Homélie 5° Dimanche de Pâques : Une liberté féconde !

Textes liturgiques (année B) : Ac 9, 26-31 ; Ps 21 (22) ; 1 Jn 3, 18-24 ; Jn 15, 1-8

L’image du sarment enté sur la vigne exprime le rapport de dépendance de la liberté humaine à l’égard de la grâce de Dieu. Nous sommes tentés d’y voir une limitation de notre liberté, pour ne pas dire une aliénation. Quelle place faire à la liberté si tout dépend de la grâce ? Cette question a envenimé les débats théologiques à partir du 16e siècle. Elle a favorisé l’athéisme, l’homme percevant l’action divine comme un obstacle à sa liberté. Comment en est-on arrivé là, sinon par oubli de l’Evangile ? La réflexion philosophique sur la liberté humaine fut abordée de manière rationaliste à partir de la notion de causalité. Mais le Christ nous révèle que l’amour de Dieu est sans cause. L’Evangile est l’annonce d’une gratuité absolue. C’est l’appel à une vie divine qui transcende toute capacité humaine. L’image du sarment sur la vigne comme expression du rapport entre liberté et grâce se comprend uniquement dans le Christ, lui qui est totalement homme et totalement Dieu. En lui, toute action est entièrement divine et entièrement humaine. Lorsque nous agissons en communion avec le Christ, notre action est entièrement divine moyennant l’accueil de la grâce et entièrement humaine moyennant notre libre réponse à l’appel de Dieu.

Aussi Jésus demande-t-il à ses disciples de demeurer en lui comme la créature en son Créateur de même que lui-même demeure en eux comme la source divine de leur existence. Il avait déclaré précédemment : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. » (14,23) Jésus demeure avec le Père dans le cœur de quiconque garde mémoire de sa Parole sous l’action de l’Esprit Saint. C’est pourquoi il peut dire aux disciples qui l’écoutent : « … déjà vous voici purifiés grâce à la parole que je vous ai dite. » Ainsi, dans la liberté de l’amour, nous pouvons à notre tour demeurer en lui comme le sarment sur la vigne en vue de porter beaucoup de fruits. Être disciple, ce n’est pas seulement écouter ; c’est aussi agir dans le dynamisme de la Parole entendue et vécue. La contemplation comprise comme écoute de la Parole divine conditionne la fécondité de l’action humaine au service du Royaume. Jésus affirme alors notre dépendance radicale à l’égard du Fils qui reçoit divinement sa liberté humaine de son amour pour le Père : « … en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » En dehors du Christ, nul ne peut accomplir l’œuvre de Dieu, celle qui porte du fruit pour la vie éternelle.

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« Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit »

Le Carmel fête le quatrième Centenaire de l’entrée au ciel de la Bienheureuse Marie de l’Incarnation. Cette femme, épouse et mère de famille, eut une intense vie de prière et déploya une action considérable aussi bien dans le domaine social que dans celui de la réforme de l’Eglise au tournant des seizième et dix-septième siècles. C’est à elle que nous devons l’introduction en France de la réforme thérésienne. Fondatrice du premier carmel français, elle entrera elle-même au Carmel après la mort de son mari, achevant sa vie quatre ans plus tard au Carmel de Pontoise. Elle est un exemple vivant de la fécondité de la Parole de Jésus accueillie en vue d’une libre obéissance à la volonté de Dieu. Elle n’avait d’autre désir que d’accomplir l’œuvre de Dieu par amour de Jésus et de l’Eglise. Aussi, son activité première était-elle d’être à l’écoute de la volonté divine, de discerner en son cœur les appels de Dieu afin de ne rien faire qui ne soit selon sa volonté. Elle vivait cela si profondément, qu’elle voyait en tout ce qu’elle faisait l’œuvre de Dieu et de lui seul. A la mère Anne de Jésus qui lui demandait comment elle avait pu réussir l’implantation des carmélites en France, elle répondit : « Ma Mère, il n’y a de moi en cela que les fautes que j’y ai commises », laissant entendre que cette œuvre était entièrement l’œuvre de Dieu, alors qu’elle s’y était engagée corps et âme. Elle ne voulait pas agir sans avoir la conviction d’y être poussée par la grâce. Elle préférait garder le silence lorsqu’elle ne recevait pas une inspiration de Dieu pour parler. Son humble obéissance lui a donné de déployer une créativité extraordinaire dans la liberté de l’Esprit. Frères et sœurs, que l’Esprit Saint nous donne à nous aussi de demeurer enté sur la Parole de Jésus, gardée avec amour, pour discerner sa vie en nous et accomplir par lui, avec lui et en lui l’œuvre de Dieu, celle que réalise une liberté fécondée par la grâce pour la vie éternelle.

fr. Olivier-Marie, ocd - (Couvent de Paris)