Homélie dim. 2e TO : « Que cherchez-vous ? »

Textes liturgiques (année B) : 1 S 3, 3b-10.19 ; Ps 39 (40) ; 1 Co 6, 13c-15a. 17-20 ; Jn 1, 35-42

« Que cherchez-vous ?  » : voilà bien une question qu’il est bon d’entendre en ce début d’année. Le Seigneur interroge notre désir profond pour nous aider à mieux chercher le sens de notre existence et à mieux découvrir à quel point Lui seul peut éclairer notre vie. Les textes de ce dimanche peuvent nous apporter des repères pour notre vie spirituelle. Précisions tout de suite que la vie spirituelle n’est pas une composante de notre existence, comme nous avons une vie professionnelle ou une vie privée. C’est toute notre vie, en tant qu’elle est travaillée par l’Esprit Saint l’orientant vers le Christ pour demeurer dans la communion du Père. La vie spirituelle concerne donc toute notre vie et c’est bien pour cela qu’elle est capable de l’unifier, de la rendre cohérente, à partir de notre ancrage en Dieu. Notre vie avec Dieu se déploie selon trois mots que l’on retrouve dans les lectures d’aujourd’hui : l’extérieur, l’intérieur et le corps.

L’extérieur : la rencontre des disciples du Baptiste avec Dieu passe bien par l’écoute d’une parole. Quand Jean désigne Jésus comme l’Agneau de Dieu, l’évangéliste ajoute : «  Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. » La parole de Jean suffit à les mettre en marche à la suite de ce rabbi inconnu de Nazareth. Dieu nous parle bien dans l’extérieur de nos vies, à travers évènements et rencontres. Le plus souvent, à travers des expériences étonnantes, imprévues et peut-être imprévisibles. Ce jour-là, pour André et l’autre disciple, tout change. Ils ont écouté une parole humaine et tout a basculé pour eux. L’expérience est tellement forte qu’André sent le besoin d’en parler à son frère Pierre. Et de nouveau, c’est une parole humaine extérieure qui met en route un homme qui entendra Jésus lui donner une identité nouvelle : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas  ». Prendre au sérieux sa vie spirituelle implique donc d’être attentif à la manière dont Dieu nous parle par les évènements de notre vie. Ne rêvons pas d’évènements spectaculaires : l’évangile évoque de simples rencontres. Mais des rencontres qui deviennent des signes, renvoyant à un invisible ou opérant un dévoilement inédit. «  La foi vient de ce qu’on entend  » dit saint Paul dans la lettre aux Romains (10,17).

L’écoute de notre environnement est bien sûr nécessaire mais il y a aussi l’écoute de la Parole de Dieu, à travers la liturgie, un groupe de prière ou la lectio divina : laisser une parole extérieure venir nous visiter. Parole humaine mais aussi parole divine qui nous fait sortir de nous-mêmes pour nous ouvrir à un nouvel univers. « Rabbi, où demeures-tu ?  » Parole qui nous met en marche vers un ailleurs, inconnu mais plein de promesses. Mais pourtant cet extérieur ne saurait suffire ! « Il ne faut pas voir des signes partout » comme on dit parfois, ni prendre toute parole comme venant de Dieu. Il faut faire œuvre de discernement pour juger ce qui nous fait grandir et ce qui nous étiole, ce qui nous humanise et ce qui nous fait du mal, ce qui donne joie et ce qui laisse un goût amer après nous avoir séduits. La vie spirituelle ne saurait se contenter des mirages extérieurs. Pour répondre en vérité à la question décisive « Que cherchez-vous ? », il faut plonger à l’intérieur !

Plonger à l’intérieur, c’est un peu ce que fait le jeune Samuel. Le prêtre Eli lui fait comprendre que la voix qui l’entend n’est pas la sienne mais celle du Seigneur. Non une voix extérieure mais une présence cachée à ses côtés, ou plutôt au-dedans de lui-même, dans ce que la Bible appelle le cœur. Espace secret et caché, sanctuaire intérieur où Dieu seul peut se révéler et nous parler de cœur à cœur. La première lecture nous montre que cela n’a rien d’évident et que cela s’apprend : il faut du temps pour découvrir que son intériorité est habitée, que comme dit notre mère sainte Thérèse, « nous ne sommes pas vides au-dedans » (Chemin 28,10). Mais progressivement apparaît un château de lumière dans lequel le Soleil divin rayonne et fait comprendre ce qu’il veut nous dire « sans bruit de paroles » (Thérèse de Lisieux, Ms A 83 v°). Alors tout change en nous, mais aussi en dehors de nous. Car notre rapport à l’extérieur dépend de notre intérieur. Notre environnement n’entre en résonnance avec nous que si nous avons justement en nous une caisse de résonnance. C’est le creusement de notre cœur, dans un dialogue intime avec Jésus qui crée cette résonnance. Alors telle parole entendue va produire en nous un son dissonant pour éveiller notre esprit critique ou bien nous appeler à la conversion ; ou bien tel évènement va au contraire consonner avec ce que nous portons en nous et ce sera alors confirmation ou consolation. Tout dépend du dedans, comme ne cessent de nous le rappeler les saints du Carmel. Plus nous écoutons ce qui se passe en nous, plus notre relation s’ajustera à notre environnement. Alors Dieu règnera à l’intérieur comme à l’extérieur.

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Et le passage entre les deux, c’est notre corps ! Notre corps est bien ce qui nous relie au monde comme à notre monde intérieur. Il nous rend à l’écoute de notre environnement comme de nos sensations. Il n’y a pas de vie spirituelle réellement chrétienne qui ne soit vraiment charnelle. Certainement nous avons minimisé cette vérité mais comment pourrait-on dire le contraire, après avoir célébré, dans le mystère de Noël, Dieu qui assume notre chair. La vie spirituelle est incarnée puisque l’Esprit de Dieu a assumé la chair de Jésus. Et le mystère de Jésus éclaire le nôtre, comme l’affirme saint Paul : « Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint. » Notre corps est pour le Seigneur ; il est le lieu même de la vie de l’Esprit. C’est en accueillant avec gratitude ce corps que nous rendons gloire à Dieu dans notre corps, lui qui est promis à la Résurrection. « Nous ne sommes pas des anges » nous dit encore sainte Thérèse, « nous avons un corps » (Vie 22). Et pour prier, il est nécessaire de contempler l’humanité de Jésus qui a eu un corps comme le nôtre. Le plus spirituel est le plus charnel puisqu’en Christ, tout s’unifie, l’extérieur avec l’intérieur, le corps et l’esprit, la prière et l’agir et même Marthe et Marie ! Pas besoin de réincarnation pour trouver la plénitude. C’est ici et maintenant, dans notre corps que commence notre union avec Dieu dans le Christ.

«  Que cherchez-vous ? » : peut-être comme les disciples, répondrons-nous que nous cherchons une demeure ! Une demeure qui nous unifie jusque dans notre corps. Que l’Agneau de Dieu nous entraîne donc cette année de demeures en demeures jusqu’à la demeure qui nous réunira tous en un seul corps de gloire. Amen

fr.Jean-Alexandre de l’Agneau - (Couvent d’Avon)