connaissance, Notre-Seigneur daigna m’éclairer dans mon aveuglement : par un avis et un rayon intérieur de lumière, il me fit comprendre que de telles amitiés ne me convenaient pas. Ce divin Maître m’apparut avec un visage très sévère, me témoignant par là combien ces sortes d’entretiens lui causaient de déplaisir. Je le vis des yeux de l’âme, beaucoup plus clairement que je n’eusse pu le voir des yeux du corps. Son image se grava si profondément dans mon esprit, qu’après plus de vingt-six ans je la vois encore peinte devant mes yeux. L’effroi et le trouble me saisirent, je ne voulais plus voir cette personne.

Un grand mal pour moi, dans cette circonstance, fut d’ignorer que l’âme pût voir sans l’intermédiaire des yeux du corps. Le démon, pour me confirmer dans cette ignorance, me faisait entendre que c’était une chose impossible. il me représentait ma vision comme une tromperie ou un artifice de l’esprit de ténèbres, et mettait en avant d’autres mensonges de ce genre. Il me restait néanmoins toujours un secret sentiment que ma vision venait de Dieu et n’était pas une illusion. Mais comme elle ne flattait pas mon goût, je travaillais moi-même à me tromper. Je n’osai m’en ouvrir à qui que ce fût. Bientôt on me pressa de revoir une personne d’un aussi grand mérite ; de tels rapports, m’assurait-on, loin de nuire à mon honneur, ne pouvaient que lui donner un nouvel éclat. Ainsi les entretiens recommencèrent.

A différentes époques je m’engageai dans d’autres conversations ; je pris ce passe-temps empoisonné plusieurs années durant, sans le croire aussi nuisible qu’il l’était. Par intervalles, il est vrai, une clarté vive m’en découvrait le danger. Mais aucun de ces entretiens ne dissipa mon âme autant que celui dont je viens de parler, parce que je portais beaucoup d’affection à cette personne.

Une autre fois, tandis que je causais avec elle, nous vîmes venir vers nous (et d’autres personnes qui étaient présentes le virent aussi) une espèce de monstre semblable à un crapaud, d’une grandeur plus qu’ordinaire, mais beaucoup plus rapide dans sa course. Il m’a été impossible de m’expliquer comment, au lieu d’où il vint, il pouvait y avoir en plein midi un animal de ce genre, et jamais de fait on n’en avait vu là. L’impression que j’en reçus ne me semblait pas sans mystère. C’est un de ces avertissements dont je n’ai jamais perdu le souvenir. 0 grand Dieu ! Quelle était donc votre sollicitude pour moi ! comme votre amour était sans cesse attentif à m’avertir ! Mais combien peu je sus en profiter !

Dans ce monastère vivait une de mes parentes, religieuse vénérable par son âge, grande servante de Dieu, modèle accompli de régularité. Elle aussi me donnait de temps en temps des avis. Mais ses paroles, loin de me persuader, me causaient de l’ennui ; je trouvais qu’elle se scandalisait sans raison. C’est à dessein que je rapporte ce fait ; il met au grand jour ma malice et la souveraine bonté de Dieu, il fait voir combien une si affreuse ingratitude me rendait digne de l’enfer. Si, par le conseil du Seigneur et pour sa gloire, cet écrit tombe sous les yeux le quelques religieuses, puissent-elles s’instruire par mon exemple ! Je les supplie, pour l’amour de Notre-Seigneur, de fuir de semblables récréations. Plaise à Dieu que mes paroles désabusent l’une ou l’autre de toutes celles que j’ai trompées, en leur représentant ces récréations comme innocentes ! A la vérité, en les rassurant sur un aussi grand danger, je ne voulais point les induire en erreur, mais j’étais dans l’aveuglement ; et si, comme je l’ai dit, le mauvais exemple que je leur donnai fut cause de bien des maux, je ne me rendais pas compte de leur gravité.

