La fécondité de la Croix (Ho. 22 dim TO - 03/09/23)

donnée au couvent d’Avon

Textes liturgiques (année A) : Jr 20, 7-9 ; Ps 62 (63) ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 21-27

J’ai hésité à le faire mais je me suis dit que vous ne serez pas déçus quoiqu’il arrive : je voudrais méditer avec vous, dans le cadre de notre liturgie de la Parole, sur la déception. Si vous y trouvez quelque profit, vous n’aurez pas été déçus et si vous l’êtes, j’aurai au fond atteint le but : entrer dans l’expérience de la déception ! Le prophète Jérémie, dans ce que l’on a appelé, sans doute de manière anachronique en référence au grand saint Augustin, une de ses confessions, en donne un témoignage brûlant. Le Seigneur l’a séduit et il se sent trompé, déçu par ce qui lui en coûte d’avoir suivi le Seigneur. Il n’est pas le seul dans la Bible. Ainsi, de dépit, le serviteur d’Isaïe (Is 49) s’écrie-t-il, après avoir raconté son appel dès le ventre de sa mère : « c’est en vain que je me suis fatigué, c’est pour du vide, du néant ». Dans l’évangile, Cléophas et son compagnon marchent tout tristes sur le chemin d’Emmaüs. Des méditations contemporaines, mâtinées de Bible et de psychologie, voient en Judas l’apôtre le plus lucide parmi les douze sur l’horizon d’échec de la Croix – celui qu’annonce Jésus dans l’évangile de ce jour – et prend acte, de manière tragique, de sa déception. Nous aussi sans doute, pouvons-nous raconter nos déceptions sur nos chemins de foi : déception vis-à-vis du Seigneur, de nous-mêmes, de l’Église ou de nos communautés. Il y a peut-être deux types de déception spirituelle. La première consiste à être déçu par certains aspects contextuels plus ou moins secondaires. On pensait qu’une vie de foi nous soulagerait de tous nos maux et soucis, que la communauté, religieuse ou paroissiale, que l’on a choisie nous ferait vivre avec des personnes délicates, vaillantes et intelligentes etc. Il n’en est rien et la déception nous aide à choisir de manière plus pure le Christ et non les fruits qu’il nous donne. Elle nous aide à discerner ce qui en nous est de l’ordre de ce feu brûlant dont parle Jérémie et qui nous anime, plus fort que nos déconvenues. Mais il y a une seconde déception, plus radicale : la déception des choses mêmes de Dieu, de ce que propose le Seigneur, la déception de la Croix. C’est l’enjeu de l’évangile de ce jour. C’est celle qui aurait conduit Judas au gouffre. C’est celle que Pierre refuse ou ne peut même pas concevoir. Cela l’amène loin : à faire des reproches à Jésus, à dire « Dieu t’en garde » à celui qu’il avait confessé juste auparavant Christ, « Fils du Dieu vivant », au fond, à savoir mieux que lui la volonté de Dieu. Jésus reçoit ces paroles comme une tentation, plus terrible que celles qu’il a vécues au désert car plus insidieuse. Le chemin de la croix s’avère une sagesse de vie que l’on peut justifier comme le fait l’évangile (« à quoi sert de perdre sa vie ? »). Il nous est surtout montré par Jésus, et les saints à sa suite, comme un chemin de vie et de fécondité. Mais il dépasse nos vues et nos intuitions humaines : il relève des pensées de Dieu et non de celles des hommes. Y entrer peut être le défi de nos déceptions, de cette déception radicale que j’essaie de décrire. Les lecteurs de Thérèse d’Avila y reconnaitront le défi des troisièmes demeures où la Madre donne à méditer sur le jeune homme riche, un autre grand déçu de l’évangile. Il est parti tout triste, déçu de ce que lui proposait Jésus qui ne lui apprenait rien (« tout çà je connais ») et qui l’invitait à se détacher de ce qui faisait sa joie et ses sécurités (« il avait de grands biens »). Oui, au contraire, bienheureuses déceptions si elles nous font entrer dans ce chemin de communion avec le Seigneur dégagés de nos attachements et de nos attentes qui entravent notre espérance ! Bienheureuses déceptions si elles nous permettent d’entrer dans la voie de l’amour à la mesure de Dieu et de la liberté véritable, celle qui a passé, pourrait-on dire, le mur du son, celui du confort ou du seul souci de soi.

Les horizons alors s’élargissent et la fécondité de la Croix s’entrevoit. C’est ce que le Serviteur d’Isaïe préfigurait. Après sa déception, il comprend en effet : « mon droit m’attendait auprès du Seigneur, ma récompense auprès de mon Dieu (…) C’est trop peu [lui dit ce dernier] que tu sois un serviteur [pour le seul Israël…] je t’ai destiné à être la lumière des nations afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre ». Telle est la logique du centuple de l’évangile. La vie se présente alors, ainsi que Paul l’écrit aux Romains, comme une offrande au Seigneur de tout son être : son cœur, son corps, son intelligence, ses émotions avec ses tristesses, ses colères et ses joies, sa volonté qui sait consentir, choisir, renoncer, endurer. « Me voici Seigneur pour faire ta volonté » et non plus la mienne comme Pierre le fait dans l’évangile. Cette vie d’offrande est un chemin de discernement : non pas seulement choisir le bien contre le mal mais le meilleur parmi les biens possibles pour faire la volonté du Seigneur, non pas de manière abstraite comme si celle-ci était écrite de toute éternité, mais en choisissant le bien, l’aimable, le parfait, en inventant en quelque sorte la volonté de Dieu, en la découvrant, en la réalisant. Traverser la déception radicale conduit à ce chemin de liberté, de communion qui traverse toutes les déceptions inévitables de la vie ! Nous pouvons alors – et je termine par cela – mieux comprendre la séduction de Jérémie.

Dans notre contexte ecclésial et sociétal, la séduction est un terme suspect. Dieu serait-il un séducteur qui, selon l’étymologie, conduit à soi (se-ducere) ? L’incapacité de Jérémie à s’en défaire relèverait-il de l’emprise ? Chacun d’entre nous perçoit sans doute la différence. Comme avec Jean-Baptiste dont le doigt pointe sur Jésus, comme Jésus qui conduit au Père, la séduction dont nous parlons renvoie toujours à plus haut, à ailleurs, à l’expérience du don et de la liberté. Notons que la séduction, dans sa réalité plus ambigüe, peut avoir sa place dans un parcours spirituel, dans une relation amicale ou conjugale. Mais l’enjeu de la croix et du chemin que propose Jésus est de passer outre : les raisons d’entrer dans la vie religieuse, dit-on, ne sont guère celles qui nous y font durer. Ainsi va la foi, de commencement en commencement, de déception en déception, dans la découverte toujours plus profonde de ce feu qui nous brûle, de la Parole qui nous conduit, nous libère, nous donne de nous offrir et d’aimer. Nous sommes loin des paroles faciles aguichantes, des chansons douces et des présentations illusoires de la vie spirituelle. Thérèse d’Avila, qui avait pourtant le don de séduire et qui voulait convaincre ses lecteurs à se lancer dans l’aventure de l’oraison, ne fut pas démagogue pour autant et propose la croix à l’horizon de l’oraison. Telle est la voie de l’évangile. Que le Seigneur nous y conduise : pour la vie, pour sa gloire, avec sa grâce ! Amen

Fr. Guillaume Dehorter, ocd - (couvent d’Avon)
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