Homélie Saint Joseph, époux de la Vierge

Textes liturgiques (année B) : 2 S 7, 4-5a.12-14a.16 ; Ps 88 ; Rm 4, 13.16-18.22 ; Mt 1, 16.18-21.24a ; Lc 2, 41-51a

« Mon vrai père et Seigneur » Sainte Thérèse d’Avila appelait ainsi Saint Joseph, qui fut pour elle comme un père de substitution. Son père naturel ayant renié ses origines juives pour acquérir le statut social d’aristocrate a été dans l’incapacité de transmettre à ses enfants l’héritage qu’il avait reçu tant au plan spirituel que patrimonial. Or, transmettre un héritage est l’un des aspects essentiels de la fonction paternelle. Lorsque Thérèse sombre dans une maladie grave, elle se tourne alors vers Saint Joseph pour retrouver goût à la vie, car elle reconnaît en lui le père humain à qui le Fils de Dieu a obéi. Avec son aide, non seulement elle réussit à se remettre debout, mais elle reprend un chemin d’oraison qui la conduit à la rencontre de Jésus. Saint Joseph fut pour elle, non seulement un thérapeute, mais un maître spirituel qui l’introduisit dans le mystère de l’humanité du Fils de Dieu.

Saint Joseph a été en effet véritablement père lorsqu’il a consenti à accueillir l’enfant conçu en son épouse par l’action de l’Esprit Saint. Il s’en estimait indigne au point de vouloir la répudier en secret. Mais l’Ange lui révèle alors la mission que Dieu lui confie : prendre chez lui Marie, son épouse, et donner à cet enfant le nom de Jésus. Il ne s’agit pas seulement d’assurer la protection de la mère et d’accorder un statut social à l’enfant. Cette mission comprend une fonction essentielle à toute paternité, celle qui consiste à transmettre un héritage. Cela ne se fera pas à travers un patrimoine matériel dont Jésus n’aura nul besoin sur la Croix. Joseph transmettra en héritage à Jésus une expérience spirituelle, celle d’un juste dépossédé de lui-même par son obéissance à la Parole de Dieu.

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La justice de Joseph se traduit par un renoncement total à soi-même pour le service du dessein de Dieu. Son existence est ainsi tout entière marquée du sceau de la désappropriation de soi : dépossédé de son épouse qui engendre sans lui leur fils premier-né, il consent dans la foi à une justice toute autre que celle qu’il imaginait sous le mode d’une répudiation discrète : il ose prendre chez lui la mère de l’envoyé de Dieu. Il ne choisit pas alors d’autre nom pour l’enfant que celui que l’ange lui indique, renonçant ainsi à une prérogative essentielle à la fonction paternelle. Ce chef de famille est ensuite dépossédé de toute prise de décision : envoyé en exil par ordre de l’Ange, il revient au moment et à l’endroit indiqués par Dieu. Il est dépossédé de sa descendance elle-même en ce fils de prédilection, puisque Jésus sera appelé par ses détracteurs « fils de Joseph » en signe de dérision. Lorsque les foules acclameront Jésus, ce sera en tant que fils de David. Joseph est aussi dépossédé de la parole au sens où l’Evangile ne lui en attribue aucune. Absent de la vie publique de Jésus, il s’efface finalement de ce monde moyennant un départ passé inaperçu et connu de Dieu seul. Cette vie rayonne en creux d’une lumière évangélique singulière, qui préfigure la vie de Jésus. Jésus renoncera à lui-même jusque sur la Croix puisque l’identité éternelle de l’Amour est la dépossession de soi pour l’autre. L’héritage transmis par Joseph à son fils a ouvert le chemin à l’anéantissement de Dieu en notre humanité. Joseph a consenti à tenir sa place sur cette trajectoire du salut, dans ce mouvement de dépossession par lequel Dieu se révèle et nous sauve tout à la fois en son Fils. Durant sa croissance humaine, Jésus a reçu en héritage de Joseph le témoignage du renoncement à soi. Il a pu contempler en son père adoptif un homme désapproprié de lui-même.

La dévotion à Saint Joseph s’est répandue dans l’Eglise grâce à l’expansion de la réforme thérésienne. A l’aube d’une modernité marquée par la crise de transmission, Saint Joseph est apparu comme une figure providentielle de la paternité humaine. Thérèse témoigne de ce qu’il l’a guidée sur un chemin de communion à la Sainte Humanité du Christ. Joseph est aussi pour nous un véritable père en ce qu’il est capable de nous transmettre l’héritage le plus précieux, le nom de Jésus. Il n’est donc pas tout à fait vrai de dire que l’Evangile ne nous a laissé aucune parole de Joseph. Joseph a en effet obéi à l’Ange qui lui disait : « Tu lui donneras le nom de Jésus. » L’Evangile nous laisse donc une parole et une seule de Joseph, le très doux nom de Jésus. Joseph nous transmet ce nom en héritage pour qu’il habite notre cœur comme il a habité le sien. Recevons de lui cet héritage pour donner nous aussi au Fils de Dieu ce nom unique. Que cette seule parole résonne dans le silence de notre cœur : Jésus !

fr. Olivier Rousseau - (Couvent de Paris)