Homélie 2e dim. de Carême : à l’école de saint Pierre

Textes liturgiques (année B) : Gn 22, 1-2.9-13.15-18 ; Ps 115 (116b) ; Rm 8, 31b-34 ; Mc 9, 2-10

Comment pouvons-nous porter des ornements violets, les ornements liturgiques de la pénitence et même du deuil, alors que nous venons d’entendre cet Évangile éblouissant de la Transfiguration du Seigneur Jésus ? Y a-t-il erreur ou contradiction ? la lumière du Transfiguré éclipserait-elle aujourd’hui notre marche de Carême ? Non, bien sûr ! Tout au contraire, elle doit nous aider à vivre ce Carême comme ce qu’il doit être en profondeur : une rencontre renouvelée avec le Christ. Et, puisque l’apôtre Pierre tient une place signalée lors de la Transfiguration de Jésus, je vous propose de nous mettre à son école afin de recevoir du Transfiguré une nouvelle lumière pour avancer sur notre chemin de Carême. Quelques jours à peine auparavant, Jésus avait demandé à ses disciples : « Que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Et, au nom de tous, Pierre répondit : « Tu es le Christ ». Jésus annonce alors pour la première fois à ses disciples que le Messie devra beaucoup souffrir, être tué et, le troisième jour, ressusciter. Aujourd’hui, nous dit saint Marc, « Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmena, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne ».

Pierre est donc l’un des trois témoins privilégiés qui accompagnent Jésus sur la montagne. Et l’on dirait que Jésus ne les a conduits là pour rien autre chose que d’être avec lui, pour être témoins ou plutôt compagnons de sa propre prière. Car Jésus aime se retirer ainsi dans la solitude pour prier son Père. Pierre savait déjà cette attirance de Jésus, cette habitude qui est la sienne de se replonger dans la présence du Père au plus profond de lui-même. Maintenant Pierre vient de franchir une nouvelle étape dans son propre chemin de foi, en confessant que Jésus est le Messie, et en ayant entendu la première annonce de la Passion et de la Résurrection. La curiosité de Pierre est sans doute aiguisée, ou plutôt son attention spirituelle au mystère de Jésus. Quelle profondeur abyssale doit renfermer le cœur de cet homme qui s’éloigne par moments de l’agitation du quotidien afin de se mettre plus spécialement à l’écoute du Père ! Pierre est sans doute, comme par contagion, porté lui aussi à entrer au-dedans de lui-même, dans la chambre intérieure où Dieu demeure. Par sa présence sur le mont de la Transfiguration aux côtés de Jésus en prière, Pierre nous apprend que toute prière, que chacune de nos prières, est toujours communion à la prière même de Jésus. Quand nous prions, nous nous unissons au mystère de la prière de Jésus lui-même. De façon spéciale quand nous disons les mots du Notre Père, qui sont sa propre prière. De façon éminente lorsque, ensemble, nous célébrons l’Eucharistie, qui est son offrande et son action de grâce au Père. Et il en est de même pour toute prière que nous adressons à Dieu. La prière de Jésus enveloppe et habite notre prière : nous prions en lui et il prie en nous.

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S’il en est ainsi, c’est que cet homme qui prie sur le mont de la Transfiguration est le Fils de Dieu lui-même. Sa relation au Père n’est pas quelque chose d’accessoire, de superficiel. C’est le fond le plus profond de son existence toute entière. L’existence de Jésus n’est rien d’autre qu’une communion intime, absolue, parfaite au Père. C’est ce mystère éblouissant qui est dévoilé un instant aux yeux de Pierre. « Il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille ». Lors de sa Transfiguration, Jésus ne devient pas un autre : il demeure le même qu’il a toujours été. Mais ce qu’il est en profondeur se manifeste un instant en pleine lumière, « dans la gloire » : il est le Fils unique du Père dans l’Esprit. C’est pourquoi la nuée de l’Esprit le couvre de son ombre, tandis que la voix du Père se fait entendre. Quand il entraîne Pierre et chacun de nous à sa suite dans le mystère de sa propre prière, Jésus nous introduit dans le mystère de Dieu Trinité, le mystère de l’amour insondable, éternel, de Dieu qui se donne à nous.

Mystère de la personne de Jésus, mystère de Dieu Trinité, dont Pierre est le témoin pour nous aujourd’hui… Mais nous, nous n’étions pas sur le mont de la Transfiguration, nous n’avons peut-être jamais vu le visage du Transfiguré, et notre chemin de foi et de prière peut parfois être si chancelant, ou au moins si ordinaire ! Alors, Pierre, le témoin de la Transfiguration, est-il vraiment un si bon guide que cela pour nous ? Mais oui ! car la Parole du Père, adressée à Pierre sur la montagne nous est adressée à nous aussi. En désignant Jésus, le Père nous dit à nous aussi : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le ». Tout ce que je vous demande, c’est de l’écouter ! À nous d’accueillir cette parole du Père et de la mettre en pratique. Comment écouterons-nous Jésus ? dans la lecture et la méditation de l’Écriture, qui est sa propre Parole ; dans la prière silencieuse où, à chaque instant, nous pouvons le retrouver au-dedans de nous, prêt à nous instruire, à nous guider vers son Père ; dans l’attention à ceux qui nous entourent (« chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »).

Bien des occasions nous sont ainsi données, dans notre quotidien, de nous mettre à l’écoute de Jésus. Rien ne peut nous en empêcher, pas même notre faiblesse ni notre péché. De cela aussi, l’apôtre Pierre en est le témoin. En effet, dans quelques semaines, la liturgie de la Semaine sainte nous le rappellera : Pierre est aussi celui qui reniera son Seigneur dans la nuit de la Passion. Il est ainsi possible d’avoir été le témoin de la Transfiguration de Jésus et de le trahir dans la nuit… Mais Pierre pleurera et se souviendra de la Parole du Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le ». « Tu nous as dit, Seigneur, d’écouter ton Fils bien-aimé ; fais-nous trouver dans ta Parole les vivres dont notre foi a besoin ; et nous aurons le regard assez pur pour discerner ta gloire ».

Fr. Anthony-Joseph de Sainte Thérèse de Jésus - (Couvent de Paris)