Homélie 18e dimanche du Temps Ordinaire

Frères et sœurs,

C’est notre feuilleton de l’été, en cinq épisodes : le chapitre 6 de saint Jean vient interrompre la lecture de l’évangile selon saint Marc, mis ainsi en vacance durant ce mois d’août. Redisons-ces divers épisodes. Il y en a fait six. Après le récit à proprement parler de la multiplication des pains (premier épisode, lu la semaine dernière) et la marche sur les eaux (épisode omis par le lectionnaire), la foule se met à la recherche de Jésus qui livre son mystère : « Je suis le pain de la vie ». C’est l’épisode d’aujourd’hui. Ensuite, après un discours christologique également omis par le lectionnaire, une première réaction négative de son auditoire se fait entendre : comment cet homme que l’on connait bien peut-il parler ainsi ? Jésus renchérit dans un discours à proprement parler eucharistique « ma chair est une vraie nourriture et mon sang, une vraie boisson » qui en scandalisera beaucoup. Le dernier épisode acculera chaque auditeur à se positionner pour ou contre Jésus. « A qui irions-nous ? » confessent alors Pierre et les disciples. Bel itinéraire et riche chapitre à reprendre tout au long de ces semaines… Aujourd’hui, notre épisode fait explicitement référence au récit de la Manne du livre de l’Exode : dans le croisement de ces deux récits avec notre propre expérience, je voudrais souligner quelques aspects de notre « travail de la foi », pour reprendre les mots de l’évangile : la conversion du désir, la reconnaissance des signes et la confession du mystère de Jésus…

« Que cherchons-nous ? » est la grande question que le Seigneur nous pose quand nous allons prier, quand nous allons à la messe. Dans notre évangile, Jésus débusque les motivations ambiguës de ses auditeurs : « vous me cherchez parce que vous avez été rassasiés ». Nous aussi pouvons porter de telles ambiguïtés. Comme cette foule, ambiguïté de l’intérêt, quand, par exemple, notre désir de prier est autant vouloir recevoir du bien-être, de la paix, la solution à nos problèmes ou des grâces sensibles que rencontrer le Seigneur. C’est, dit Thérèse d’Avila, un fruit des sécheresses dans la prière que de pouvoir prendre davantage conscience de cela : prier, c’est être là pour lui, et pour lui seul ! Comme Israël au désert, ambiguïté de la nostalgie, qui peut fausser notre désir. Que récriminons-nous à Dieu ? Le souvenir de grâces reçues ou le rêve de certaines autres, à notre convenance, nous détournent souvent de celles que Dieu nous fait, dans le présent. C’est donc à une conversion de notre désir que le Seigneur nous invite et c’est ainsi qu’il travaille en nous. Ses manières de faire sont diverses. Dans les épisodes du désert, il recourt à la stratégie de l’écœurement (il enverra des cailles jusqu’à transformer le désir de viande en dégoût) ou du pas à pas (il envoie jour après jour la ration qui convient pour apaiser notre peur de manquer, souvent si prégnante et handicapante dans nos vies). Dans l’évangile, le contraste est grand entre la motivation initiale, très intéressée, de la foule et sa supplique finale : « Seigneur, donne-nous de ce pain-là toujours ». C’est le fruit du dialogue avec Jésus, image de notre vie de prière, qui est dialogue avec le Seigneur venant convertir notre désir. Prier, c’est apprendre à vraiment désirer Dieu.

Deuxièmement, la bonne lecture des signes que donne le Seigneur est au cœur du travail de la foi. « Vous avez reçu un signe qu’il vous faut croire » dit en quelque sorte Jésus à la foule, ce qu’elle ne comprend pas puisque peu après elle quémande : « montre-nous un signe » pour que nous croyions. Or, les signes ne donnent pas la foi ; c’est cette dernière qui les reconnait comme venant du Seigneur. Le livre de l’Exode parle d’épreuve de la foi : épreuve pour faire preuve de foi. On connait le proverbe : le sage montre la lune et l’insensé regarde le doigt. Dans l’Alliance avec Dieu, c’est la foi qui évite la méprise. Mais avec le Christ, nous pourrions dire qu’il n’y a plus de signe, ou que tout est signe. Plus de signe, car le signe définitif fut l’envoi du Fils mort et ressuscité pour nous. Tout a été dit : la foi, c’est consentir à cela. Dès lors, tout est signe, tout est grâce, non au sens de grâce extraordinaire mais au sens où tout peut faire référence à l’unique grâce qui nous a été définitivement donnée et dont nous disposons toujours. Tel est le travail de la foi : « l’œuvre de Dieu, c’est croire en celui qu’il a envoyé » dit Jésus. A nous de le vivre dans la prière, dans l’écoute de sa parole, dans l’eucharistie et les sacrements où le contraste entre l’aspect du signe et sa réalité est extrême, dans la rencontre fraternelle. Pour cela, sachons au quotidien accueillir ce qui nous est donné, accueillir la vie, sachons nous étonner et dire « Mann hou ? » pour y voir, pour y croire l’action de Dieu et rendre grâce…

Troisièmement, le travail de la foi culmine dans la confession de Jésus, reconnu et accueilli comme le Seigneur, le « Je Suis » qui se révèle dans le pain de vie, reconnu et accueilli comme celui qui accomplit en toute gratuité et vérité nos désirs les plus profonds : « Tu es le pain de vie et tu combles en moi toute faim et toute soif ». Là est le cœur de la vie chrétienne, son secret, sa joie que nul ne peut ravir et son fondement inébranlable. Prenons le temps de redire au Seigneur cette merveille de notre foi et d’aller vers lui en toute confiance. C’est cela se laisser « guider intérieurement par un esprit renouvelé » dont parle saint Paul, l’esprit de celui qui sait que Dieu est à l’œuvre, qu’il se donne, que lui seul peut nous combler en vérité, lui la source de tout bien. Amen

F. Guillaume, ocd