Homélie d’Avon : Saint Sacrement 2007

« Je vous ai transmis, moi, ce que j’ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur … » Saint Paul définit l’Eucharistie comme étant cette Tradition au sens fort, liée à deux actes essentiels : recevoir et transmettre. Vivre l’Eucharistie, c’est recevoir et c’est transmettre. Cette même formule est employée une autre fois par Paul pour la proclamation de la mort et de la Résurrection de Jésus : « Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Ecritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Ecritures, qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze. » (1 Co 15,3) Selon Paul, les deux éléments fondamentaux de la vie chrétienne doivent se recevoir et se transmettre.

Mais cette transmission n’est pas le passage d’un relais entre deux personnes. C’est la Tradition qui vient du Seigneur. Cela signifie que participer à cette transmission, c’est être en communion avec le Seigneur lui-même : la présence du Christ est ainsi actualisée par la transmission de la foi en lui et par la célébration eucharistique. L’Eglise, à son commencement, avait comme fondement spécifique un credo concernant la mort et la résurrection du Christ et un rite original l’Eucharistie. Nous avons là le germe du Christianisme comme religion nouvelle. C’est l’essence même de la Tradition apostolique. Mais que peut-on dire de plus de son contenu et de sa forme ?

L’originalité de cette Tradition est d’être le récit d’un événement. Le contenu de la Tradition, son objet, c’est un événement ou une succession d’évènements. La forme littéraire, le moyen d’expression de la Tradition est donc nécessairement celle d’un récit : « Christ est mort, il a été mis au tombeau, il est ressuscité, il est apparu à Céphas, puis aux Douze », ou bien encore « le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. » » S’il y a deux récits, chacun ne vise en fait qu’une seule et même réalité, la Pâque de Jésus proclamée oralement par des témoins de l’événement ou célébrée sacramentellement en fidélité à la Parole du Seigneur. Transmettre, c’est raconter un événement, faire le récit de la Pâque, tandis que recevoir, c’est adhérer par la foi à la vérité de ce récit. Transmettre, c’est raconter un repas, faire le récit de la Cène, tandis que recevoir, c’est communier à ce repas. Dans l’acte de transmettre comme dans celui de recevoir, le croyant est en communion avec la personne vivante du Seigneur, car celui-ci est présent grâce à la Parole proclamée et au Pain partagé.

La Tradition n’est donc pas la transmission d’un savoir ou d’un rite, mais d’une histoire, celle du Seigneur, mort et ressuscité et donné comme nourriture de vie éternelle. Cela a une conséquence importante, à savoir que la Tradition n’est effective que si nous devenons partie prenante de cette histoire, si l’histoire de notre propre vie reçoit lumière et sens de la Pâque de Jésus et du partage de sa vie donnée pour nous sur la Croix jusqu’au sang versé : « De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » » Cette Tradition est celle d’une vie donnée et répandue comme une libation pour une Alliance nouvelle, celle de Dieu et de son peuple. En faire mémoire, c’est accomplir la Parole de Jésus et entrer ainsi dans la dynamique de cette Alliance. Jésus n’est pas une chose saisissable, mais une Personne qui nous entraîne dans le mouvement de sa vie vers le Père.

Notre histoire avec lui se situe entre sa mort dont nous faisons mémoire à chaque Eucharistie et sa venue en gloire que nous attendons : « Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. » Communier au Corps et au Sang du Christ, c’est s’inscrire dans ce présent de Dieu qui a comme passé immédiat la mort du Crucifié et comme avenir sa manifestation glorieuse. Être dans la Tradition de l’Eglise, c’est vivre aujourd’hui dans la communion avec le Ressuscité de telle sorte que notre propre passé soit la Croix du Christ et notre avenir sa venue en gloire. Être dans la Tradition de l’Eglise, c’est recevoir une nourriture capable de donner à notre vie un sens surabondant : « tous mangèrent à leur faim et des morceaux qui restaient, il y eut de quoi remplir douze paniers. »

fr. Olivier Rousseau, ocd