Dans les premiers temps de ma maladie, avant de savoir me conduire moi-même dans les voies spirituelles, je sentais un très ardent désir d’y faire avancer les autres. C’est une tentation fort ordinaire dans les commençants ; je n’eus cependant qu’à m’en applaudir. Comme je chérissais tendrement mon père, je lui souhaitais le bien que j’avais trouvé dans l’oraison ; on n’en pouvait, à mon sens, posséder de plus grand en cette vie. Ainsi, par des détours et avec toute l’adresse dont j’étais capable, je lui persuadai de s’adonner à cet exercice. Je lui procurai des livres à cette fin. Comme il était très vertueux, il s’y appliqua avec une constante ardeur, et en cinq ou six ans, il y fit d’admirables progrès. Je ne me lassais pas d’en bénir Dieu, et j’en étais remplie de joie. Il eut de cruelles traverses à souffrir ; sa résignation fut parfaite. Il venait me voir souvent, et trouvait de la consolation à s’entretenir de Dieu avec moi.

Lorsque ma vie dissipée m’avait fait abandonner l’oraison [2], mon père m’y croyait appliquée comme à l’ordinaire ; je ne pus souffrir de le voir ainsi trompé. Je passai plus d’un an sans oser entrer dans ce commerce intime avec Dieu, pensant montrer ainsi plus d’humilité [3]. Ce fut comme je le, dirai, la plus dangereuse tentation de ma vie ; elle m’aurait infailliblement entraînée à ma perte. Avec l’oraison, je n’étais pas exempte de fautes, il est vrai, mais du moins, si un jour il m’en échappait, je vivais les jours suivants plus profondément recueillie, et je m’éloignais avec plus de soin du danger.

Mon père, dans sa bonté, pensait que je traitais avec Dieu comme auparavant. Il m’en coûtait de le voir dans une pareille erreur. Aussi je lui avouai que je ne faisais plus oraison, mais je ne lui en dis pas la véritable cause. Je me contentai de lui alléguer mes infirmités pour prétexte. De fait j’en avais alors, comme aujourd’hui, de bien grandes, quoique je fusse revenue de la maladie qui m’avait conduite au bord de la tombe. Si, dans ces derniers temps, elles sont un peu plus supportables, néanmoins elles ne s’en vont pas et me font souffrir de bien des manières. Je dirai, en particulier, que pendant vingt ans il m’arrivait chaque matin de rejeter les aliments, en sorte que je ne pouvais rien prendre que l’après-midi, et quelquefois plus tard. Depuis que mes communions sont devenues plus fréquentes, c’est le soir, avant de m’endormir, que cela m’arrive, mais avec un surcroît de souffrance, car je suis forcée de provoquer moi-même ce vomissement avec une plume ou autre chose ; et si j’omets de le faire, je ressens un tourment plus cruel encore. Il est rare que je n’endure pas plusieurs douleurs en même temps, et parfois elles sont accablantes. Celles du cœur sont de ce nombre ; mais elles ne sont pas continuelles comme autrefois, et ne me prennent que de loin en loin. Quant à cette opiniâtre paralysie [4] et ces fièvres jadis fréquentes, je m’en vois affranchie depuis huit ans. A l’heure qu’il est, je fais peu de cas des maux qui me restent ; j’en ai plutôt de l’allégresse, dans la pensée que j’offre quelque chose à Dieu.

Mon père resta donc convaincu, sur ma parole, que mes infirmités seules m’avaient fait suspendre l’oraison. Comme jamais il ne blessait la vérité, je n’aurais, pas dû la blesser non plus, surtout en un pareil sujet. J’ajoutai, pour le confirmer dans sa pensée, que c’était beaucoup pour moi de pouvoir remplir mon office au chœur. Mais cela ne me justifiait nullement. La maladie n’est pas une cause légitime d’interrompre un exercice où, à défaut de forces corporelles, l’amour et l’habitude suffisent. Dieu nous le facilite toujours, dès que nous en avons le désir. Je dis toujours, et à dessein ; car, si parfois la maladie et divers obstacles nous enlèvent quelque moments de solitude, alors même il en reste beaucoup d’autres où nous pouvons nous entretenir avec Dieu. Pour l’âme qui aime, la véritable oraison, durant la maladie et au milieu des obstacles, consiste à offrir à Dieu ce qu’elle souffre, à se souvenir de lui, à se conformer à sa volonté sainte, et dans mille actes de ce genre qui se présentent ; voilà l’exercice de son amour. Il ne faut pas d’effort violent pour entrer dans cet entretien intime, et l’on ne doit pas s’imaginer que l’on ne fait plus oraison dès que le temps et la solitude manquent. Je le répète, alors même que par les souffrances le Seigneur nous enlève les heures accoutumées de l’oraison, nous pouvons, avec tant soit peu de vigilance, nous enrichir de grands biens. Pour moi, tant que je m’appliquai à garder ma conscience pure, j’eus le bonheur de trouver ces précieux trésors.

