Epiphanie 2011

Homélie prononcée au Carmel de Mazille à l’occasion de la clôture de l’année jubilaire, dimanche 2 janvier 2011.

Une rencontre, une rencontre insolite de personnages venus de loin pour adorer un enfant de pauvres dans une bourgade de Judée. Une rencontre savamment recherchée, patiemment scrutée dans l’abîme étoilé, rudement poursuivie sur des chemins terrestres. Mais quelque fut la longueur du voyage qui préluda à cette rencontre, la procession finale, la prosternation silencieuse, la triple oblation plongent notre regard dans la nuit d’un ailleurs indicible auprès duquel le déplacement des Mages semble dérisoire : avènement de Dieu en notre terre, franchissement d’une infinie différence vers l’humble ressemblance, initiative divinement libre et incompréhensible de l’amour venu faire de la tendresse humaine le trône de sa gloire. La rencontre est l’événement incommensurable de notre foi. C’est pourquoi l’Ecriture est constamment marquée par des événements de rencontre. Il y a des rencontres totalement imprévisibles comme celle que fit Marie-Madeleine auprès du tombeau vide. Il y a des rencontres longuement préparées comme celle que nous célébrons aujourd’hui : Dieu nous a fixé rendez-vous en un lieu, en un temps : en ce jour, ici-même, sa Parole éternelle se donne en l’Emmanuel, Dieu avec nous.

Nous sommes venus ici en un de ces hauts lieux qui invitent à se tenir en présence du Dieu vivant, ce Dieu qui nous rencontre en Jésus-Christ. Tant de personnes font ce voyage pour trouver abri dans la prière liturgique et silencieuse de cette communauté. Ce sont des personnes très diverses parvenues jusqu’ici, guidées Dieu sait comment au milieu d’un dédale de routes vicinales. Elles parcourent en fait bien d’autres chemins pour rejoindre un lieu si différent de leur propre univers. Certaines franchissent de plus une distance confessionnelle, voire religieuse. Pour d’autres encore l’absence même de toute foi rend plus insolite cet espace de communion silencieuse et priante. Pour vous mes Sœurs, c’est l’espace quotidien de la solitude pour Dieu et de la vie fraternelle, espace de travail et de rencontre consacré au service de l’Eglise et de la paix ; mais c’est aussi l’espace d’une histoire longue déjà de quatre siècles dont vous avez fait mémoire tout au long de cette année en communion avec tous ceux et celles, proches ou lointains, qui sont venus rendre grâce avec vous. Cette action de grâce culmine aujourd’hui en la fête de l’Epiphanie. A la suite des Mages, nous offrons avec vous en Eglise tous les dons reçus de Dieu à travers la vie de votre communauté à Chalons d’abord depuis 1610 et à Mazille ensuite depuis quarante ans.

Ainsi, de diverses manières, Dieu ne cesse-t-il de nous donner rendez-vous ! Mais comment le fait-il ? Un rendez-vous entre deux personnes suppose de s’être mis d’accord sur un temps et sur un lieu. Qu’il y ait un flou ou une ambiguïté sur l’un des deux paramètres et la rencontre risque de ne pas se produire. Dans le cas de l’évangile de cette fête, le dispositif est complexe, car Dieu a en vue deux destinataires différents et totalement étrangers l’un à l’autre. Il pourrait en soi paraître assez simple de faire passer une même invitation à deux personnes distinctes, même si le courrier électronique n’existe pas encore. Il suffit de notifier aux deux le lieu et le moment du rendez-vous. Même dans l’Antiquité, les hommes savaient déjà faire cela ! En fait, la convocation est transmise de manière singulière : à l’un, il n’est indiqué que le moment, tandis que l’autre n’a connaissance que de l’endroit. Pour que le rendez-vous réussisse, il faut un échange d’informations et donc une rencontre préalable entre les personnes convoquées.

