Il s’agit de naître à nouveau… (Ho. Noël - 25/12/22)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Is 62, 1-5 ; Ps 88 (89) ; Ac 13, 16-17.22-25 ; Mt 1, 1-25 ; Mt 1, 18-25

Lorsqu’on contemple l’histoire humaine, on voit combien l’homme n’a cessé de se projeter dans ses œuvres, qu’il n’a cessé de créer, de se dépasser en créant, de transformer les forces de la nature en se les soumettant. Les raffinements techniques et industriels sont aujourd’hui considérables et ils ne cessent d’évoluer depuis le 19e à vitesse grand V. Ce n’est pas que l’homme soit devenu plus sage, plus heureux, plus paisible, c’est que sa technique s’accumulant, il acquiert plus de pouvoir. Le chercheur généticien a entre les mains une puissance stupéfiante, car il touche à la vie, aux fondements de la vie et sa puissance le fait sans doute rêver de pouvoir à son tour créer la vie. On parle ici de la vie biologique, ce qui n’est pas le tout de l’homme tant s’en faut. Autant l’exploit peut être beau, même s’il est déjà inquiétant, lorsqu’il est entre les mains d’un homme doté d’une morale, d’un respect de l’être humain ; autant cela est vraiment source d’inquiétude si cet homme est pris dans sa quête de pouvoir sans respect aucun pour ce qu’il a entre les mains.

Et cependant dans sa conquête, n’a-t-il pas oublié quelque chose ?

En se donnant au monde, en se tournant exclusivement vers la matière, n’a-t-il pas oublié qu’il y a un espace resté en friche que chaque génération a à découvrir et à reconquérir ? Et que vient faire la fête de Noël dans cette histoire, que venons-nous faire ici  ? Et c’est justement là que la venue de Dieu dans la chair ouvre une espérance. C’est justement celle de notre origine. Peut-être avons-nous à nous pencher avec l’enfant qui vient à notre rencontre sur le mystère plus profond au cœur de notre vie. Car il faut prendre Noël au sérieux. Noël ce ne sont pas des cadeaux échangés, des repas plantureux, des rencontres familiales. Tant mieux si tout cela se passe bien. Mais Noël c’est autre chose.

C’est la prise de conscience que Dieu, car il existe, prend l’homme au sérieux, prend le monde au sérieux à y engager sa vie jusque sur la croix ! Crèche et croix sont une même réalité sur deux versants différents. Vie et mort se côtoient avec la crèche ; mort et vie avec la croix. Ce qu’ouvre en promesse la crèche c’est l’espérance que nous ne sommes pas seuls. Qu’il y a une parole qui est fiable, celle de Dieu fait homme. C’est charmant, c’est attendrissant un nouveau-né, mais c’est bien plus que cela. C’est le regard qui s’illumine, c’est cette chimie moléculaire qui laisse transparaître une lumière qui vient d’ailleurs.
La lumière de la pierre est froide, tout autant que celle du robot, même si son visage s’anime. Lorsqu’un bébé vous sourit, c’est plus que la peau, plus que la chair potelée qui se rend visible à vous, c’est le mystère de la vie qui se rend présent. Quelque chose passe dans le regard et se transmet et ouvre le cœur à son mystère. Le cadeau de son sourire est d’une autre portée que le cadeau que vous allez vous échanger, même s’il est d’une grande valeur. L’univers n’est plus froid ni mécanique, il est transfiguré par une présence. C’est cela au sens fort qui advient avec Noël et c’est pour cela que cette fête a quelque chose de magique, d’une espérance qui s’ouvre. La vie vient d’ailleurs et elle se rend présente à l’homme. Ici l’homme se penche en quête de son propre visage. Il n’est plus le technicien qui manipule la parole en recherche de rentabilité, d’efficacité. Il n’est plus celui qui doit tuer son concurrent, ou son adversaire quand il s’agit de sport ou de travail. L’homme redécouvre ici qu’il a un visage, qu’il est d’abord un être humain et qu’il respire la vie, qu’il est fait pour respirer à pleins poumons la relation que permet l’amour partagé. Et cela ouvre un avenir bien plus sûrement et plus profondément que toute prouesse technique ou sportive. L’homme est grand parce qu’il découvre en lui un possible dans l’ordre de l’amour et que cela l’épanouit à l’infini. Il est grand autant qu’il peut contempler cette vie qui vient d’ailleurs, comme il est grand lorsqu’il contemple un paysage et que ce paysage entre en son cœur tout en lui faisant sentir sa petitesse relative. Il est là le paradoxe, c’est que l’homme est d’autant plus grand qu’il laisse l’immensité entrer en lui et qu’il accueille en parallèle sa radicale insignifiance. Il est d’autant plus grand qu’il prend conscience que par lui-même il n’est rien, mais qu’il a besoin de la lumière d’un autre pour vivre et grandir. Et lorsque cette lumière vient de Dieu… Noël nous invite à notre propre naissance à notre dignité d’enfant de Dieu. C’est tellement important que Dieu en l’enfant de Noël prend le risque de mener sa vie parmi nous. La parole de Dieu est tournée vers nous avec son pouvoir de nous enfanter en vie divine. Noël vient de natale, natalis, c’est-à-dire relatif à la naissance. Puis natalis s’est transformé en natal, puis nadal, naal, nael, et enfin noël. Il s’agit pour nous de naître à nouveau.

Fr. Yannick Bonhomme, ocd - (couvent d’Avon)
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