Homélie 3e dim. de Carême : L’amour de ta maison fera mon tourment

Textes liturgiques (année B) : Ex 20, 1-17 ; Ps 18b (19) ; 1 Co 1, 22-25 ; Jn 2, 13-25

En méditant les lectures de ce dimanche, je me suis souvenu d’une parole singulière du Nouveau Testament dans la lettre aux Ephésiens : « Imitez Dieu. » (Ep 5,1) L’exhortation pourrait paraître prétentieuse et hors de propos. Saint Paul ajoute : « Puisque vous êtes des enfants que Dieu aime. » L’imitation repose sur l’adoption filiale, sur l’alliance. Au cœur de l’alliance il y a la Loi de Dieu, et au cœur de la Loi il y a le Décalogue, les 10 commandements. Enfants, nous les avons peut-être sus par cœur et récités au catéchisme. Il n’est pas sûr que nous nous en souvenions toujours bien dans le bon ordre mais il nous en reste une certaine mélodie comme celle de la table de multiplication ! Ce que nous savions par cœur n’était pas exactement le Décalogue de la Bible, ni celui du livre de l’Exode après la sortie d’Egypte, que nous venons d’entendre, ni celui du livre du Deutéronome que Moïse répète quarante ans plus tard une fois achevée la traversée du désert. Notre formule catéchétique intégrait comme premier commandement celui d’aimer Dieu, qui n’y figure pas : «  Un seul Dieu tu adoreras et aimeras parfaitement. » Le Catéchisme de l’Eglise catholique ouvre son exposé sur les 10 commandements en nous présentant ces trois textes sur trois colonnes : Exode, Deutéronome et formule catéchétique. Je vous invite à les lire, les méditer, les comparer et les mettre en pratique. A vrai dire le Décalogue a façonné notre culture et demeure une clef indispensable pour comprendre nos modes de penser et de vivre.

Ne peut-on pas considérer les Droits de l’homme, du moins pour une part, comme une application sécularisée et universelle du Décalogue ? Nous les appelons les 10 commandements, mais ceux qui en furent les premiers destinataires, le peuple d’Israël, les appelle les 10 paroles. A ces 10 paroles prononcées par Dieu une seule réponse est possible. Et il est remarquable que la réponse unanime du peuple de Dieu précède, au chapitre 19, l’énoncé du Décalogue du chapitre 20 : « Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique. » (19, 8) Cette réponse revient aussi par deux fois au terme de l’énoncé : « Toutes ces paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique et nous les écouterons. » (24, 7) C’est en les mettant en pratique que nous pouvons les « écouter », c’est-à-dire les comprendre. Il y a là, je crois, une règle fondamentale de l’éducation chrétienne : pour comprendre il faut pratiquer. Celui qui ne pratique pas sa religion ne peut pas la comprendre, et il la comprendra de moins en moins s’il ne la pratique pas.

En réponse à cette proclamation, le psaume nous a fait chanter : « La loi du Seigneur redonne vie, les préceptes du Seigneur réjouissent le cœur, le commandement du Seigneur clarifie le regard. » La vie, la joie, la lumière. Je reprends vie, je suis heureux, je vois clair. Ces trois fruits de la pratique des commandements sont autant de critères pour discerner notre croissance dans la vie chrétienne ! De l’évangile, les commentaires sont foisonnants et nombreuses les applications à travers l’histoire. En voulez-vous quelques exemples ? Puisque Jésus s’est mis en colère, je peux me mettre moi aussi dans une saine colère. Puisque le Christ chasse les marchands du Temple, à mon tour je dénoncerai l’avarice du clergé, je justifierai les violences contre les hérétiques. Saint Jean Chrysostome explique qu’un chrétien ne peut pas être marchand, on est donc bien embarrassé quand la société marchande urbanisée se développe au Moyen-Age ! On en tirera un adage souvent repris : « Il est difficile que dans le commerce, entre un acheteur et un vendeur, n’intervienne pas le péché. » Mais, soyons rassurés, c’est un péché véniel, sauf pour les prêtres qui, eux, sont interdits de commercer. Heureusement dans l’histoire de la réception de ce récit, il y a aussi des versants plus souriants. Quand j’entre dans une ville où se trouve une maison de prière, je ferai d’abord un détour par ce lieu avant d’aller faire mes courses au marché. C’est important un lieu de culte dans la vie sociale, c’est bien triste une église toujours fermée, non ? Enfin, dans l’histoire de l’Eglise, ce récit des marchands chassés du Temple est devenu le symbole de l’appel à la réforme dans l’Eglise. Une Eglise toujours à réformer. Le pape François n’est-il pas en train de le mettre en œuvre ?

