Textes liturgiques (année C) : Nb 21, 4b-9 ; Ps 77 (78) ; Ph 2, 6-11 ; Jn 3, 13-17
Cette fête de la Croix glorieuse nous la devons à l’empereur Constantin et à sa mère, Hélène, qui élevèrent une basilique à Jérusalem, sur l’emplacement des lieux de l’élévation du Fils de l’Homme et de sa sépulture : l’Anastasis. Au cours des travaux, furent découverts les restes de la Croix. Et cette découverte donna lieu à la fête liturgique que nous célébrons en ce jour.
Cette fête ouvre le temps du jeûne monastique qui conduit à Pâques. Temps de plus grande contemplation, temps d’une union plus forte au Christ ressuscité, dont le trône est la Croix.
Contempler la Croix du Christ, ce n’est pas contempler un instrument de torture, ni se complaire dans une vision doloriste de la foi chrétienne. Contempler la Croix, c’est découvrir et se laisser envahir par l’océan de grâce et d’amour qui nous est offert par le Père : « Dieu a tant aimé le monde, qu’il lui a donné son Fils » (Jn 3, 16).
Contempler la Croix, c’est contempler l’œuvre mystérieuse du Salut qui s’opère pour le monde : « Dieu a envoyé son Fils dans le monde pour que par Lui, le monde soit sauvé » (Jn 3, 17).
Contempler la Croix du Christ, c’est se laisser attirer par elle pour s’unir davantage à Celui qui nous donne la Vie : « Élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jn 12, 32).
Le mystère de la Croix est inséparable du mystère de la Résurrection. Edith Stein, sainte Thérèse Bénédicte de la Croix a une très belle formule dans l’une de ses lettres. Elle écrit : « Lignum Crucis devient Lumen Christi » (Lettre du 28 avril 1935, à Hedwig Dülberg, Correspondance II (1933-1942), p. 170), c’est-à-dire, le bois de la Croix devient lumière du Christ. Croix et Résurrection sont les deux faces d’une même réalité. Nous le percevons dans la liturgie du Triduum pascal, le Vendredi Saint conduit à la Vigile Pascale.
Pour signifier cela, dans la fête que nous célébrons aujourd’hui, nous parlons de Croix glorieuse. Oui, le bois de la Croix est déjà illuminé de la gloire du Ressuscité !
Le Ressuscité est à jamais marqué par les plaies du Crucifié, c’est à cela qu’il se fait reconnaître, mais ses plaies sont transfigurées et deviennent source de bénédiction. Il n’y a pas de résurrection possible sans la Croix, mais à l’inverse pour un chrétien, il n’y a pas de croix sans résurrection.
Nous sommes invités à entrer dans une Science de la croix qui, plus qu’un simple regard méditatif sur le mystère de la Croix est une attitude d’accueil pour se laisser rejoindre et façonner au plus intime de l’être. Les diverses épreuves de nos vies peuvent alors prendre une nouvelle signification.
Edith Stein écrit : « Le Christ est à la fois Dieu et Homme, et qui veut partager sa vie, doit avoir part à la vie divine et à la vie humaine. La nature humaine qu’il avait assumée rendait possible qu’il souffre et meure ; mais la nature divine, qu’il possédait de toute éternité, donna à la souffrance et à la mort une valeur infinie et une force rédemptrice. La souffrance et la mort du Christ se perpétuent dans son Corps mystique et dans chacun de ses membres. Tout homme doit souffrir et mourir ; mais lorsqu’il est un membre vivant du Corps du Christ, sa souffrance et sa mort tiennent de la divinité du chef, une force rédemptrice. C’est la raison objective pour laquelle tous les saints ont demandé à souffrir, et il ne s’agit pas là d’un goût maladif pour la souffrance. Il est vrai qu’aux yeux de la raison naturelle cela semble de la perversion, mais à la lumière du mystère de la Rédemption, cela se révèle parfaitement raisonnable. » (Le Mystère de Noël, p 44).
Nous pouvons remarquer le bon sens naturel et surnaturel qui se dégage de ce texte et qui lui conserve une actualité et une pertinence étonnantes.
Ne nous méprenons pas : il faut combattre toute souffrance. Et lorsque l’on a mal à la tête, le bon réflexe consiste à prendre un cachet. Mais il y a des souffrances physiques, psychologiques, affectives et spirituelles que nous ne pouvons pas supprimer. Elles sont de l’ordre du non-sens et ne sont supportables qu’unies à la Croix du Christ qui seule peut leur donner sens en les faisant participer au grand mystère de la Rédemption.
Edith précise dans un autre écrit : « La Croix ne constitue pas un but. Elle emporte nos âmes vers les hauteurs et nous les fait voir. […] Elle est l’arme puissante du Christ dont il frappe avec force à la porte du Ciel, tellement fort, qu’il nous l’ouvre. Alors les flots de la lumière divine jaillissent au dehors et enveloppent tous ceux qui montent à la suite du Crucifié. » (La Science de la Croix, p. 18). La Croix est le lieu d’une union intime, d’une union transformante, si nous consentons à la mort du vieil homme.
Cette fête de la Croix glorieuse nous est précieuse pour notre temps car elle nous rappelle l’importance de la Croix pour la vie chrétienne. Il n’est pas possible d’y échapper car elle est le point de passage incontournable. La Croix fait partie du chemin, elle est le lieu privilégié de l’union au Verbe Incarné qui veut nous faire vivre de la Vie divine.
La “Science de la Croix” devient une attitude de vie, née d’un regard de foi ; regard posé sur l’acte dans lequel l’amour du Dieu Trinité pour les hommes se révèle le plus parfaitement : le don que Jésus fait de lui-même sur la Croix. Tel est pour Edith « le joyeux message de la Croix. » [« La croix et la nuit sont le chemin qui conduit à la lumière du ciel. Tel est le joyeux message de la Croix » (La Science de la Croix, p. 31).]
Frères et Sœurs, Contemplons la Croix glorieuse, source de vie. Laissons-nous attirer en son sein. Unis au Christ. Offrons-nous par lui, avec lui et en lui pour la gloire de Dieu et le Salut du monde.
Amen.