Mon père, qui avait de moi une opinion si favorable et m’aimait si tendrement, crut tout et me plaignit. Comme il était déjà élevé à un haut degré d’oraison, il ne restait plus aussi longtemps avec moi ; après quelques instants d’entretien, il me quittait, disant que c’était du temps perdu. Moi, qui le dépensais en d’autres vanités, je n’étais guère sensible à cette perte.

Dans le temps même où j’étais si infidèle, j’eus le bonheur de persuader non seulement à mon père, mais à d’autres personnes, la pratique de l’oraison. Dès que je voyais en elles cet attrait, je leur disais la manière de méditer, je leur prêtais des livres, enfin je travaillais à leur avancement. Comme je l’ai dit, ce désir de voir les autres servir le Seigneur s’était allumé dans mon âme, dès que je commençai à faire oraison. Je sentais que je ne servais pas Dieu selon ma conscience ; et pour ne pas rendre inutiles les lumières qu’il m’avait données, il me semblait que je devais du moins substituer à ma place des âmes ferventes. Je dis ceci, afin qu’on voie la grandeur de mon aveuglement : je négligeais mon salut, et je travaillais à sauver les autres.

En ce temps-là mon père fut attaqué de la maladie dont il mourut, et qui ne dura que quelques jours [5]. J’allai lui donner mes soins ; j’étais plus malade de l’âme qu’il ne l’était du corps, tant les vanités de la terre m’éloignaient de mon Dieu. A vrai dire pourtant, durant toute cette époque de mes plus grands égarements, jamais, autant que j’en pouvais juger, je ne fus en état de péché mortel ; car, pour rien au monde je n’aurais consenti à y demeurer sciemment.

J’eus beaucoup à souffrir pendant la maladie de mon père ; et si, durant les miennes, il m’avait prodigué ses soins au prix de tant de peines, je crois qu’alors je le payai un peu de retour. Accablée d’infirmités, je surmontais tout pour le servir. En le perdant, je le voyais, j’allais perdre un père qui avait toujours été pour moi un soutien, le charme et la consolation de ma vie. Mon courage fut assez grand pour concentrer ma douleur sans la laisser paraître à ses yeux, et jusqu’à sa mort, je parus calme. Je sentais cependant mon âme s’arracher en quelque sorte de mon corps, lorsque je voyais s’éteindre par degrés la vie d’un père que j’aimais de l’amour le plus tendre. Nous ne pouvions que bénir le Seigneur d’une mort si belle, de son ardent désir de quitter cette terre, et des touchants avis qu’il nous donnait après avoir reçu le sacrement de l’extrême-onction. Il nous chargeait de le recommander à Dieu et d’implorer miséricorde pour lui. Il nous exhortait à servir toujours un si grand Maître, et à considérer la rapidité avec laquelle tout passe. Il nous exprimait, avec larmes, son profond regret de n’avoir pas servi Dieu comme il le devait ; et il ajoutait qu’à ce moment suprême, il s’applaudirait d’avoir vécu et de mourir religieux dans un ordre des plus austères.

Je tiens pour très certain que, quinze jours avant de l’appeler à lui, Notre-Seigneur lui fit connaître sa fin prochaine. Auparavant, quoique la maladie fût grave, il ne pensait pas qu’elle fût mortelle. Mais, depuis cet avertissement, sans tenir compte ni d’un mieux prononcé ni des paroles rassurantes des médecins, il ne s’occupa qu’à mettre ordre aux affaires de son âme.

