Homélie d’Avon : Baptême du Seigneur 2008

L’épisode du baptême de Jésus a décontenancé les chrétiens dès les origines et le récit que nous en fait l’évangile selon Saint Matthieu porte la trace de cette perplexité. Un dialogue entre Jésus et Jean le Baptiste précède le récit du baptême proprement dit. Les témoins ne sont pas mentionnés, car ils sont représentés en fait par les auditeurs de l’Evangile eux-mêmes, ces auditeurs que nous sommes à notre tour.

La question est la suivante : comment Jésus a-t-il pu vouloir être baptisé par Jean le Baptiste d’un baptême de conversion, lui le Saint de Dieu, le Messie venu sauver l’humanité de ses péchés ? Le dialogue entre Jésus et Jean le Baptiste a pour but de surmonter ce qu’il y a de scandaleux dans ce baptême. Il souligne la supériorité de Jésus alors même que celui-ci se place dans une situation de subordination à l’égard de Jean.

Jésus lui-même justifie sa démarche en affirmant qu’il faut ainsi accomplir toute justice. La justice est l’attitude d’accueil par laquelle l’homme laisse à Dieu le soin de définir ce qui lui permettra de réaliser sa vocation. C’est une attitude d’obéissance simple et confiante excluant toute vantardise. A la justice selon Dieu, il n’est qu’un obstacle : l’esprit de suffisance. Jésus vit dans la conscience humble de recevoir sa mission d’un autre. Il reconnaît en Jean le Baptiste l’authentique prophète des Dernier temps, celui qui annonce la proximité du Règne de Dieu. Il vient recevoir de lui le baptême pour enraciner sa propre prédication de ce Règne dans la tradition prophétique d’Israël. Mais par ce baptême, il est aussi plongé dans l’eau d’une manière qui symbolise son passage par la mort.

Le Messie est un homme mortel et l’avènement du Règne passera par son acceptation libre de la mort. Voilà pourquoi Jésus déclare en dépit des réticences exprimées par Jean le Baptiste : « C’est de cette façon que nous devons accomplir parfaitement ce qui est juste. » Mais cette justice concerne aussi le sens de la mission de Jésus telle que celui-ci la comprend. Ainsi est-il juste pour Jésus de manifester sa solidarité avec ceux qui se convertissent et veulent accueillir le Royaume tout proche. Il est juste que Jean le Baptiste se fasse lui-même à l’idée d’un Messie humble, solidaire d’une humanité pécheresse. Il est juste encore que Jésus s’immerge dans les eaux de la mort pour recevoir l’investiture royale, sa gloire de Fils de Dieu par la puissance de la Résurrection. Oui, c’est tellement ajusté à la volonté de Dieu que le Ciel s’ouvre et que Dieu lui-même reconnaît en Jésus son propre Fils, celui qui fait toute sa joie.

« Le ciel s’ouvre ! » Pour les anciens, le ciel était une voûte solide. Il devait donc s’ouvrir afin de permettre la communication de Dieu avec les hommes. Pour nous aujourd’hui, le ciel c’est un vide immense, sans limites connues, dans lequel flotte à l’infini une poussière indénombrable de planètes et d’étoiles organisées en galaxies. L’homme d’aujourd’hui n’en attend plus aucune manifestation divine : le vide interstellaire laisse bien passer quelques satellites, mais ce n’est plus là que retentit la Parole.

Cependant, le croyant, tout perdu qu’il soit dans cette démesure, a entendu une voix intérieure lui désignant quelque chose de plus grand que l’immensité spatiale, à savoir ce Fils en qui Dieu a mis tout son amour. L’Esprit descendu en notre cœur nous le révèle par la voix de l’Eglise. Mais il fait plus que cela encore : en Christ, il nous donne de recevoir pour nous-mêmes la Parole du Père : « Tu es mon fils, ma fille que j’aime. »

Symboliquement plongés dans la mort du Christ par notre baptême, nous vivons de la vie de Dieu en acceptant librement de devenir ses enfants bien-aimés dans le Christ. Cela est déjà une réalité à la mesure de notre foi en cet amour du Père pour nous. Il nous suffit de dire un oui sans condition à cette parole pour que le ciel s’ouvre en notre cœur, le ciel de la filiation libre et heureuse qui nous donne accès au royaume de la fraternité bienveillante, miséricordieuse et toute d’espérance.

Les Derniers temps sont advenus. Le règne de Dieu est là puisque nous sommes ses enfants bien-aimés dans le Christ. Que se déchire en notre cœur le voile de l’incroyance afin que l’Esprit nous engendre aujourd’hui dans l’amour du Père. Libres de toute peur malgré la précarité de notre condition mortelle et les résistances en nous de l’incroyance, nous pourrons à notre tour témoigner avec confiance de l’amour du Père pour toute personne humaine.

fr. Olivier Rousseau, ocd