Dieu nous donne rendez-vous, mais d’une manière bien étrange ! Il semble qu’il prenne plaisir à brouiller les cartes et à inverser les rôles. Comment se fait-il que le peuple des Prophètes, le peuple de l’histoire et des temps eschatologiques ne connaissent que le lieu et ne sachent rien du moment ? Comment se fait-il que celui-ci soit révélé à des païens que la vision cyclique d’un temps astral attache aux réalités de l’espace, domaine du perpétuel retour des choses ? La création cosmique devient messagère de l’Histoire tandis que la Parole prophétique circonscrit le lieu de la naissance. Nul ne peut ainsi reconnaître le Roi-Messie et l’Enfant Dieu sans le double concourt de la sagesse païenne et des Ecritures juives tant les rôles sont enchevêtrés dans cette histoire du salut qui concerne indissociablement Israël et les Nations.

Dieu nous donne rendez-vous ! Mais l’indication du lieu et du temps ne suffit pas pour qu’une rencontre se réalise effectivement ; encore faut-il se mettre en mouvement et c’est là qu’une inquiétante disjonction s’opère dans le récit. A la vue de l’étoile, les Mages sont partis. Conduits à Jérusalem, dès qu’ils reçoivent l’indication du lieu, ils s’y rendent aussitôt, tandis que personne ne bouge parmi les chefs d’Israël. Hérode inquiet ne s’informe du moment de la naissance qu’en vue de préparer le massacre des enfants de Bethléem. Cette circonstance confère à la scène de l’Adoration des Mages une grandeur emprunte de gravité : procession, prosternation, offrande ont lieu dans un religieux silence. Aucun ange ici ne proclame la Gloire de Dieu. L’évangile mentionne simplement la grande joie qui habite le cœur des Mages, non pas à la vue de l’Enfant comme on s’y attendrait, mais à la vue de l’étoile. La coïncidence bouleversante entre la sagesse humaine et la Parole des prophètes les comble de bonheur. L’étoile apparue aux païens dans l’ordre de la création et la Parole gardée par Israël dans l’ordre du salut concourent ensemble à la révélation du Messie : voyant l’enfant avec Marie, sa mère, en ce lieu désigné par la voix des prophètes, en ce jour attesté par la voix du cosmos, les Mages se prosternent et offrent leurs présents.

Aujourd’hui comme hier, pour aller à la rencontre du Dieu qui vient à nous en Jésus-Christ, il faut la sagesse païenne et la Parole révélée à Israël. L’Eglise ne peut annoncer l’événement de cette rencontre inouïe sans se fonder non seulement sur les Ecritures juives et la reconnaissance du peuple de la première Alliance, mais aussi sur la science et sur la connaissance, sur le droit et sur la culture, sur l’histoire et la quête religieuse d’un monde aux frontières éclatées. Toute personne a besoin des autres, de la multitude des autres pour accéder à la plénitude du mystère, mais nul ne le sait mieux que le disciple de Jésus. Toute personne a besoin du témoignage des autres pour accéder à la rencontre ultime, mais nul ne le dit mieux qu’une communauté de prière ouverte sur le monde.

Le Carmel de la Paix, confié à Notre Dame de la Paix depuis son origine, a reçu tout particulièrement cette grâce d’être un lieu d’accueil dans la tolérance et le respect de tant de traditions diverses. Votre communauté bien intégrée par le travail de la ferme à l’environnement humain qui est le vôtre, offre à des hôtes de passage le témoignage d’une vie centrée sur le Christ. Dans un monde tenté aussi bien par l’indifférenciation que par l’exacerbation conflictuelle des différences, vous priez pour que la richesse indéfiniment plurielle des cultures et des traditions, des aspirations et des croyances puissent vivre ensemble et dans la paix de la Présence venue demeurer parmi nous. Le plus grand nombre reste au loin, loin physiquement et loin spirituellement, loin de toute foi souvent et de toute espérance, mais votre prière est plus encore pour eux en celui qui est venu à la recherche de notre humanité égarée loin de lui. Et comme le suppliait ardemment notre Mère sainte Thérèse, votre prière est aussi intercession afin qu’il accorde la guérison à des malades qui aiment leur maladie, afin qu’il accorde le salut à des pécheurs qui se complaisent dans leur perdition. Ceux-là ne viendront sans doute jamais en un tel lieu, mais c’est pour eux aussi que vous vous tenez auprès de cet enfant, ce Fils qui nous est né, ce Fils offert pour tous.

Fr. Olivier-Marie Rousseau, o.c.d.