Ce qui le faisait souffrir le plus, c’était une douleur très vive des épaules, qui ne le quittait jamais. Parfois l’étreinte de la souffrance était si cruelle, qu’il en était accablé. Comme je savais avec quelle tendre dévotion, en méditant, il contemplait Notre-Seigneur Jésus-Christ portant sa croix, je lui dis que ce bon Maître voulait lui faire sentir quelque chose des douleurs qu’il avait endurées dans ce mystère. Il puisa tant de consolation dans cette pensée, que dès ce moment je ne l’entendis plus se plaindre. Il resta trois jours entièrement privé de connaissance ; mais, le jour de sa mort, le Seigneur la lui rendit parfaite, ce qui nous surprit tous. Il la conserva ainsi jusqu’à la fin. Arrivé à la moitié du Credo, qu’il récitait lui-même, il rendit doucement le dernier soupir. Dès ce moment il parut comme un ange ; et il l’était, selon moi, par la beauté de son âme et les dispositions dans lesquelles il venait d’expirer.

Je ne sais pourquoi j’ai raconté ceci, si ce n’est pour mettre plus en lumière mon infidélité envers Dieu. Témoin d’une mort si belle et d’une vie si parfaite, n’aurais-je pas dû, pour ressembler un peu à un tel père, m’efforcer de vivre plus saintement ? Son confesseur, religieux dominicain d’une éminente doctrine [6], disait qu’il ne doutait point que mon père ne fût allé droit au ciel. Il y avait déjà quelques années qu’il le confessait, et il louait beaucoup sa pureté de conscience.

Ce père, de l’ordre de Saint-Dominique, homme de grande vertu et rempli de la crainte du Seigneur, me fut très utile. Je me confessai à lui. Il prit à cœur mon avancement spirituel, m’ouvrit les yeux sur le danger que je courais, et me fit communier tous les quinze jours. Peu à peu, nos rapports devenant plus intimes, je lui parlai de ma conduite au sujet de l’oraison. Il me dit que je ne devais point l’abandonner ; elle ne pouvait que me faire du bien. Je la repris donc, et depuis je ne l’ai plus quittée ; mais je ne m’éloignai pas pour cela des occasions.

La vie que je menais était très pénible, parce qu’à la lumière de l’oraison je voyais mieux mes fautes. D’un côté Dieu m’appelait, et de l’autre je suivais le monde. Je trouvais dans les choses de Dieu de grandes délices, mais les chaînes du monde me tenaient encore captive ; je voulais, ce semble, allier ces deux contraires, si ennemis l’un de l’autre : la vie spirituelle avec ses douceurs, et la vie des sens avec ses plaisirs. J’avais à soutenir dans l’oraison une lutte cruelle, parce que l’esprit, au lieu de rester le maître, était esclave. Aussi je ne pouvais, selon ma manière de prier, m’enfermer au dedans de moi, sans y enfermer en même temps mille pensées vaines. Plusieurs années s’écoulèrent de la sorte, et je m’étonne maintenant d’avoir pu y tenir sans, abandonner l’un ou l’autre. Je sais néanmoins qu’il n’était pas en mon pouvoir d’abandonner l’oraison : une main puissante me retenait, la main de Celui dont l’amour me réservait de plus grandes faveurs.

O ciel ! Pourrais-je raconter comment, durant ces années, Dieu m’éloignait des occasions, et comment je m’y engageais de nouveau ? De quels dangers n’a-t-il pas sauvé ma réputation ! Moi, par des œuvres, je trahissais au dehors le secret de ma misère ; Lui, jetant un voile sur toutes mes fautes, se plaisait à découvrir une petite vertu qui venait à peine de germer dans mon âme, et il la faisait paraître grande à tous les yeux. Ainsi je me voyais constamment entourée d’une estime profonde. En vain de temps en temps ma faiblesse perçait-elle au dehors, on n’y croyait pas : le bien que je faisais frappait seul les regards. Celui dont la sagesse embrasse toutes choses, avait vu d’avance qu’il en devait être ainsi, afin que plus tard, lorsqu’il s’agirait de son service, on donnât quelque crédit à mes paroles. Sa souveraine munificence, sans s’arrêter à la grandeur de mes péchés, ne considérait que mon ardent désir de lui plaire et ma peine de me sentir trop faible pour y parvenir.

