De la peur à la filiation [Ho 2°dim Carême - Année A]

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Gn 12, 1-4a ; Ps 32 (33) ; 2 Tm 1, 8b-10 ; Mt 17, 1-9

C’est de la question de Dieu en Jésus Christ qui est au centre de notre méditation. Des balbutiements des apôtres, de nos hésitations, de l’intervention de Dieu. Pour cela, il nous faut élargir notre lecture aux versets qui précèdent notre texte. En effet, ils l’éclairent. Quelques versets avant notre texte, Jésus pose cette question : "Mais pour vous, leur dit-il, qui suis-je ?« Pierre, sûr de lui : répondit : »Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.« Jésus le confirme en lui disant : »Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux.« Or, Jésus leur prédit sa mort : à dater de ce jour, Jésus commença de montrer à ses disciples qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter. Pierre s’est brûlé vacille. »Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner en disant : « Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non, cela ne t’arrivera point ! » , Mais lui, se retournant, dit à Pierre : "Passe derrière moi, Satan ! tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes !"

Il y a en Pierre à la fois l’Esprit de Dieu et de Satan, comme en chacun de nous. Qui est Jésus pour nous, homme ou Dieu, homme et Dieu ? Nous hésitons souvent. S’il est Dieu, il est tout puissant, s’il doit mourir, ce n’est qu’un homme. Pierre fige Jésus dans l’image qu’il s’est fait de lui. C’est le libérateur d’Israël qui vient instaurer un royaume de Paix sur terre. Il idéalise Jésus, le réduit à sa manière de penser. C’est ce que nous faisons aussi à notre façon. Pierre est dans la confusion et va vaciller de nouveau sur la montagne, c’est notre texte.

Jésus est irradié de l’intérieur jusqu’en ses vêtements et de surcroît entouré de Moïse et d’Elie, figures de la Loi et des prophètes. Toute la dynamique de la Bible juive est condensée en ces personnages sous le thème de l’Alliance que Dieu est venu instaurer avec son peuple. Ici nous assistons à la réalisation de l’Alliance, elle aboutit à celle qu’il ouvre en Jésus.

Pierre, encore lui, s’avance , "prenant la parole, il dit à Jésus : "Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ; si tu le veux, je vais faire ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie." Il se méprend de nouveau. Je pense que nous aimerions tous faire la même expérience et ne plus en sortir. C’est la tentation de Pierre, que de fixer ce qui se passe là dans des tentes, que d’enfermer Dieu dans un espace clos et immuable. Nous pourrions, comme lui, venir l’adorer à notre guise.

Surprise et stupeur c’est l’inverse qui se passe, c’est Dieu qui nous enveloppe avec les apôtres : " Comme il parlait encore, voici qu’une nuée lumineuse les prit sous son ombre, et voici qu’une voix disait de la nuée : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur, écoutez-le." Elle est là l’expérience de Dieu dans cette rencontre qui nous sort de notre monde pour nous emmener dans le sien, non plus sur la terre, mais dans cette nuée mystérieuse, opaque et lumineuse. Une façon de parler de la foi, de cette aventure qui vient du fond de l’être et qui nous ouvre à plus grand, à la présence vivante de Dieu en notre vie. Ce n’est pas Pierre qui parle ici pour répondre à la question de Jésus sur son identité, c’est Dieu lui-même qui intervient et confirme Jésus comme Dieu, dans une relation filiale avec Lui. Jésus est Le Fils bien aimé, qui a toute la faveur du Père.

Elle est là l’expérience de Dieu qui nous jette à terre, effrayés. Nous sommes face à l’infinie majesté divine, remplis de crainte, découvrant notre néant, mais n’y étant pas réduits : le doigt de Dieu en Jésus repose sur nous, le doigt de la miséricorde : Mais Jésus, s’approchant, les toucha et leur dit : « Relevez-vous, et n’ayez pas peur. » Double expérience en une seule, de crainte et de proximité où la paix demeure. Une paix profonde et sereine parce nous découvrons alors ce pourquoi nous avons été faits, nous découvrons notre identité profonde d’enfants de Dieu, de ce Dieu qui se révèle en Jésus comme lieutenant de sa présence "Et eux, levant les yeux, ne virent plus personne que lui, Jésus, seul."

En Jésus nous avons le regard du Père qui se pose sur nous, nous sommes à la foi mis au plus bas de notre insignifiance et élevés jusqu’à la filiation divine par adoption en Jésus. Notre superbe a disparu et ouvre à ce que nous ne saurions imaginer, l’amour inconditionnel de Dieu pour nous.. C’est notre superbe et notre amour propre qui font obstacles et qui résistent à la grâce. Ce sont ces obstacles que viendra entamer la passion de Jésus. Et ce sera au fond, non seulement le travail de notre carême, mais aussi de toute notre vie.

Nous avions cela juste avant le récit de la Transfiguration : « Alors Jésus dit à ses disciples : "… Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. Que servira-t-il donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il ruine sa propre vie ? Ou que pourra donner l’homme en échange de sa propre vie ? »

Fr. Yannick Bonhomme, ocd - ([couvent d’Avon>https://carmes-paris.org/couvent-avon/])
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