Homélie d’Avon : 4e Dimanche de Carême

LERE A TANT AIMÉ LE MONDE

Frères et Sœurs,

Le texte d’évangile de ce jour, vient en conclusion du dialogue de Jésus avec Nicodème.

Dans ce passage d’Évangile, saint Jean nous invite à lever les yeux, à regarder… À lever les yeux sur le Christ élevé de terre. Or, nous le savons, frères et sœurs, le lieu de son élévation c’est la Croix. Jean était le seul des apôtres à se tenir au pied de la Croix, en compagnie de Marie, la Mère de Jésus. Ce matin, Jean nous invite à regarder le crucifié, à regarder la Croix et celui qui est attaché pour y découvrir l’amour suprême de Dieu, le Père. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. » (Jn 4, 16.)

Le cardinal Hans Urs von Balthasar a écrit dans l’un de ses ouvrages que nous ne serons véritablement chrétiens que le jour où nous saurons déchiffrer sur le visage du crucifié, la beauté et l’amour de Dieu.

Saint Jean nous invite ce matin à lever notre regard et à oser regarder celui qui a souffert pour notre salut pour que nous y découvrions l’amour de Dieu le Père pour le monde et donc pour chacun d’entre nous.

« Dieu a tant aimé le monde… » Il y a là un regard positif sur les réalités du monde. De nos jours, comme de tous temps je crois, beaucoup sont tentés de regarder le monde de façon pessimiste : « le monde est pourri ; il n’y a rien à faire ! » Et les justifications à ce discours ne manquent pas lorsque nous lisons les journaux ou regardons les actualités. A longueur de colonnes s’étalent les violences, les bassesses de toutes sortes, les dépravations morales, les égoïsmes collectifs et individuels…

Tout cela existe. Et Dieu le voit, mais cependant, malgré tout cela – ou plus exactement – à travers tout cela, Dieu aime le monde et nous invite à l’aimer. Dieu aime ce monde ! Cela signifie qu’il ne se résigne pas au mal qui existe dans ce monde mais qu’il veut le sauver.

D’une certaine manière Dieu nous prend à contre-pied. Ce monde que nous jetterions parfois aux orties, voir dans la géhenne, Dieu l’aime. Dieu est passionné par sa création ; cette création inachevée qu’il est en train de conduire, avec notre collaboration, jusqu’à sa perfection.

La conversion qui nous est demandée dans ce temps de carême, c’est finalement d’adopter le regard de Dieu sur le monde, d’adopter son regard d’amour au lieu de continuer de gémir… Adopter son regard d’amour pour se laisser envoyer par lui, notre Père, et donner notre vie à notre tour, pour nos frères. « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. » Le Père a donné son Fils pour que tout homme qui croit en lui, ne périsse pas mais obtienne de lui la vie éternelle. (Cf. Jn 4, 15.)

Ce verset et ceux qui le suivent sont fondamentaux pour notre vie. Ils nous affirment deux choses. La première : « Dieu veut sauver tous les hommes, car il les aime tous. Dieu ne condamne personne. » Cette simple affirmation nous demande certainement une réelle conversion. Oser croire en un amour qui ne juge pas, qui ne condamne pas, mais qui appelle toujours à un mieux.

La deuxième réalité qui est manifestée dans ce texte, est la suivante : le jugement ne vient pas de l’extérieur ; c’est l’homme qui se juge et se condamne lui-même quand il refuse de croire. La condamnation n’est pas un acte extérieur, c’est un acte intérieur. C’est l’acte de celui qui refuse l’amour de Dieu manifesté par le don du Fils unique sur la Croix.

Dieu a été jusqu’au bout de son amour dans son Fils. Au début de la Passion, saint Jean écrit : « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout. » (Jn 13, 1.)

La condamnation ne fait pas partie du monde de Dieu. C’est une réalité extérieure au Royaume. Ceux qui refusent la lumière du face à face se condamnent eux-mêmes à vivre dans un monde hors de Dieu, un monde mort, un monde sans vie éternelle.

Le drame de l’incroyance, ce monde de l’incroyance que l’on croit découvrir actuellement ; que l’on fait parfois remonter au XIXe siècle, avec sainte Thérèse de Lisieux, il est déjà présent au cœur de l’Évangile. Il fait partie des réalités humaines de toujours. Ce drame de l’incroyance, il nous habite tous. Ce monde de l’incroyance, nous avons sans doute à le rejoindre par notre prière, par notre compassion. Mais surtout par l’attitude fondamentale qui est celle de Dieu, de ne condamner personne. Prolonger la mission de Jésus, c’est à notre tour vouloir que tous les hommes soient sauvés et ne juger personne. Qui juge son frère fait le contraire de l’action de Dieu, il se met alors en dehors du monde de Dieu « qui a envoyé son fils non pour juger mais pour sauver. » (Cf. Jn 4, 17.)

Serons-nous, frères et sœurs, de ceux qui acceptent de se convertir, d’aimer le monde et d’aimer leurs frères en désirant leur salut. Serons-nous de ceux qui viendront à la lumière pour laisser la clarté de l’Évangile, l’aurore de la Résurrection venir éclairer tous les replis de notre être. Il s’agit de laisser la Bonne Nouvelle venir évangéliser en nous tout ce qui doit encore l’être. Il s’agit de venir à la lumière pour faire la vérité pour que l’œuvre de Dieu s’accomplisse en nous.

Rendons grâce à Nicodème d’être venu, de nuit, rencontrer le Seigneur Jésus, Parce qu’alors à travers la réponse que lui fait Jésus nous recevons l’enseignement de ce jour : approfondir le sens de notre baptême, entendre l’affirmation de l’amour immense de Dieu pour le monde, révélation du salut par la Croix, par le mystère Pascal, mystère de mort et de résurrection.

La lumière ce matin nous est proposée, nous est offerte. Le courage de la foi nous est demandé pour que nous puissions reconnaître que Jésus est véritablement notre sauveur et entrer plus profondément dans un acte de foi. Qu’il nous soit donné en recevant le Christ Jésus dans l’Eucharistie et en disant “Amen” à celui qui nous dira « le corps du Christ », de laisser véritablement la puissance de sa Résurrection se mettre à l’œuvre en nous pour que nous évitions de juger les autres, pour que nous aimions le monde et prions pour le salut de tous.

Amen.

Fr. Didier-Marie Golay, ocd