O Seigneur de mon âme, où trouver des termes pour retracer les grâces dont vous me comblâtes durant ces années, pour dire comment, dans le temps où je vous offensais le plus, vous me disposiez soudainement, par un si vif repentir, à goûter vos douceurs et vos divines caresses ? A la vérité, ô mon Roi, vous n’auriez pu inventer, pour me punir, un châtiment plus délicat ni plus cruel : vous saviez ce qui ferait à mon cœur une plus vive blessure, et pour vous venger de mes fautes, vous m’inondiez de délices ! Non, ce n’est pas le délire, je l’atteste, qui m’arrache ces paroles, quoique toute ma raison dût céder en ce moment au souvenir de mon ingratitude et de ma méchanceté. Avec mon caractère, il m’était infiniment plus cruel, quand j’étais tombée dans de grandes fautes, de recevoir des faveurs que des châtiments. Oui, une seule de ces grâces me confondait, m’accablait, me faisait plus rentrer dans mon néant que plusieurs maladies, jointes aux plus fortes tribulations. Dans celles-ci, du moins, je voyais un châtiment mérité, et une satisfaction, très légère sans doute, pour mes nombreux péchés ; mais me voir comblée de nouvelles faveurs, quand je répondais si mal à celles que j’avais reçues, était pour moi un tourment bien terrible ; et ce tourment se fera sentir, je n’en doute point, à tous ceux qui ont quelque connaissance et quelque amour de Dieu. Il suffit, pour le comprendre, d’interroger les sentiments d’un cœur noble et vertueux. Ainsi donc, ce qui m’arrachait des larmes et me causait de l’ennui, c’était de voir ce que Dieu me faisait éprouver, et d’être néanmoins sans cesse à la veille de l’offenser. Je dois le dire pourtant, dans ces moments-là, mes désirs, comme mes résolutions, étaient fermes et sincères.

C’est un grand malheur pour une âme de se trouver seule au milieu de tant de périls. Quant à moi, il me semble que si j’avais pu m’ouvrir à fond à quelqu’un, cela m’aurait été d’un grand secours : la crainte de Dieu ne me retenant pas, la honte du moins aurait prévenu mes chutes. C’est pourquoi je conseillerais à ceux qui s’adonnent à l’oraison, de rechercher, surtout dans les commencements, l’amitié et le commerce de personnes qui s’y appliquent également. Quand on ne ferait que s’aider mutuellement en priant les uns pour les autres, ce serait déjà un avantage immense ; mais cet avantage n’est pas le seul, il y en a beaucoup d’autres non moins précieux. Si dans les relations et les commerces profanes de cette vie, on cherche des amis ; si l’on goûte auprès d’eux tant de bonheur ; si l’on savoure plus délicieusement les vains plaisirs dont on jouit, en leur en faisant confidence ; pourquoi, je le demande, ne serait-il pas permis à celui qui aime Dieu et qui vent sincèrement le servir, d’avoir des amis et de leur faire part des joies et des peines que l’on trouve toujours dans l’oraison ? S’il veut être sincèrement à Dieu, qu’il n’ait point peur de la vanité. Il pourra bien en sentir les premiers mouvements, mais il en triomphera, et il comptera un mérite de plus. Dès qu’il est animé d’une intention droite, il verra une telle ouverture de cœur tourner à son avantage et à celui de ceux qui l’écoutent ; il en sortira avec des lumières plus vives, et plus capable d’instruire ses amis. Celui à qui de tels entretiens inspireraient de la vanité, en aurait aussi d’entendre publiquement la messe avec dévotion, ou d’accomplir quelque autre devoir que l’on ne peut omettre par appréhension de la vaine gloire, sous peine de n’être pas chrétien. Non, je ne saurais dire l’immense utilité de ces rapports spirituels pour des âmes qui ne sont point encore affermies dans la vertu, qui ont à lutter contre tant d’adversaires, et même contre tant d’amis, toujours prêts à les porter au mal.

Je ne saurais m’empêcher de voir, dans cette tactique dont use le démon, un artifice fort avantageux pour lui. Il porte les âmes fidèles à tenir dans un profond secret leurs désirs d’aimer Dieu et de lui plaire ; mais il excite les âmes esclaves du siècle, à révéler au grand jour leurs honteuses affections. Ce sont tellement là les manières du monde, c’est un usage si établi, qu’on en fait gloire, et l’on ne craint pas de publier ainsi des offenses très réelles contre Dieu.