« Enlevez cela d'ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » - JPEG - 567.7 ko
« Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. »

Que peut nous dire à nous cet acte de Jésus ? « L’amour de ta maison fera mon tourment. » En latin et en grec ce verset du psaume 69 dit : Le zèle de ta maison me dévorera. Sans doute le zèle n’a-t-il plus bonne presse. Evoque-t-il trop rapidement le terrorisme religieux ? La réalité qu’il signifie s’est-elle perdue dans l’indifférence générale ou la médiocrité de l’âme ? Je ne sais pas. En tout cas c’est bien d’ardeur religieuse et amoureuse qu’il s’agit. Le même mot conclut le Cantique des cantiques : « L’amour est fort comme la Mort, la passion - le zèle - implacable comme l’Abîme, Flamme de feu, fournaise divine. » (Ct 8, 6) Le psaume cité est quant à lui un appel à l’aide dans une situation de danger extrême à cause de la haine des ennemis : « Sauve-moi, mon Dieu ! Ils sont nombreux, mes détracteurs, à me haïr injustement… C’est pour toi que j’endure l’insulte : je suis un étranger pour mes frères, un inconnu pour les fils de ma mère. L’amour de ta maison m’a perdu. » C’est dans ce même psaume que nous entendons l’une des 7 paroles du Christ en croix : J’ai soif. Il s’agit du verset 22 : quand j’avais soif, ils m’ont donné du vinaigre.

Notre regard se tourne avec saint Paul vers « le Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. » J’ai évoqué la parole de l’apôtre qui s’est imposée à ma méditation : Soyez les imitateurs de Dieu. Il était bien difficile d’en saisir le sens. Maintenant nous pouvons mieux saisir la grâce qui nous est offerte : Jésus continue à nous former à sa manière de vivre, de sentir, de goûter les choses divines. Il nous initie à la contemplation dans l’action. Je m’explique. Jésus agit. Ses disciples voient directement dans ce qu’il fait l’actuation des Ecritures, comme si la Parole de Dieu se faisait vivante sous leurs yeux. Ils se rappellent qu’il est écrit : « L’amour de ta maison fera mon tourment. » Cette connexion entre l’Ecriture et la vie, entre les actions du Seigneur et le sens profond, c’est la foi qui l’opère. L’événement produit la foi. « Ils crurent à l’Ecriture et à la parole que Jésus avait dite. » Quand nous vivons de la foi, nous faisons nôtre cette expérience. Ce que nous vivons sur le moment, nous sentons que c’est quelque chose qui a plein de sens, en même temps cela excède le sens immédiat. Alors nous gardons cet événement dans le cœur pour nous le rappeler plus tard et en compléter l’expérience : « Quand il se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela. » A travers les secousses que Jésus provoque en nous dans les événements de la vie, il réveille notre foi car Jésus seul peut réveiller la foi (on la nomme « vertu théologale »). Il le fait en agissant. Cette Action nous l’appelons la Résurrection. Elle est l’Action par excellence, toujours agissante. « Scandale pour les juifs, folie pour les païens. » Oui, car elle se réalise dans l’extrême « faiblesse » du corps livré, du sang versé. C’est le zèle, l’amour consumant, la charité divine à l’œuvre ici et maintenant puisqu’elle suscite notre action de grâce, notre Eucharistie. Imitez Dieu, oui, laissez-le agir et consentez par la foi à ce qu’il fait : il purifie, illumine, transforme et nous unit à lui dans son Corps qui est l’Eglise.

Fr. Philippe Hugelé de Jésus - (Couvent d’Avon)