Homélie de Noël : Celui qui a choisi de naître

donnée au couvent de Paris

Textes liturgiques (année B) : Is 9,1-6 ; Ps 95 (96) ;Tt 2, 11-14 ; Lc 2, 1-14

Messe de la nuit de Noël

Cette Nuit très sainte, Frères et Sœurs, nous mène à la source mystérieuse de toute vie, au commencement caché de toute existence, à la fragilité inaugurale de toute promesse. Nul n’a choisi de naître, pourtant nous venons accueillir dans la foi celui qui a choisi de naître en notre humanité par amour pour nous. Personne n’a choisi sa famille, le temps et le lieu de sa naissance. Nous n’avons pas choisi notre hérédité, nos gènes et tout ce qui en découle. Nous n’avons pas choisi de venir au monde en poussant un grand cri sans comprendre ce qui nous arrivait. Ainsi, qu’il soit né pauvre ou riche, tout être humain a éprouvé le drame d’une vulnérabilité extrême dont le souvenir reste enfoui dans les profondeurs de son inconscient. En chacun demeure le cri de l’enfant advenant au monde dans le dénuement de sa naissance. Tout commence par une extrême fragilité dont nous restons marqués à vie.

Nul n’a choisi de naître à l’exception du Fils unique et bien-aimé de Dieu. La naissance que nous venons contempler en cette Nuit est unique, car elle a été librement et divinement voulue par le Verbe de Dieu. Cela ne s’est pas fait sur un coup de tête, dans un moment d’émotion, voire de folie. Cela a été longuement, patiemment, infiniment voulu moyennant une indéfectible fidélité à un projet d’amour. Le temps en a été choisi  : « En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. » Le lieu en a été choisi : « Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem. » La famille a été choisie : « Il était en effet de la maison et de la lignée de David. Il venait se faire recenser avec Marie, qui lui avait été accordée en mariage et qui était enceinte. » Ces choix accomplissent les promesses faites à David mille ans auparavant. C’était avant l’exil à Babylone qui fut suivi par des siècles d’occupation étrangère. Bien avant encore, Dieu avait choisi ce peuple alors réduit en esclavage pour accomplir en sa faveur les promesses déjà si anciennes faites à Abraham.

La Nativité, Lorenzo Costa
La Nativité, Lorenzo Costa

Mais nous pouvons plonger plus profondément encore dans l’abîme de ce choix divin, car Dieu a créé l’humanité elle-même en vue de cette naissance : l’homme, composé de corps et d’esprit, est le plus grand des prodiges de la création. Parce qu’il est un esprit, l’homme peut penser le mouvement sans se mouvoir, s’élever jusqu’au ciel et descendre aux abîmes sans changer de place, éprouver tous les temps passés, présents et avenir en une même conscience de vivre et d’exister, garder en sa mémoire l’inépuisable richesse de ses expériences comme en un univers intérieur ouvert à l’infini. Parce qu’il est un corps, l’homme peut mettre en œuvre sa liberté de mouvement en ce monde et exercer la souveraineté que Dieu lui a confiée sur la terre. Corps et esprit tout ensemble, l’homme est comme un abrégé de l’univers visible et invisible : il existe comme la matière ; il vit comme les plantes ; il éprouve des sensations comme les animaux ; il est doué d’intelligence comme les anges.

Mais tout cela n’est rien encore au regard du mystère que nous célébrons en cette Nuit, la naissance du Verbe de Dieu venu épouser notre humanité pour la conduire au Père. Tel est l’incroyable dessein de son amour envers cet être si fragile perdu en l’immensité de l’univers : « Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. » Les pauvres sont les premiers destinataires de cette nouvelle de la naissance de Dieu en la pauvreté de notre humanité : «  L’ange du Seigneur se présenta devant les bergers, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. » Quel signe leur est-il donné pour y croire ? : « Vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Le signe n’est autre que cette extrême précarité en laquelle le ciel se réjouit de pouvoir communier à la terre. Dieu trouve en l’abîme de notre pauvreté de quoi déverser l’abîme de son amour. Dieu réalise ainsi la plus grande de ses œuvres, une œuvre plus grande que la création elle-même, épouser librement par amour notre condition humaine pour unir à lui tout homme qui le reçoit librement jusqu’en sa pauvreté.

Noël est un appel à aimer dans la foi la fragilité foncière de notre condition humaine parce que le Fils unique du Père l’a aimée le premier. En Jésus, cette précarité n’est pas un malheur. C’est la grâce d’exercer notre liberté moyennant une confiance absolue en l’amour de celui qui nous aime depuis toujours en son Fils. Nul n’a choisi de naître, mais nous sommes appelés à aimer notre naissance dans la foi au Christ jusqu’à choisir de vivre pour Dieu ce que nous n’avons pas choisi. Pour cela, il nous faut déposer à la crèche toutes nos questions, nos assurances, nos peurs, nos certitudes, nos vanités, nos jugements, nos jalousies, nos amertumes, nos rancœurs et jusqu’à nos colères pour accueillir en notre cœur l’Enfant de Bethléem. Nous n’avons pas choisi de naître, mais nous pouvons choisir d’aimer notre naissance humaine en celui qui nous aime infiniment. Nous n’avons pas choisi de naître, mais nous pouvons accueillir celui qui a choisi de naître pour nous. Nous n’avons pas choisi de naître, mais nous pouvons choisir de croire en notre vocation d’enfants de Dieu.

Pour cela, une seule chose est nécessaire, consentir à la vie qui nous a été donnée gratuitement par Dieu. Pour cela, une seule chose est nécessaire, offrir l’abîme de notre pauvreté à l’infini de l’amour. Pour cela, une seule chose est nécessaire, consentir à vivre pour l’amour de Dieu et de notre prochain. Ainsi serons-nous en mesure de reconnaître la divine dignité de toute personne humaine jusqu’en sa plus grande pauvreté. Ainsi, pourrons-nous être témoins de la joie à laquelle Dieu nous appelle et transmettre la paix qu’il nous donne en son Fils : « Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable, qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes, qu’Il aime ». »

fr.Olivier-Marie - (Couvent de Paris)