Ce que je dis n’a peut-être pas de sens : dans ce cas, mon père, déchirez ces pages. S’il en est autrement, veuillez, je vous en conjure, venir au secours de ma simplicité, en complétant ce que je n’aurai dit que d’une manière fort imparfaite. On déploie de nos jours si peu d’énergie dans ce qui regarde le service de Dieu ! Les personnes déterminées à le servir ont bien besoin, pour aller en avant, de se soutenir les unes les autres. De toutes parts on applaudit à ceux qui s’abandonnent aux vanités et aux plaisirs du siècle. Sur ces esclaves du monde, peu de gens ont les yeux ouverts. Mais quelqu’un s’enrôle-t-il sous la bannière du Seigneur, il se voit soudain blâmé par un si grand nombre, qu’il lui est nécessaire de chercher compagnie pour se défendre, jusqu’à ce qu’il ait assez de force pour se mettre au-dessus d’un tel déchaînement ; sans cet appui d’amis fidèles, il se verrait dans de pénibles angoisses. Cette injustice des gens du monde est ce qui a porté, je pense, quelques saints à s’enfuir dans les déserts. Il est de l’humilité de se défier de soi, et de croire que Dieu nous donnera des secours par le moyen de ceux auxquels un saint commerce nous lie. Cette mutuelle communication accroît la charité. Enfin, il y a mille avantages ; et je n’aurais pas la témérité de parler ainsi, si une longue expérience ne m’avait démontré l’importance du conseil que je donne. Je suis, il est vrai, la plus faible et la plus imparfaite de toutes les créatures qui aient jamais vu le jour ; je pense cependant que même une âme forte ne perdra rien à ne pas se croire telle, et à s’en rapporter humblement sur ce point au jugement de l’expérience.

Pour moi, je puis le dire : si le Seigneur ne m’eût découvert cette vérité, et s’il ne m’eût donné des relations habituelles avec des personnes d’oraison, je crois qu’avec cette alternative continuelle de fautes et de repentir, j’aurais fini par tomber la tête la première dans l’enfer. Pour m’aider à faire des chutes, je n’avais que trop d’amis ; mais pour me relever, je me trouvais dans une effrayante solitude. Je m’étonne maintenant que je ne sois pas restée dans l’abîme. Louange à la miséricorde de Dieu, car lui seul me tendait la main ! Qu’il en soit béni à jamais ! Amen.

Notes :

1. Ce long portrait, tracé d’une main vigoureuse, n’est pas flatteur. Malheureusement il n’est que trop vrai, et rappelle ceux qu’ont laissés les historiens du XVI ème siècle. Sans vouloir justifier tous les abus, ne soyons pas pourtant sévères à l’excès, et n’oublions pas comment se recrutaient alors ces couvents de femmes. Plus d’une jeune fille y prenait le voile sans vocation, souvent même contre son gré, parce que sa famille ne pouvait pas la doter. Une fois dans le monastère, ses parents se préoccupaient peu de sa perfection ; ils montraient même parfois beaucoup d’indulgence, et fermaient les yeux sur des relations qu’ils n’auraient pas tolérées dans leur propre maison. Dès lors on comprend le conseil de sainte Thérèse : qu’ils marient leurs filles, « même au-dessous de leur rang », plutôt que de les mettre au couvent sans la vocation, « l’honneur de leur famille est en jeu ».

2. Ce fut probablement vers l’an 1541.

3. Au ch. XIX, la Sainte dit : "J’abandonnai l’oraison pendant un an et demi, au moins pendant un an, car pour les six mois de plus je ne m’en souviens pas bien. »

4. Il n’est pas probable que la sainte désigne ici, par la mot perlesia, le même mal que celui dont elle a souffert pendant près de trois ans, dans sa jeunesse, et qu’elle appelle au chapitre VI, el estar tullida. S’il en était ainsi, elle aurait été paralysée pendant environ vingt ans, puisque, écrivant entre 1561 et 1565, elle dit que depuis huit ans seulement elle se voit affranchie de ce mal ; ce qui ne parait pas admissible.

5. Vers l’année 1541.

6. Le Père Vincent Baron déjà mentionné au chap. V.

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