Homélie 4e dim. de Carême : Le salut des hommes

Textes liturgiques (année B) : 2 Ch 36, 14-16.19-23 ; Ps 136 (137) ; Ep 2, 4-10 ; Jn 3, 14-21

« Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé », affirme Jésus à Nicodème. « C’est bien par grâce que vous êtes sauvés » précise saint Paul dans la 2e lecture. A priori pour nous, ces affirmations ne sont pas des scoops, des nouvelles fracassantes. Mais sommes-nous tellement au clair sur ce que signifie « être sauvé » ? Au clair pour nous, mais aussi pour les autres car nous devons être capables de rendre raison de notre foi à ceux qui nous interrogent. Que dirions-nous à une personne nous demandant ce qu’est le salut pour un chrétien ? Cette question est fondamentale puisque le salut est au centre de notre foi chrétienne, la raison même de la venue du Christ parmi nous et la justification du baptême.

Cette question est d’autant plus décisive que ce vocabulaire de salut ne parle guère plus à nos contemporains. La réaction fuse assez rapidement : mais de quoi avons-nous besoin d’être sauvés ? A partir du moment où la notion de péché est effacée, il peut sembler que la vie humaine n’a pas besoin de sauveur ou de salut. Toujours est-il qu’il faut trouver de nouveaux moyens pour exprimer la réalité du salut car sinon elle restera une notion abstraite et la foi, quelque chose d’intellectuel ou de fumeux. Or, rien de plus existentiel que le salut. Le mot le plus proche de salut est celui de santé et c’est en fait le même mot en grec : sauver, c’est donc rendre la santé à quelqu’un qui est souffrant, malade voire proche de la mort. Sauver, c’est guérir. Et nous voyons combien Jésus guérit dans les évangiles. Mais ce dont il vient nous guérir, c’est surtout de nos péchés, de notre enlisement dans le mal, le mal que nous avons commis comme celui que nous avons subi. « Délivre-nous du mal » demandons-nous à Dieu. Saint Paul le dit à sa manière en recourant au vocabulaire de la mort et de la vie : « nous qui étions des morts par suite de nos fautes, [Dieu] nous a donné la vie avec le Christ. » Être sauvé, c’est échapper à la mort qui est la conséquence de nos errances. Le salut n’est pas abstrait mais nous renvoie aux expériences d’impasse de nos vies, à ces moments d’impuissance où nous ne pouvions plus rien et où nous avons crié, peut-être longtemps ; et une brèche de lumière s’est ouverte. Oui, elle s’est ouverte puisque nous sommes aujourd’hui vivants. Nous avons échappé à la mort !

Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle. - JPEG - 2 Mo
Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui aient la vie éternelle.

Pour aider à parler de ce salut qui fait échapper à la mort, nous pouvons utiliser le langage informatique, si influent aujourd’hui. Qu’est-ce que sauvegarder un document ? En français, c’est moins évident mais en anglais le même mot (to save) désigne l’action de sauver - enregistrer un document ; sauvegarder un fichier, c’est le mettre en sécurité pour qu’il ne soit pas détruit et supprimé. Voilà une autre manière que la santé de parler de ce salut qui nous fait échapper à la mort et à l’oubli. Oui, Jésus est venu nous sauver, nous arracher à nos cercles vicieux et à nos échecs, tels que nous le voyons dans la 1re lecture. Dieu a envoyé ses prophètes mais le peuple n’a pas écouté jusqu’à assumer les conséquences de ses refus, à travers sa déportation à Babylone. Mais le Seigneur ne s’est pas lassé de pardonner : il a suscité un païen, Cyrus, roi de Perse, pour arracher son peuple à l’exil ! Dieu nous sauve inlassablement.

Précisons cependant que le salut n’est pas que négatif : ce n’est pas qu’un arrachement au péché et au mal. C’est aussi positivement un don de vie supplémentaire ! Nous avons parfois trop insisté sur le salut comme réparation : Jésus nous sauve comme un mécanicien, sa voiture. C’est un peu court ! Le Christ ne fait pas que rétablir l’état initial mais il crée du neuf par sa venue. Il nous donne sa vie, il nous livre son Esprit, il nous fait participer de la vie divine. C’est le sens de la Pentecôte qui est le sommet de la Révélation chrétienne. Saint Paul le dit bien : « Avec [le Christ], [Dieu] nous a ressuscités et il nous a fait siéger aux cieux. » Le salut, c’est également l’adoption divine  : nous devenons enfants de Dieu par le baptême. Le salut n’est donc pas seulement une réparation ou une restauration de ce qui était abîmé ; c’est un don en plus qui s’accomplira dans la vie éternelle. L’aboutissement du salut, c’est notre participation à la vie divine qui commence aujourd’hui dans la foi.

Voilà donc plusieurs éléments qui nous permettent d’éclaircir le salut et de le rendre plus concret. Il semble pourtant utile de préciser encore les mécompréhensions possibles du salut. C’est ce que vient de faire la Congrégation pour la doctrine de la foi avec un texte publié le 22 février : Placuit Deo. Il y a aujourd’hui deux tendances très fortes dans nos sociétés qui risquent de nous faire mal comprendre le salut chrétien.

D’une part, il y a « l’individualisme centré sur le sujet autonome qui tend à voir l’homme comme un être dont la réalisation dépend de ses seules forces. » C’est la tentation pélagienne, du nom d’un moine Pélage, qui a vécu au IV° siècle et que saint Augustin a combattu. Cette erreur consiste à regarder Jésus comme un modèle à imiter de l’extérieur, un maître de sagesse. Elle laisse croire que nous pouvons nous sauver nous-mêmes, ce qui est l’illusion majeure de notre temps : l’homme qui se fait par lui-même et se sauve par lui-même. Tandis que l’Ecriture nous rappelle que nous sommes créés par Dieu et que, comme le dit saint Paul, « c’est bien par grâce que vous êtes sauvés. » C’est un don de Dieu qui excède nos forces ! Le salut n’est donc pas une simple imitation extérieure mais une transformation radicale de notre personne. Bien sûr, nous ne sommes pas sauvés malgré nous ; nous y participons avec notre liberté mais nous n’en sommes pas la source.

« D’autre part, on voit se diffuser la vision d’un salut purement intérieur, qui suscite peut-être une forte conviction personnelle ou le sentiment intense d’être uni à Dieu, mais sans que soient assumées, guéries et renouvelées nos relations avec les autres et avec le monde créé. » Cette autre déformation du salut reprend une autre hérésie ancienne, appelée gnose ; elle considérait le salut comme une simple illumination intérieure, très intellectuelle et méprisante pour le corps, la matière et le monde. Or le salut chrétien n’est pas qu’intérieur. Dieu vient sauver l’intérieur comme l’extérieur, l’âme comme le corps qui sera transformé. Le salut passe par l’Eglise et les sacrements ; il n’est pas un don intimiste, sans rapport avec notre vie extérieure et nos engagements. Le salut du Christ est intégral car dans le mystère de l’Incarnation, le Verbe a assumé toute notre humanité. Enfin, Dieu ne méprise pas le monde puisque comme nous l’avons entendu, « Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. »

Frères et sœurs, voilà la bonne nouvelle du salut : le Christ vient transformer toute notre humanité. C’est bien cela que nous devons vivre et annoncer. Une seule attitude pour cela : la foi. Croire que ce qui n’est pas possible pour nous l’est pour Dieu. Ce n’est que par le moyen de la foi que nous sommes sauvés. Seigneur Jésus, augmente en nous la foi ! Amen

Fr. Jean-Alexandre de l’Agneau - (Couvent d’Avon)